Explosion de Marrakech: pourquoi je ne crois pas à la théorie du complot

Une explosion dans le café Argana place Jemâa el Fnâa à Marrakech ce jeudi 28 avril a fait 16 morts, en majorité des touristes étrangers. Au départ, plusieurs versions ont eu cours: on a parlé initialement d’une explosion au gaz accidentelle:

There were conflicting accounts of how the attack took place. One witness who escaped unharmed told Agence France Presse that a man had entered the cafe and ordered an orange juice before blowing himself up minutes later. Others said a bomber dropped a suitcase before walking out of the building.

« I heard a massive blast. The first and second floors of the building were destroyed, » one local woman told Reuters. « Some witnesses said they had seen a man carrying a bag entering the cafe before the blast occurred. »

The Moroccan interior ministry said early evidence collected from the scene confirmed it was a bomb attack. Other local officials said indications were of a suicide attack and traces of nails were found in one of the bodies at the hospital. Initially, within moments of the explosion, officials had blamed a gas canister catching fire. (The Guardian)

Le témoignage du chercheur français Sébastien Boussois, présent sur place au moment de l’explosion, ainsi que les déclarations officielles du gouvernement marocain, ont cependant vite démenti cette hypothèse.

Tout de suite, les spéculations se sont multipliées sur les commanditaires de cet attentat, à supposer que c’en soit un (dans l’attente des résultats de l’enquête policière, je présumerai que c’en est bien un – plus rien ne semble indiquer le contraire). Le ministre de l’intérieur, Taïeb Cherkaoui, évoque publiquement la piste d’Al Qaïda:

Le ministre de l’Intérieur, M. Taieb Cherqaoui a affirmé, vendredi, que les investigations préliminaires sur l’attentat perpétré dans un café à Marrakech ont révélé que l’engin explosif à été actionné à distance, précisant qu’il ne s’agit pas de l’œuvre d’un kamikaze.

« Il ne s’agit pas d’un attentat-suicide (…) et il parait que l’engin explosif a été actionné à distance. Les investigations sont toujours en cours« , a souligné M. Cherqaoui, qui intervenait lors de la réunion de Commission de l’Intérieur, de la Décentralisation et des Infrastructures à la Chambre des représentants.

Il a ajouté que tout le monde connait la partie qui recourt à ce mode opératoire, notant que la déflagration résulte de l’utilisation d’une matière explosive constituée du nitrate d’aluminium et de deux explosifs TATP, avec ajout de clous de fer. (MAP)

Lors d’un point presse vendredi soir, M. Cherkoui a déclaré que l’attentat de jeudi sur la place Djemaa el-Fna rappelle le « style utilisé d’habitude par Al-Qaida ».

« Il y a le mode opératoire qui suppose une organisation professionnelle car la place Djemaa el-Fna est très surveillée ; le choix de Marrakech, ville très touristique au mode de vie sulfureux [fête, prostitution, etc.] et enfin le restaurant, l’Argana, qui est un lieu de rencontre des étrangers, explique Jean-Yves Moisseron, rédacteur en chef de la revue spécialisée Maghreb-Machrek. L’attentat fait en outre suite à une tentative d’AQMI depuis plusieurs mois d’installer une cellule au Maroc. Il y a eu des arrestations récentes de Marocains au Mali. » (Le Monde)

Un touriste néerlandais affirme avoir vu un « Arabe » porteur de deux grands sacs assis dans le café juste avant l’explosion:

Un touriste néerlandais, John Van Leeuwen, a aidé la police marocaine à dresser un portrait-robot de l’éventuel auteur de l’attentat meurtrier de Marrakech, « un Arabe portant deux énormes sacs« , a-t-il raconté vendredi. Quelques minutes avant l’explosion de jeudi, qui a tué au moins 15 personnes, ce témoin-clef et sa compagne ont fait face à ce homme jeune, qui écoutait sans nervosité de la musique, et la police a recueilli pendant des heures le témoignage du couple. « Il y avait un Arabe dans le café, portant deux énormes sacs, un sac à dos (…) qui mesurait près d’un mètre de haut, et un deuxième sac de sport, également très gros« , a expliqué ce consultant en marketing de 47 ans, joint par téléphone depuis Paris. (Journal du Dimanche)

CORRIGENDUM: un portrait-robot erroné figurait ici. Ne correspondant pas à celui de l’attentat de Marrakech, je l’ai supprimé.

On aurait donc vu deux bombes déposées dans le café par un homme, celles-ci ayant ensuite été déclenchées à distance, à en croire la version officielle.

