Islam, le triste tropisme de Claude Lévi-Strauss

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Claude Lévi-Strauss est mort à l’âge de cent ans. Cet ethnologue, figure éminente du structuralisme très en vogue il y a quelques décennies, est unanimement vu comme un des derniers « grands » penseurs français (on peut présumer que Foucault, Bourdieu et Derrida sont les plus récents à l’avoir précédé dans cette lignée). Il a, comme de coutume, été unanimement loué à sa mort.

Son livre le plus connu auprès des profanes fût sans doute « Tristes tropiques » (1955). La lecture de quelques pages confirme que la perfection n’est pas de ce monde:

C’était surtout l’Islam dont la présence me tourmentait (…). Déjà l’Islam me déconcertait par une attitude envers l’histoire contradictoire à la nôtre et contradictoire en elle-même: le souci de fonder une tradition s’accompagnait d’un appétit destructeur de toutes les traditions antérieures. (…)

Dans les Hindous, je contemplais notre exotique image, renvoyée par ces frères indo-européens évolués sous un autre climat, au contact de civilisations différentes, mais dont les tentations intimes sont tellement identiques aux nôtres qu’à certaines périodes, comme l’époque 19000, elles remontent chez nous aussi en surface.

Rien de semblable à Agra, où règnent d’autres ombres: celles de la Perse médiévale, de l’Arabie savante, sous une forme que beaucoup jugent conventionnelle. Pourtant, je défie tout visiteur ayant encore gardé un peu de fraîcheur d’âme de ne pas se sentir bouleversé en franchissant, en même temps que l’enceinte du Taj, les distances et les âges, accédant de plain-pied à l’univers des Mille et une Nuits (…).

Pourquoi l’art musulman s’effondre-t-il si complètement dès qu’il cesse d’être à son apogée? Il passe sans transition du palais au bazar. N’est-ce pas une conséquence de la répudiation des images? L’artiste, privé de tout contact avec le réel, perpétue une convention tellement exsangue qu’elle ne peut être rajeunie ni fécondée. Elle est soutenue par l’or, ou elle s’écroule. (…)

Si l’on excepte les forts, les musulmans n’ont construit dans l’Inde que des temples et des tombes. Mais les forts étaient des palais habités, tandis que les tombes et les temples sont des palais inoccupés. On éprouve, ici encore, la difficulté pour l’Islam de penser la solitude. Pour lui, la vie est d’abord communauté, et le mort s’installe toujours dans le cadre d’une communauté, dépourvue de participants. (…)

N’est-ce pas l’image de la civilisation musulmane qui associe les raffinements les plus rares – palais de pierres précieuses, fontaines d’eau de rose, mets recouverts de feuilles d’or, tabac à fumer mêlé de perles pilées – servant de couverture à la rusticité des moeurs et à la bigoterie qui imprègne la pensée morale et religieuse? 

Sur le plan esthétique, le puritanisme islamique, renonçant à abolir la sensualité, s’est contenté de la réduire à ses formes mineures: parfums, dentelles, broderies et jardins. Sur le plan moral, on se heurte à la même équivoque d’une tolérance affichée en dépit d’un prosélytisme dont le caractère compulsif est évident. En fait, le contact des non-musulmans les angoisse. Leur genre de vie provincial se perpétue sous la menace d’autres genres de vie, plus libres et plus souples que le leur, et qui risquent de l’altérer par la seule contiguïté.

Plutôt que de parler de tolérance, il vaudrait mieux dire que cette tolérance, dans la mesure où elle existe, est une perpétuelle victoire sur eux-mêmes. En la préconisant, le Prophète les a placés dans une situation de crise permanente, qui résulte de la contradiction entre la portée universelle de la révélation et de la pluralité des fois religieuses. Il y a là une situation paradoxale au sens « pavlovien », génératrice d’anxiété d’une part et de complaisance en soi-même de l’autre, puisqu’on se croit capable, grâce à l’Islam, de surmonter un pareil conflit. En vain d’ailleurs: comme le remarquait un jour devant moi un philosophe indien, les musulmans tirent vanité de ce qu’ils professent la valeur universelle de grand principes – liberté, égalité, tolérance – et ils révoquent le crédit à quoi ils prétendent en affirmant du même jet qu’ils sont les seuls à les pratiquer.