L’économiste Driss Benali, membre du bureau politique de l’USFP, a estimé que trois commanditaires alternatifs et hypothétiques existent:

  1. al Qaïda;
  2. le Polisario;
  3. des groupes hostiles à la démocratisation du Maroc – Driss Benali ne précise pas qui précisément il a en tête mais on peut présumer qu’il s’agirait de cercles au sein du pouvoir hostiles aux réformes demandées par le mouvement du 20 février;
Je ne partage pas cette analyse. S’agissant d’Al Qaïda, cette nébuleuse – qui n’est plus depuis bien des années une organisation hiérarchique et organisée comme le sont généralement les organisations terroristes – n’a à ma connaissance jamais commis d’attentats au Maroc. Certes, de très nombreux Marocains ont été arrêtés, jugés et condamnés, en Europe ou en Irak, pour avoir participé aux entreprises terroristes de cette organisation (le Maroc a été un centre important de recrutement pour Al Qaïda), et les autorités marocaines ont souvent affirmé avoir arrêté certains de ses membres, notamment en avril 2010 mais aussi bien plus tôt, en 2002. Des observateurs avertis comme le chercheur Mohamed Darif ont certes affirmé il n’y a pas longtemps de ça qu’Al Qaïda considèrerait le Maroc comme un ennemi, mais le même estimait, il y a exactement un an, que « Al Qaïda n’a pas réussi à former des cellules capables de perpétrer des attentats au Maroc« …
En fait, les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca, qui avaient fait 45 morts dont 12 terroristes, étaient le fait d’un groupe terroriste marocain sans attache avérée avec Al Qaïda (« there is no evidence to suggest the attacks that killed dozens of westerners in Casablanca, Morocco, were carried out with the knowledge of al-Qa’ida leadership« , « the Casablanca attack in 2003 was the work of a local Islamic militant group and did not have ties to Al Qaeda, according to an analyst quoted by Reuters« ), la Salafia jihadia – en fait de groupe, il s’agissait également d’une nébuleuse, à l’image d’Al Qaïda, partageant avec celle-ci idéologie et s’inspirant sans aucun doute de ses méthodes d’action – et encore des doutes subsistent-ils sur l’implication réelle de la Salafia jihadia dans les attentats du 16 mai (« c’est un mouvement qui s’est structuré en prison après ces vagues d’arrestations, et les preuves quant à leur culpabilité n’ont jamais été vraiment déterminantes« ).
Il est vrai la branche maghrébine – ou plutôt algérienne – d’Al Qaïda, Al Qaïda dans le Maghreb islamique (AQMI), a diffusé la semaine dernière une vidéo (je crois que c’est celle-ci) où un de ses combattants marocains menaçait le Maroc d’une frappe douloureuse. Cela n’est guère déterminant: AQIM a fait de telles déclarations dans le passé, non suivies d’effet, et à force d’en faire régulièrement arrivera bien le moment où un attentat aura lieu peu après, de manière fortuite ou non – et la déclaration en question ici est vague. Il apparaît de plus que cette vidéo daterait de 2007, selon deux experts français.
Sauf éléments factuels probants, il me semble mieux indiqué de partir du principe qu’il s’agit là d’un attentat mené par un groupe terroriste local, du même type que celui ayant mené les attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. Il apparaît peu probable que ce soit un groupe lié à la Salafia jihadia, dont les dirigeants emprisonnés, tels Mohamed Fizazi, ont été soit grâciés et libérés, soit ont cherché à l’être. La tendance lourde chez les salafistes marocains ces dernières années a d’ailleurs été de s’organiser et de militer pour la libération de leurs camarades emprisonnés.
Il n’est pas anodin que cet attentat ait eu lieu à Marrakech: viser des cibles étrangères dans une ville aussi touristique que Marrakech c’est s’assurer d’un écho médiatique disproportionné au Maroc et à l’étranger. Si on excepte les actes de terrorisme commis durant la lutte pour l’indépendance et les attentats visant personnalités politiques (Mohamed Lyazghi, Omar Benjelloun), le premier attentat terroriste eut lieu à l’hôtel Atlas Asni à Marrakech en 1994, lors duquel deux touristes espagnols furent tués. Surtout, Marrakech est une ville en proie aux tensions sociales, économiques et ethniques exacerbées par le tourisme de masse qui a véritablement défiguré cette ville depuis plus de dix ans. La multiplication d’hôtels, résidences et riads touristiques a rendu l’immobilier hors de prix pour le Marrakchi moyen, de plus en plus exclu des quartiers résidentiels. L’afflux touristique a aussi impacté le coût de la vie, rendant plus chers services et denrées de base. Il faut rajouter à cela la nette ségrégation ethnique qui s’étend insidieusement, riads et restaurants refusant de manière biaisée la clientèle « indigène« , et taxis privilégiant la clientèle blanche. Et ceci sans même mentionner une prostitution tournée vers la clientèle étrangère et répondant à tous ses goûts – enfantine, homosexuelle ou hétérosexuelle. Nul besoin donc d’instructions de Quetta, Peshawar ou du fin fond du Sahel pour qu’un passage à l’acte terroriste soit rendu possible à Marrakech, par des individus gagnés à l’idéologie meurtrière du salafisme radical.
En l’absence d’éléments factuels qui pourraient ressortir de l’enquête policière – le fait que des policiers étrangers (français, espagnols, étatsuniens) y aient été associés doit malheureusement être considéré comme un gage de sérieux, au vu des hallucinantes thèses policières dans d’autres affaires du même type, comme celui du réseau Belliraj – il semble plus prudent de considérer qu’il s’agit d’un attentat commis par une organisation terroriste marocaine. L’existence de liens avec l’étranger devra être prouvée par la suite. De manière étonnante, telle semble être aussi l’opinion de Khalid Naciri, ministre de la communication:
Au lendemain de l’attentat qui a frappé un café sur la grande place de Marrakech, l’identité des auteurs restent inconnus, même si les esprits sont tournés vers Al-Qaïda. « On y pense, raisonnablement, parce que ce sont eux qui sont dans ce genre d’opérations de terrorisme particulièrement meurtrier« , a précisé Khalid Naciri, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement marocain, vendredi sur Europe 1. « Mais je me dois d’ajouter immédiatement que l’enquête ne nous a pas encore permis, à l’heure qu’il est, d’affirmer catégoriquement qu’il s’agit bien d’Al-Qaïda. C’est une hypothèse sur laquelle nous travaillons, mais tant que nous n’avons pas de certitudes, nous ne nous permettrons pas de nous engager dans des accusations éventuellement à l’emporte-pièce. » (Journal du Dimanche)
La deuxième hypothèse alternative, faisant état de l’implication du Polisario, est encore moins crédible. Le Polisario a certes commis des crimes de guerre dans sa lutte contre le Maroc, notamment par les homicides et sévices commis contre les prisonniers de guerre marocains à Tindouf. Il s’en est pris dans le passé à des civils – parmi les prisonniers marocains à Tindouf figuraient des civils. Les événements de Tindouf Laayoune en novembre 2010, où 11 policiers marocains furent tués dans des circonstances atroces, montrent bien que le séparatisme sahraoui n’a rien d’anodin, même si ces atrocités-là ne semblent pas avoir répondu à des instructions émanant du Polisario lui-même.
Les lecteurs qui me lisent depuis quelques temps connaissent mon exécration de l’idéologie séparatiste et de ses tenants, mais le Polisario n’a à ma connaissance jamais commis d’attentat à l’explosif contre des cibles civiles, que ce soit dans les provinces du Sud ou en dehors. Un attentat à l’explosif contre une cible touristique dans le territoire marocain incontesté serait suicidaire politiquement de la part du Polisario et surtout de la part de ses parrains algériens – autant le DRS algérien a pu se permettre quelques libertés en France en 1995, autant elle sait que rien ne lui serait pardonné au Maroc en 2011. Croire un seul instant que l’armée algérienne et son client sahraoui qu’est le Polisario se permettraient de prendre le risque politique et diplomatique de commettre des attentats terroristes à Marrakech c’est prendre ses rêves mouillés pour la réalité.
Mais à l’encontre de mon analyse, on pourrait citer des sources algériennes, comme par exemple les révélations de l’ex-agent du DRS (l’ex-Sécurité militaire) algérien Karim Moulai sur l’implication alléguée de ce service dans l’attentat meurtrier de l’hôtel Atlas Asni à Marrakech en 1994. On pourrait également citer cet article publié sur un site algérien, « Attentat de Marrakech : Pistes de lecture…« , de Djamaledine Benchenouf, qui avance la thèse d’un attentat téléguidé par le DRS algérien dans le cas de cet attentat. Je ne suis pas convaincu.