Un jour à Karachi, je me trouvais en compagnie de Sages musulmans, universitaires ou religieux. A les entendre la supériorité de leur système, j’étais frappé de constater avec quelle insistance ils revenaient à un seul argument: sa simplicité. (…) Tout l’Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l’esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d’une très grande (mais trop grande) simplicité. D’une main on les précipite, de l’autre on les retient au bord de l’abîme. Vous inquiétez-vous de la vertu de vos épouses ou de vos filles pendant que vous êtes en campagne? Rien de plus simple, voilez-les et cloîtrez-les. C’est ainsi qu’on en arrive au burkah moderne, semblable à un appareil orthopédique (…).

Chez les Musulmans, manger avec les doigts devient un système: nul ne saisit l’os de la viande pour en ronger la chair. De la seule main utilisable (la gauche étant impure, parce que réservée aux ablutions intimes) on pétrit, on arrache les lambeaux et quand on a soif, la main graisseuse empoigne le verre. En observant ces manières de table qui valent bien les autres, mais qui du point de vue occidental, semblent faire ostentation de sans-gêne, on se demande jusqu’à quel point la coutume, plutôt que vestige archaïque, ne résulte pas d’une réforme voulue par le Prophète – « ne faites pas comme les autres peuples, qui mangent avec un couteau » – inspiré par le même souci, inconscient sans doute, d’infantilisation systématique, d’imposition homosexuelle de la communauté par la promiscuité qui ressort des rituels de propreté après le repas, quand tout le monde se lave les mains, se gargarise, éructe et crache dans la même cuvette, mettant en commun, dans une indifférence terriblement autiste, la même peur de l’impureté associée au même exhibitionnisme. (…)

[S]i un corps de garde pouvait être religieux, l’Islam paraîtrait sa religion idéale: stricte observance du règlement (prières cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions [sic]); revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles); promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions religieuses; et pas de femmes.

Ces anxieux sont aussi des hommes d’action; pris entre des sentiments incompatibles, ils compensent l’infériorité qu’ils ressentent par des formes traditionnelles de sublimations qu’on associe depuis toujours à l’âme arabe: jalousie, fierté, héroïsme. Mais cette volonté d’être entre soi, cet esprit de clocher allié à un déracinement chronique (…) qui sont à l’origine de la formation du Pakistan (…). C’est un fait social actuel, et qui doit être interprété comme tel: drame de conscience collectif qui a contraint des millions d’individus à un choix irrévocable (…) pour rester entre musulmans, et parce que qu’ils ne se sentent à l’aise qu’entre musulmans.

Grande religion qui se fonde moins sur l’évidence d’une révélation que sur l’impuissance à nouer des liens au-dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l’intolérance musulmane adopte une forme insconsciente chez ceux qui s’en rendent coupables; car s’ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c’est plus grave) incapables de supporter l’existence d’autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l’abri du doute et de l’humiliation consiste dans une « néantisation » d’autrui, considéré comme témoin d’une autre foi et d’une autre conduite. La fraternité islamique est la converse d’une exclusive contre les infidèles qui ne peut pas s’avouer, puisque, en se reconnaissant comme telle, elle équivaudrait à les reconnaître eux-mêmes comme existants.