Reste la troisième alternative, celle d’une manipulation directe ou indirecte par certains décideurs, tenants de la ligne dure face tant aux revendications populaires du 20 février qu’aux islamistes, et que l’évolution récente, marquée par des reculs répétés du pouvoir – libération de salafistes, des condamnés politiques lors du procès du réseau Belliraj, de l’enclenchement d’une révision constitutionnelle, d’une liberté de ton plus grande y compris s’agissant des pouvoirs royaux – contraire. Là encore, en l’absence d’éléments factuels que seule une enquête policière et judiciaire sérieuse et indépendante pourrait confirmer, je suis extrêmement dubitatif.
Certes, on peut comme Khalid Jamaï se poser la question « à qui profite le crime? ». Sauf qu’il n’est sans doute pas d’adage judiciaire ayant envoyé plus d’innocents sur l’échafaud ou en prison que celui-là: outre que tous les crimes ne visent pas un profit, pécuniaire ou non, certains profitent à plusieurs personnes ou groupes, et d’autres ne profitent pas du tout à leur auteur. Rechercher le mobile d’un crime peut certes servir dans la phase initiale d’une enquête policière, mais on le fait surtout lorsqu’on ne dispose pas d’éléments factuels: si l’on dispose par exemple de traces ADN, d’enregistrements audiovisuels ou téléphoniques ou de témoignages précis et concordants, la recherche du mobile est secondaire – après tout, le caractère criminel d’un attentat à l’explosif commis en plein jour dans un lieu public très fréquenté ne dépend pas des intentions ayant animé les auteurs d’un tel acte.
Mais à peine ai-je écrit cela que je dois nuancer: la législation anti-terroriste applicable au Maroc (voir les modifications au Code pénal et au Code de procédure pénale apportées par la loi n° 03-03 relative à la lutte contre le terrorisme) attribue au mobile terroriste, défini comme « l’atteinte grave à l’ordre public par l’intimidation, la terreur ou la violence » (article 218-1 du Code pénal), le statut combiné d’élément constitutif de l’infraction d’acte de terrorisme et de circonstance aggravante légale. Les conséquences pratiques de cette distinction entre l’acte de terrorisme et l’acte criminel normal sont de deux ordres: des différences procédurales, dont une garde à vue portée à 12 jours (!), des perquisitions de nuit et des interceptions des communications sur simple décision du procureur du Roi « en cas d’extrême urgence« ; la compétence d’office de la Cour d’appel de Rabat pour juger des crimes terroristes et surtout l’aggravation des peines prévue à l’article 218-7 du Code pénal. Dans le cas présent, les articles 580, 584 et 585 du Code pénal répriment le fait de détruire volontairement par l’effet de substances explosives des bâtiments habités, fait puni de mort (articles 580 alinéa 1 et 585 du code pénal). L’aggravation de peine prévue à  l’article 218-7 est donc sans effet puisque la peine capitale est de toute façon encourue, que le mobile soit terroriste ou non.
Le makhzen aurait-il donc pu être directement ou indirectement à l’origine de l’attentat de Marrakech, dans une version marocaine de la stratégie de la tension qu’Italiens et Belges connaissent bien? Théoriquement, oui, tout comme le Vatican, la république bolivarienne du Vénézuela ou le Mossad. Il ne s’agissait pas d’une attaque nucléaire, et les moyens utilisés ne nécessitent guère plus que quelques butagaz, des clous et quelques substances chimiques accessibles dans n’importe quelle droguerie. Le mode d’emploi de ce type d’explosifs est probablement accessible en plusieurs langues sur le net, et le nombre de personnes impliquées ne dépasse probablement pas la douzaine, dont toutes n’avaient pas à être informées des détails de l’opération.
Mais ce n’est pas parce que quelqu’un a la faculté théorique de commettre un crime qu’il l’a nécessairement commis – après tout, j’étais théoriquement capable d’assassiner Olof Palme à Stockholm le 28 février 1986 mais je ne l’ai pas fait.
Le makhzen a certes été capable de manipuler la violence d’islamistes radicaux dans le passé: les proches d’Omar Benjelloun en savent quelque chose, lui qui fût assassiné le 18 décembre 1975 par des éléments de la Chabiba islamiya, probablement sur instigation du makhzen. De manière moins sanglante et plus récente, on a vu le makhzen susciter des manifestations à tonalité salafiste contre Le Journal Hebdomadaire d’Aboubakr Jamaï pour sa couverture de l’affaire des caricatures danoises, et on a pu assister au spectacle récent de Mohamed Fizazi, un des chioukhs de la Salafia jihadia, récemment grâcié en raison de sa renonciation publique au terrorisme, s’épandre publiquement contre les athées du mouvement contestataire du 20 février…
ADDENDUM: Mohamed Fizazi a par la suite nié avoir tenu les propos qui lui ont été reprochés au sujet du 20 février.

Cette pourrait être considérée comme renforcée par certaines déclarations de responsables gouvernementaux: ainsi, quelques temps après la chute de Benali et de Moubarak, le ministre des affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri déclarait que les révolutions arabes feraient le bonheur d’Al Qaïda:

Al Qaeda can exploit the situation because Al Qaeda is present in the Maghreb” as well other African locales, Moroccan Foreign Minister Taieb Fassi-Fihri told The Brookings Institution.

He said that while there are many unknowns about what will emerge from the changes sweeping the Middle Eastlandscape, “What’s assured is that Al Qaeda will … test, will try to take advantage of the opportunity of these question marks.

He noted, “Al Qaeda loves the places where there is no strong democratic, national power.” (Jerusalem Post)

De même, Mohamed Fadil Redouane, spécialiste de l’islamisme au Maroc, doctorant à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, interrogé sur le site du Monde des religions, affirme que « de nombreuses questions restent pour l’instant sans réponse, mais des centres de pouvoir internes sont, selon moi, un commanditaire tout aussi crédible que la piste islamiste« . Un think-tank belge, l’ESISC de Claude Moniquet, qui publie par ailleurs la lettre d’information de l’ambassade du Maroc en Belgique (un grand merci à Pierre-Yves Lambert de me l’avoir indiqué), souligne ainsi que l’attentat est probablement l’oeuvre d’AQMI:

The attack has not yet been claimed, but we assess it must be the work of a well organized terrorist organization. Likely a terrorist cell linked to AQIM (al-Qaeda in the Islamic Maghreb) or the local Moroccan Islamist Combat Group (Groupe Islamique Combattant Marocain, GICM).

Given the skill of the Moroccan security services, we think that this attack must have been prepared on a long time and maybe from abroad.

Enfin, un rapport d’un think-tank étatsunien cité avec faveur par la MAP soulignait, en février, les dangers que les révolutions arabes faisaient peser en matière d’activités terroristes d’Al Qaïda – « New Report Warns al-Qaeda is Extending ‘Arc of Instability’ Across Africa, Threatens to Exploit N. Africa Unrest, W. Sahara Impasse to Target US, Europe« .

Mais pour que cette thèse soit plausible, il faudrait imaginer une chaîne administrativo-politique ayant diffusé les instructions ou le feu vert en faveur de l’attentat de Marrakech, visant des touristes étrangers. Je ne vais même pas spéculer sur le nombre de personnes impliquées dans une telle chaîne – ou plutôt conspiration – ni sur la probabilité que toutes ces personnes aient pu garder le silence sur une conspiration aussi criminelle. Je me bornerai à souligner qu’aucun précédent n’existe d’une telle opération tordue au Maroc depuis 1975, en pleines années de plomb.

On peut certes théoriquement imaginer une initiative locale au sein de l’appareil sécuritaire afin de faire ou laisser faire cet attentat. Cette hypothèse est encore moins crédible que la précédente. Quiconque connaît un peu l’appareil administratif marocain, y compris le sécuritaire, sait que ce type d’initiative spectaculaire n’est pas vraiment le genre de la maison makhzen. Il y a bien des dissensions entre les différents clans – celui autour de Mounir Majidi, celui autour de Fouad Ali el Himma, et l’appareil sécuritaire dominé par Yassine Mansouri, et ceci sans compter les militaires (le commandant de la gendarmerie royale Hosni Benslimane et l’inspecteur général des FAR, le général Abdelaziz Bennani).
Mounir Majidi semble en mauvaise posture, avec des rumeurs alternées (et contradictoires) de départ à l’étranger et d’enquête de la Bank al Maghrib couplée à une interdiction de quitter le territoire marocain (la source de ce qui sont simplement des rumeurs est identique, demainonline.com d’Ali Lmrabet…), tandis que les tenants d’une approche éradicatrice vis-à-vis des islamistes peuvent être déçus de la libération récente de salafistes, et de la cooptation de certains d’entre eux, comme Mohamed Fizazi et le cheikh pédophile Mohamed al Maghraoui. La garde à vue et les poursuites contre Rachid Nini – très ironiquement pour ses critiques contre les excès de la lutte anti-terroriste au Maroc – qui a été tantôt un instrument de propagande très utile au makhzen, indiquent bien que tout le monde au sein du groupe très restreint qui détient la réalité du pouvoir politique et sécuritaire au Maroc n’est pas sur la même longueur d’onde. Mais des rivalités claniques, personnelles et idéologiques ne sont pas une nouveauté au sein du makhzen, et étaient probablement plus féroces encore sous Hassan II (que l’on pense à Oufkir, Dlimi et Basri), sans pour autant aboutir à ce type de conspiration machiavélique.
Les Marocains semblent plus doués en théorie du complot qu’en toute autre discipline académique. La lucidité impose cependant de reconnaître les complots quand les faits indiquent qu’ils existent, et pas simplement parce que cela serait politiquement opportun. Si complot il y a, les faits devront l’établir.