(…) Ce malaise ressenti au voisinage de l’Islam, je n’en connais que trop les raisons: je retrouve en lui l’univers d’où je viens; l’Islam, c’est l’Occident de l’Orient. Plus précisément encore, il m’a fallu rencontrer l’Islam pour mesurer le péril qui menace aujourd’hui la pensée française. Je pardonne mal au premier de me présenter notre image, de m’obliger à constater combien la France est en train de devenir musulmane. (…) Si, pourtant, une France de quarante-cinq millions d’habitants s’ouvrait largement sur la base de l’égalité des droits, pour admettre vingt-cinq millions de citoyens musulmans, même en grande proportion illettrés, elle n’entreprendrait pas une démarche plus audacieuse que celle à quoi l’Amérique dut de ne pas rester une petite province du monde anglo-saxon. (…) [I]ls firent et gagnèrent un pari dont l’enjeu est aussi grave que celui que nous refusons de risquer.

Le pourrons-nous jamais? En s’ajoutant, deux forces régressives voient-elles leur direction s’inverser? (…) [I]ci, à Taxila, dans ces monastères bouddhistes que l’influence grecque a fait bourgeonner de statues, je suis confronté à cette chance fugitive qu’eut notre Ancien Monde de rester un; la scission n’est pas encore accomplie. Un autre destin est possible, celui, précisément, que l’Islam interdit en dressant sa barrière entre un Occident et un Orient qui, sans lui, n’auraient peut-être pas perdu leur attachement au sol commun où ils plongent leurs racines. (…)

[C]’est l’autre malheur de la conscience occidentale que le christianisme (…) soit apparu « avant la lettre » – trop tôt (…): terme moyen d’une série destinée par sa logique interne, par la géorgaphie et l’histoire, à se développer dorénavant dans le sens de l’Islam; puisque ce dernier – les musulmans triomphent sur ce point – représente la forme la plus évoluée de la pensée religieuse sans pour autant être la meilleure; je dirais même en étant pour cette raison la plus inquiétante des trois [bouddhisme, christianisme et islam]. (…)

Aujourd’hui, c’est par-dessus l’Islam que je contemple l’Inde; mais celle de Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce que européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches comme le rustique empêcheur d’une ronde où les mains prédestinées à se joindre, de l’Orient et de l’Occident ont été par lui désunies. Quelle erreur allais-je commettre, à la suite de ces musulmans qui se proclament chrétiens et occidentaux et placent à leur Orient la frontière entre les deux mondes! (…) L’évolution rationnelle est à l’inverse de celle de l’histoire: l’Islam a coupé en deux un monde plus civilisé. Ce qui lui paraît actuel relève d’une époque révolue, il vit dans un décalage millénaire. Il a su accomplir une oeuvre révolutionnaire; mais comme celle-ci s’appliquait à une fraction attardée de l’humanité, en ensemençant le réel il a stérilisé le virtuel: il a déterminé un progrès qui est l’envers d’un projet. (Tristes tropiques, Presses Pocket, Paris, 2007, pp. 475-490)

La première victime de Gaza est morte de joie

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« Décès de Samuel Huntington, auteur du célèbre « Choc des civilisations »

« L’Arabe, en traversant une rue… »

On peut être psychanalyste, collabo, raciste et avoir vécu et exercé de nombreuses années au Maroc – prenez René Laforgue, dont Najib Refaïf fait un bref portrait sur la base d’un ouvrage récemment réédité du psychanalyste marocain Jalil Bennani (qui tient un blog), « Psychanalyse en terre d’islam« :

«L’Arabe, en traversant une rue, regardera presque toujours dans une direction seulement pour s’assurer si une auto vient, de même il ne pourra s’occuper que d’une chose à la fois. C’est comme si la notion du nombre deux, c’est-à-dire du couple, ne pouvait se former dans son esprit. »

Those shrinks…

Ca m’a en tout cas donné envie d’acheter ce livre, histoire de compléter mon bestiaire part une description clinique de crétinisme colonial.

Nostalgie coloniale ou cynisme impérial, Henri Guiano ou Henry Kissinger, le métèque est toujours en dehors de l’histoire

Vous vous rappelez le fameux – fumeux – discours de Dakar du président français Sarkozy, discours calamiteux rédigé par son calamiteux conseiller (la première syllabe est amplement suffisante) Henri Guiano, parfait marmiton du brouet de poncifs et lieux communs surannés qui tient lieu d’idéologie dite républicaine en France, dans lequel Sarkozy/Guiano avaient régurgité de fortes paroles et faibles idées (le terme est flatteur) qui n’auraient pas dépareillé dans une fin de banquet d’un mess des officiers des affaires indigènes de n’importe quel cercle militaire des terres méridionales que la France honora de ses bienfaits:

Mais nul ne peut demander aux générations d’aujourd’hui d’expier ce crime perpétré par les générations passées. Nul ne peut demander aux fils de se repentir des fautes de leurs pères.

Jeunes d’Afrique, je ne suis pas venu vous parler de repentance. Je suis venu vous dire que je ressens la traite et l’esclavage comme des crimes envers l’humanité. Je suis venu vous dire que votre déchirure et votre souffrance sont les nôtres et sont donc les miennes.

Je suis venu vous proposer de regarder ensemble, Africains et Français, au-delà de cette déchirure et au-delà de cette souffrance.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non d’oublier cette déchirure et cette souffrance qui ne peuvent pas être oubliées, mais de les dépasser.

Je suis venu vous proposer, jeunes d’Afrique, non de ressasser ensemble le passé mais d’en tirer ensemble les leçons afin de regarder ensemble l’avenir.

Je suis venu, jeunes d’Afrique, regarder en face avec vous notre histoire commune.

L’Afrique a sa part de responsabilité dans son propre malheur. On s’est entretué en Afrique au moins autant qu’en Europe. Mais il est vrai que jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants.

Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont coupé vos pères de leur passé, ils leur ont arraché leur âme et leurs racines. Ils ont désenchanté l’Afrique.

Ils ont eu tort.

Ils n’ont pas vu la profondeur et la richesse de l’âme africaine. Ils ont cru qu’ils étaient supérieurs, qu’ils étaient plus avancés, qu’ils étaient le progrès, qu’ils étaient la civilisation.

Ils ont eu tort.

Ils ont voulu convertir l’homme africain, ils ont voulu le façonner à leur image, ils ont cru qu’ils avaient tous les droits, ils ont cru qu’ils étaient tout puissants, plus puissants que les dieux de l’Afrique, plus puissants que l’âmeafricaine, plus puissants que les liens sacrés que les hommes avaient tissés patiemment pendant des millénaires avec le ciel et la terre d’Afrique, plus puissants que les mystères qui venaient du fond des âges.

Ils ont eu tort.

Ils ont abîmé un art de vivre. Ils ont abîmé un imaginaire merveilleux. Ils ont abîmé une sagesse ancestrale.

Ils ont eu tort.

Ils ont créé une angoisse, un mal de vivre. Ils ont nourri la haine. Ils ont rendu plus difficile l’ouverture aux autres, l’échange, le partage parce que pour s’ouvrir, pour échanger, pour partager, il faut être assuré de son identité, de ses valeurs, de ses convictions. Face au colonisateur, le colonisé avait fini par ne plus avoir confiance en lui, par ne plus savoir qui il était, par se laisser gagner par la peur de l’autre, par la crainte de l’avenir.

Le colonisateur est venu, il a pris, il s’est servi, il a exploité, il a pillé des ressources, des richesses qui ne lui appartenaient pas. Il a dépouillé le colonisé de sa personnalité, de sa liberté, de sa terre, du fruit de son travail.

Il a pris mais je veux dire avec respect qu’il a aussi donné. Il a construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles. Il a rendu féconde des terres vierges, il a donné sa peine, son travail, son savoir. Je veux le dire ici, tous les colons n’étaient pas des voleurs, tous les colons n’étaient pas des exploiteurs.