The White Man has spoken: the makhzen is good for you

Amusante cette manie de convier l’Homme Blanc (1) afin de légitimer le régime marocain: on a connu les Constitutions de 1962, 1992 et 1996 rédigées par Maurice Duverger, Georges Vedel et Michel Rousset, les deux derniers étant conviés par Driss Basrila RTM à défendre les projets de constitution soumis au plébiscite populaire – comme si Sarkozy avait demandé à Mohamed Darif et Mohamed Tozy de venir défendre la récente réforme constitutionnelle française sur France 2.

Récemment, c’est à un nouveau triomphe de la diplomatie pastilla et de son pendant parisien que nous avons assisté: un séminaire – « Le développement politique, social et économique du Maroc : réalisations (1999-2009) et perspectives » – est organisé dans les locaux du Sénat français (et non pas par le Sénat lui-même, comme l’indique de bonne ou mauvaise foi Le Matin du Sahara) sur les dix années de règne de Mohammed VI – on retrouve d’ailleurs Michel Rousset dans la liste des participants. C’est avec une lucidité féroce et une témérité intellectuelle indéniable que Charles Saint-Prot, directeur de l’Observatoire français d’études géopolitiques (OEG), a dressé le terrible constat, dans une allocution sur « Le commandeur des croyants et la réforme du champ religieux: l’Islam du juste milieu« :

S.M. le Roi, Amir Al-Mouminine, situé au-dessus des autres pouvoirs constitutionnels classiques, est « le symbole et le garant du bien commun, en premier lieu l’unité nationale, tant sur le plan politique que spirituel et cultuel ».

« Le Roi, Commandeur des croyants, est aussi le principal artisan des évolutions puisque le progrès est naturellement synonyme de continuité »

Charles Saint-Prot a peut-être des défauts, mais il a au moins le mérite de résister au terrorisme intellectuel ilsamo-nihiliste qui dirige l’intelligentsia marocaine d’une poigne de fer. Le reste de sa harangue, reproduite dans le samizdat clandestin Le Matin du Sahara, a de quoi glacer le sang:

M. Saint-Prot a souligné que S.M. le Roi, Amir Al-Mouminine, situé au-dessus des autres pouvoirs constitutionnels classiques, est « le symbole et le garant du bien commun, en premier lieu l’unité nationale, tant sur le plan politique que spirituel et cultuel« .

« Le Roi, Commandeur des croyants, est aussi le principal artisan des évolutions puisque le progrès est naturellement synonyme de continuité« , a dit M. Saint-Prot, qui développait l’axe « le commandeur des croyants et la réforme du champ religieux : l’Islam du juste milieu« .

Il a fait remarquer que le rôle de l’Institution d’Imarat Al-Mouminine est fondamental dans la gestion du champ religieux et le maintien de l’unité politique, ajoutant que « la notion d’Amir Al-Mouminine combine à la fois la légitimité spirituelle et la légitimité temporelle« . (…)

Le directeur de l’OEG a, d’autre part, indiqué que « l’identité musulmane du Maroc est l’explication du consensus (Ijmaâ) sans faille réalisé autour de l’institution monarchique qui exprime bien cette heureuse combinaison entre tradition et progrès, offrant ainsi une image paisible et moderne de l’Islam« .

Deux précautions valant mieux qu’une, un autre témoin de moralité français est convoqué à la barre. Il s’agit de Dominique de Courcelles, présentée comme chercheuse au CNRS. Son parcours académique la qualifie de manière toute particulière à se pronocer sur le Maroc, l’islam et la Commanderie des croyants: entre deux études sur « Le corps des saints dans les goigs catalans de la fin du Moyen Âge » et « Plaidoyer pour un espace à plusieurs voix. A propos des rapports entre pensée et politique selon H. Arendt et A. Finkielkraut« , elle a consacré quelques études en rapport avec le sujet sur lequel elle avait à intervenir: « De la louange collective à l’angoisse du salut individuel…« , « Histoire de la littérature hagiographique… » ou « Entre la folie et les pleurs : la fonction de l’ironie lullienne dans le Desconhort (1295)« . L’expertise qui ressort de ses propos n’en est que plus digne d’éloges:

Pour sa part, Mme Dominique de Courcelles, directrice de recherche au Centre national français de la recherche scientifique (CNRS), a souligné l’attachement des Marocains à l’essence de ce qui a toujours fait la force de l’Islam marocain, en l’occurrence l’institution d’Amir Al-Mouminine, l’unité du rite malékite, la vertu de l’Ijtihad et le rejet des intégrismes et des extrémismes.