Il y avait parmi eux des hommes mauvais mais il y avait aussi des hommes de bonne volonté, des hommes qui croyaient remplir une mission civilisatrice, des hommes qui croyaient faire le bien. Ils se trompaient mais certains étaient sincères. Ils croyaient donner la liberté, ils créaient l’aliénation. Ils croyaient briser les chaînes de l’obscurantisme, de la superstition, de la servitude. Ils forgeaient des chaînes bien plus lourdes, ils imposaient une servitude plus pesante, car c’étaient les esprits, c’étaient les âmes qui étaient asservis. Ils croyaient donner l’amour sans voir qu’ils semaient la révolte et la haine.

La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution. (…)

Je suis venu vous dire que vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, qu’elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, qu’elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’homme moderne, qu’elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.

Je suis venu vous dire que l’homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.

Je suis venu vous dire que cette déchirure entre ces deux parts de vous-mêmes est votre plus grande force, et votre plus grande faiblesse selon que vous vous efforcerez ou non d’en faire la synthèse. Mais je suis aussi venu vous dire qu’il y a en vous, jeunes d’Afrique, deux héritages, deux sagesses, deux traditions qui se sont longtemps combattues : celle de l’Afrique et celle de l’Europe.

Je suis venu vous dire que cette part africaine et cette part européenne de vous-mêmes forment votre identité déchirée.

Je ne suis pas venu, jeunes d’Afrique, vous donner des leçons.

Je ne suis pas venu vous faire la morale.

Mais je suis venu vous dire que la part d’Europe qui est en vous est le fruit d’un grand péché d’orgueil de l’Occident mais que cette part d’Europe en vous n’est pas indigne.

Car elle est l’appel de la liberté, de l’émancipation et de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes.

Car elle est l’appel à la raison et à la conscience universelles.

Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance. Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.

Le problème de l’Afrique et permettez à un ami de l’Afrique de le dire, il est là. Le défi de l’Afrique, c’est d’entrer davantage dans l’histoire. C’est de puiser en elle l’énergie, la force, l’envie, la volonté d’écouter et d’épouser sa propre histoire.

Le problème de l’Afrique, c’est de cesser de toujours répéter, de toujours ressasser, de se libérer du mythe de l’éternel retour, c’est de prendre conscience que l’âge d’or qu’elle ne cesse de regretter, ne reviendra pas pour la raison qu’il n’a jamais existé.

Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance.

C’est en fait tout ce calamiteux discours (il doit y avoir une stupidité ou incohérence par ligne, à vue de nez), moisi et pourri d’arrogance sentencieuse, d’essentialisme borné et suranné, de nostalgie irréductible et de crétinisme colonial qu’il faudrait citer – même les plus pusillanimes ont du se boucher le nez. L’accueil de la presse sénégalaise de l’époque, fût on s’en doute, guère conforme aux espérances de ce caricatural homme blanc campé par Sarkozy. Et plus le temps va, plus les réactions se sont affermies – fort heureusement. Ainsi, un ancien collaborateur de Léopold Sédar Senghor, Makhily Gassama, guère réputé pour sa francophobie, a-t-il pu parler du « vaste mensonge de la francophonie, cette honteuse escroquerie planétaire« . La réaction la plus remarquable fût celle de l’historien et penseur camerounais Achille Mbembe, aussi illustre dans les milieux universitaires et intellectuels anglo-saxons qu’il est inconnu en France:

Dans tous les rapports où l’une des parties n’est pas assez libre ni égale, le viol souvent commence par le langage – un langage qui, sous prétexte d’amitié, s’exempte de tout et s’auto-immunise tout en faisant porter tout le poids de la cruauté au plus faible.

Mais pour qui n’attend rien de la France, les propos tenus à l’université de Dakar sont fort révélateurs. En effet, le discours rédigé par Henri Guaino (conseiller spécial) et prononcé par Nicolas Sarkozy dans la capitale sénégalaise offre un excellent éclairage sur le pouvoir de nuisance – conscient ou inconscient, passif ou actif – qui, dans les dix prochaines années, pourrait découler du regard paternaliste et éculé que continuent de porter certaines des « nouvelles élites françaises » (de gauche comme de droite) sur un continent qui n’a cessé de faire l’expérience de radicales mutations au cours de la dernière moitié du XXe siècle notamment.

Dans sa « franchise » et sa « sincérité », Nicolas Sarkozy révèle au grand jour ce qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle. Voici donc une politique qui, pour sa mise en cohérence, dépend d’un héritage intellectuel obsolète, vieux de près d’un siècle, malgré les rafistolages.

Le discours de Nicolas Sarkozy à Dakar montre comment, enfermé dans une vision frivole et exotique du continent, les « nouvelles élites françaises » prétendent jeter un éclairage sur des réalités dont elles ont fait leur hantise et leur fantasme (la race), mais dont, à la vérité, elles ignorent tout. Ainsi, pour s’adresser à « l’élite de la jeunesse africaine », Henri Guaino se contente de reprendre, presque mot à mot, des passages du chapitre consacré par Hegel à l’Afrique dans son ouvrage La raison dans l’histoire – et dont j’ai fait, récemment encore et après bien d’autres, une longue critique dans mon livre De la postcolonie (pp. 221-230). (…)

J’ai en effet beau faire la part des choses. Dans le long monologue de Dakar, je ne trouve d’invitation à l’échange et au dialogue que rhétorique. Derrière les mots se cachent surtout des injonctions, des prescriptions, des appels au silence, voire à la censure, une insupportable suffisance dont, je l’imagine, on ne peut faire preuve qu’à Dakar et à Libreville, et certainement pas à Pretoria ou à Luanda.

C’est donc moins du ressassement allégué de la colonisation par « les » Africains que témoigne le discours de Dakar, que de la persistance des rapports post-coloniaux entre France et ex-colonies, comme l’écrit Boubacar Boris Diop:

Il est peut-être écrit quelque part qu´entre Paris et ses anciennes colonies d´Afrique noire rien ne doit se passer selon les normes admises par le reste du monde. La brève visite de Nicolas Sarkozy au Sénégal aurait pu passer inaperçue: elle lui a au contraire servi de prétexte à un discours inacceptable, que jamais il n´aurait osé tenir hors du pré-carré, devant le plus insignifiant de ses pairs. En Tunisie et en Algérie, il a bien compris qu´il ne lui serait pas permis de se comporter comme en pays conquis. Il n´a d´ailleurs pas eu droit au Maghreb à l´accueil populaire, folklorique à souhait et dégradant, qui lui a été réservé à Dakar. Dans cette atmosphère rappelant le temps des commandants de cercle, il a prononcé une sorte de discours sur l´état de l´Union… française, sans même qu´on puisse lui reprocher de s´être trompé d´époque. Car il ne faut pas s´y laisser prendre: bien qu’il ait prétendu s´adresser à l´Afrique entière, Sarkozy n´est pas naïf au point de s´imaginer que la voix de son pays porte aussi loin que Johannesburg, Mombasa ou Maputo.

L’écrivain malgache Jean-Luc Rahiramanana a quant à lui fait preuve de plus de modernisme dans sa réflexion que l’officier des affaires indigènes Sarkozy:

Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar 1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.
Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?
Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous livrant aux chiens ?

L’auteur – plus au sens pénal du terme qu’au sens intellectuel – de cette régurgitation de complexe colonial, Henri Guiano, a tout récemment confirmé l’ampleur de son insondable bêtise en justifiant tout le mal qu’on pouvait penser de ses idées, si ce terme n’est pas trop fort: il n’a en effet rien trouvé de mieux pour justifier son affligeant texte de Dakar que de citer un écrit d’un penseur catholique français, Emmanuel Mounier, datant de 1947, afin de justifier son préjugé selon lequel l’Africain n’était pas dans l’histoire et donc en dehors de toute idée de progrès, en dehors des bienfaits que la présence – qu’en de termes délicats ces choses-là sont dites – coloniale aura réussi à faire germer dans les cerveaux de ces êtres si proches de la nature:

En 1947, Emmanuel Mounier partait à la rencontre de l’Afrique, et en revenant il écrivit : « Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours et non pas de brûler les espaces et les minutes. » Raciste, Mounier ?