L’Islam est « une composante de la subjectivité de millions de Marocains et est aussi une composante de la culture et du développement« , a dit Mme de Courcelles dans son intervention intitulée « une nouvelle configuration du politique et du religieux« .

L’intégration de l’économie marocaine au monde globalisé accompagne les réaffirmations des identités individuelles et collectives ainsi que de l’identité nationale, a-t-elle noté, ajoutant qu' »il est alors possible de parler de démocratie et de démocratisation, de développement humain et d’agir, sans que le religieux et le politique soient en lutte de domination« .

« L’économique ne peut que profiter des liens réciproques et apaisés du religieux et du politique« , a affirmé Mme de Courcelles pour qui la mise en œuvre de l’Initiative nationale pour le développement humain (INDH) constitue à cet égard « une étape importante« .

L’article du Matin du Sahara, probablement rédigé dans la clandestinité, nous apprend que le colloque a été organisé par l’OEG de Charles Saint-Prot et le Centre de droit international et comparé (CEDIEC) de Paris-V. Aucun des noms figurant sur la liste des participants, Michel Rousset faisant bien évidemment exception, ne m’est connu pour ses écrits antérieurs sur le Maroc. Un des intervenants, Stève Gentili, est président de la BRED-Banque populaire, établissement bancaire français ayant signé un accord de partenariat avec la Banque Chaabi Populaire marocaine, banque contrôlée par l’Etat marocain – on présume qu’il aura à coeur de démontrer que les relations d’affaires entre son employeur et l’Etat marocain n’affectent en rien l’indépendance de son jugement sur le Maroc.

Cette absence apparente de spécialistes du Maroc est sans doute une bonne chose: rien de tel qu’un regard neuf non encombré de connaissances inutiles, futiles voire pernicieuses pour apprécier le Maroc des potentialités tel qu’il le mérite. Les bailleurs de fonds de ce séminaire en auront en tout cas eu pour leur argent. On notera que les Editions du CNRS publieront ce publi-reportage – on ose espérer pour les finances publiques françaises que les commanditaires de ce dernier paieront la note finale.

Tiens, à propos, le nom de Charles Saint-Prot me dit quelque chose. Ah oui, c’est lui qui a publié une hagiographie de Saddam Hussein du temps de sa gloire (1987), dont la revue Politique étrangère notait que « chantre ou griot, l’auteur ne fait pas dans le demie-mesure, à tel point qu’il n’est pas loin de manquer son but, vendre une image de marque« . Le nationalisme arabe dont il se réclame, dans la lignée d’un gaullisme dont il se réclame également, rend intéressantes et sympathiques certaines de ses analyses, mais le passage du nationalisme arabe à la sauce baathiste à la pastilla pro-occidentale makhzénienne nécessite sans doute un estomac solide.

C’est sans doute pour montrer sa capacité à épouser les aléas de la vie des affairesméandres de la diplomatie arabe que Charles Saint-Prot a fait de manière répétée la preuve la justesse de la confiance placée en lui – jugez-en:

  • le 12 février 2008, Le Matin du Sahara le cite comme appelant Alger à abandonner son attitude de blocage dans le conflit du Sahara (2)
  • le 24 avril 2008, re-belote, toujours sur l’affaire du Sahara marocain: Saint-Prot décrit dans Le Matin du Sahara le projet d’autonomie marocain pour le Sahara comme étant le meilleur moyen de garantir la stabilité régionale
  • le 18 juin 2008, Le Matin du Sahara le cite comme affirmant que « l’obstination d’Alger met toute la région en danger« 
  • le 9 juillet 2008, Le Matin du Sahara cite notre désormais incontournable expert qui affirme cette fois-ci que l’ouverture des frontières terrestres maroco-algériennes contribuerait à la réussite de l’Union pour la Méditerranée

Je dois cependant dire que la rédaction du Matin du Sahara et ceux qui la conseillent ont le nez creux: deux de leurs autres experts attitrés és affaires indigènes ont en effet connu quelques déboires.