Eh bien, oui, raciste le brave Mounier:

« Médina, c’est d’abord, dans la rue, l’odeur du Noir. Vous avez la vôtre, votre odeur de Blancs, vous ne la sentez plus. Les Noirs disent que nous sentons le cadavre. Eux : elle est difficile à définir, cette odeur continentale, mais elle ne vous lâche pas et ce soir, je la retrouverai sur mes mains. Il faut éliminer les odeurs diffuses d’huile de palme et de piment, et l’odeur poivrée des parfums indigènes. Elle se glisse par-dessous, odeur paysanne de terre et de sueur, avec on ne sait quelle très sourde et âcre essence tout au fond. A Médina, il y a en plus, autour d’elle, l’odeur universelle de la misère »

Mais ne croyez pas que seule l’idéologie coloniale, particulièrement celle de la France, a pu produire ce type d’idéologie qui confirme bien la célèbre phrase d’André Gide « moins le blanc est intelligent, plus le noir lui paraît bête« . En feuilletant le très intéressant « The Cold War and the Color Line » de Thomas Borstelmann, consacré aux liens entre l’abolition de l’apartheid aux Etats-Unis (légalement et constitutionnellement acquis en 1964) et la guerre froide (la nécessité ressentie par le gouvernement étatsuniend de combattre l’influence soviétique partout dans le monde, y compris en Afrique et en Asie, rendait soudainement délicate la politique d’apartheid pratiquée principalement mais pas exclusivement dans les Etats du sud des Etats-Unis), je suis tombé, page 233, sur ces fortes pensées du criminel de guerre étatsunien Henry Kissinger, qui aurait donné son nom à des jugements d’un tribunal pénal international s’il était serbe ou rwandais:

The Nixon administration had little interest in the rest of the nonwhite Third World. There an absence of pwer dovetailed with darker skins and different cultures to put off men of Washington. Kissinger was sometimes quite blunt about this lack of interest. He told Foreign Minister Gabriel Valdés of Chile, « Nothing important can come from the South. The axis of history starts in Moscow, goes to Bonn, crosses over to Washington, and then goes to Tokyo« . Valdés interjected, « Mr. Kissinger, you know nothing about the South« . The national security adviser answered: « No, and I don’t care« .

Les grands esprits se rejoignent!

En ce jour anniversaire du soulèvement de Sétif (1945), un conseil pour le prochain édito de Benchemsi…

Après nous avoir fait découvrir l’oeuvre de Wafa Sultan, il serait dommage qu’Ahmed Benchemsi (Tel Quel) nous prive de la complexité de la pensée, toute en nuances, paradoxes, distinctions et dialectique, de Boualem Sansal, écrivain algérien le plus populaire de la rédaction du Nouvel Observateur, de « La Croix« , de RTL et de 2M – dans son pays, les indigènes semblent cependant rétifs à ses lumières. On connaissait l’islamo-fascisme, mais avec Boualem Sansal on découvre – quoique mes lecteurs en avaient eu un avant-goût il y a quelques semaines – l’islamo-nazisme:

Dans « Le village de l’allemand », basé sur un fait réel, deux frères d’origine algérienne élevés par un oncle dans une banlieue française découvrent que leur père, héros de la guerre d’indépendance, était en réalité un ancien officier nazi, réfugié en Algérie et converti à l’islam. Boualem Sansal relève des similitudes entre le fanatisme des nazis et celui des islamistes. Il déplore également la méconnaissance voire le négationnisme de la Shoah dans le monde arabe. Des sujets tabous en Algérie qui valent au « Village de l’allemand » d’être interdit comme l’ont été deux des ouvrages précédents de Boualem Sansal.