L’homme qui valait trois millions, alias Claude Moniquet, président de l’immense European Strategic Intelligence and Security Center (ESISC), après avoir libéré l’URSS, avait été allumé par Maroc-Hebdo pour hostilité viscérale au Maroc quelques mois avant de publier un rapport très favorable au Maroc sur la question du Sahara – tellement favorable que le Journal hebdomadaire avait qualifié ce rapport de « travail de commande » – affirmation qui a coûté trois millions de dirhams pour diffamation au Journal et amené Boubker Jamaï à choisir l’exil. Il est vrai que le journal francophone de référence en Belgique, Le Soir, en avait dressé un portrait le décrivant comme un mercenaire de droite se vendant au plus offrant, ce que l’intéressé a bien évidemment nié. Depuis, l’idéologie néo-conservatrice et fanatiquement pro-israëlienne de Moniquet – son dernier ouvrage, « Gaza, le grand mensonge« , est préfacé par Mohamed Sifaoui et prétend dénoncé la propagande islamiste qui tente d’accréditer la thèse selon laquelle la guerre israëlienne contre Gaza en 2008/2009 aurait été illégale et illégitime – ne l’ont pourtant pas tout à fait démonétisé aux yeux de ses amis marocains, qui y fait appel en 2008 pour un nouveau rapport de l’ESISC sur le Polisario, en reconnaissance sans doute de la bonne volonté de ce dernier (voir cet entretien accordé au Matin du Sahara). Il faut dire que suite à ses propos sur l’islam sur un plateau de la télévision belge, il fût en 2004 agressé physiquement par un footballeur professionnel marocain évoluant en Belgique… On notera enfin que le fameux rapport de l’ESISC de 2005 sur le Polisario n’est plus accessible sur leur site, signe sans doute d’une salutaire prudence…

Autre grand expert et néanmoins ami du régime marocain, Ayméric Chauprade, enseignait cette matière aux contours aussi flous que le contenu, la géostratégie, discipline appréciée des diplomates, journalistes et militaires et destinée à ceux qui ne maîtrisent ni l’histoire, ni les sciences politiques, ni la langue des pays qu’ils prétendent analyser. Cela l’a amené à devenir conférencier en géopolitique au Collège royal de l’enseignement militaire supérieur du Royaume du Maroc, petit détail que les journaux officiels ou officieux marocains l’interviewant ou le citant (la MAP, La Gazette du Maroc, L’Economiste, La Vie économique, Maroc Hebdo) omettaient de diffuser. Sa ligne politique est souverainiste – un point commun avec Charles Saint-Prot – et plutôt à droite de la droite, s’il faut en juger par les réactions sur la blogosphère suite à son limogeage  le 5 février 2009 de son poste d’enseignant de l’ex-Ecole du guerre française pour ce qui semble être un délit d’opinion (3) – la mise en cause de la thèse officielle autour des attentats du 11 septembre 2001. Comme le rappelle Jean Guisnel du Point sur son blog, il fût directeur de campagne de l’islamophobe Philippe de Villiers aux élections européennes de 2004, opposé à l’adhésion turque à l’UE, s’inquiète de la submersion de la population européenne par les immigrés et est un militant catholique partisan guère opposé aux thèses huntingtoniennes de conflit des civilisations (4) – qualités qui le rendent éminemment bien placé pour prodiguer un enseignement aux officiers de l’armée marocaine… Et c’est sans doute à titre bénévole qu’il est intervenu le 9 octobre 2007 devant la quatrième commission de l’Assemblée générale des Nations-Unies pour défendre les thèses marocaines…

Etonnante d’ailleurs cette propension des Français d’extrême-droite ou de droite dure pour le Maroc et sa monarchie – il faudrait y rajouter l’historien lepéniste, colonialiste et partisan de l’apartheid Bernard Lugan, pied-noir et auteur d’une dithyrambique histoire du Maroc (5), et feu Jacques Benoist-Méchin, condamné à mort en 1947 pour faits de collaboration avec l’occupant, témoin du coup d’Etat de Skhirat et auteur d’une hagiographie sur la dynastie alaouite – mais c’est la matière à un autre post.

(1) Clause de style, à ne pas prendre au pied de la lettre bien entendu.

(2) Je ne lui donne pas tort sur ce coup-là.

(3) Même si je conçois fort bien que la liberté d’expression d’un enseignant à l’école de guerre puisse connaître des restrictions plus poussées en raison des fonctions sensibles occupées.

(4) Il  ainsi donné un interview au mensuel d’extrême-droite Le Choc du Mois dans un numéro titré « Oui, les races existent!« …

(5) Il enseigne lui aussi à l’ex-école de guerre française, tout comme Ayméric Chauprade, mais il est possible de soutenir l’apartheid et la colonisation et de former des officiers français tant qu’on ne touche pas au 11 septembre ou à Israël. Histoire de tradition, sans doute.

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