Cet ancien haut fonctionnaire algérien – il fût directeur général de l’industrie – se sent automatiquement des affinités avec la dream team française des intellectuels musulmans évolués (quoique je trouve qu’Arkoun soit un intrus dans cette liste), à laquelle ne manquent que Dounia Bouzar, Tahar Benjelloun et Abdennour Bidar:

Je ne me sens pas si seul. Il y a des intellectuels qui travaillent sur ces questions, chacun à sa manière. Un Abdelwahab Meddeb, un Malek Chebel, un Mohamed Arkoun ou un Youssef Seddik œuvrent à la promotion d’un islam généreux, tolérant, ouvert. C’est la meilleure façon de barrer la route au racisme et à l’antisémitisme que des gens diaboliques, tels ceux qui gouvernent le monde arabe et les islamistes, propagent.

Mais je ne vais pas vous épuiser avec des renvois, des citations et des comparaisons: « La frontière entre islamisme et nazisme est mince« , nous révèle notre native informer. Son histoire – un SS allemand débarque en Algérie via l’Egypte pour s’y convertir à l’islam et devenir un responsable local du FLN, considéré comme un saint par la population en raison de son passé nazi et génocidaire – il l’affirme vraie, en dépit de nombreuses réfutations – le « village de l’allemand » désignerait pas le hameau en question parce que son maire était nazi mais parce qu’il avait été construit sous la colonisation française pour accueillir soit des Alsaciens après 1870, soit des émigrés suisses attirés par le fondateur de la Croix Rouge. Mais il faudrait plus qu’une incursion du réel et de l’histoire pour arrêter notre briseur des tabous – (c) Sébastien Fontenelle – islamo-nazis, notre dissident si encensé dans la presse française, dans son bel élan justicier.

Cette rhétorique sur l’islamo-fascisme rappelle, comme le fait remarquer le militant franco-israëlien Michel Warschawski, qu’elle renvoie au discours de l’entre-deux-guerres sur le judéo-bolchevisme. Si l’on est convaincu que le bolchévisme est le plus grand danger, et les juifs sont en tant que tels responsables du bolchévisme, alors la destruction des juifs d’Europe n’est pas un génocide mais un acte de légitime défense (merci aux débiles mentaux de comprendre que ce n’est pas ma thèse…). De même, si le nazisme est le mal le plus absolu (cette thèse a d’assez bons arguments, il faut le reconnaître ), et si les islamistes sont des nazis (pensez donc: le grand mufti de Jérusalem, l’antisémitisme, l’homophobie – tiens, Sansal a oublié ce dernier point, ce sera sans doute pour son prochain livre) alors oui, l’éradication de l’islamisme (l’idéologie) – et au passage des islamistes – s’impose comme mesure de salubrité publique.

Et comment ne pas faire le lien entre la biographie fictive du principal personnage – Allemand, nazi, Egypte (sous Nasser?), Algérie, FLN, conversion à l’islam, personnage saint – et le discours pré-invasion de Suez (1956) d’un Anthony Eden, comparant Nasser à Hitler et Mussolini, ou d’un Guy Mollet mettant sur le seul compte de Nasser – « l’Egypte, base arrière de la rébellion » – la révolte algérienne de 1954?

Et comment oublier également les propos du Parti communiste français, déclarant, au lendemain de la révolte anti-coloniale du 8 mai 1945 à Sétif, que celle-ci était le fruit des provocations d' »agents hitlériens »?

Car si les résistants algériens étaient des nazis, au moins en puissance, c’est que la France avait raison de les combattre comme elle le fit. Et si les islamistes sont les héritiers du FLN, les éradicateurs – français et algériens – avaient raison de tenter de les éradiquer. CQFD.

Dans sa critique, Mohamed Bouhamidi souligne un autre point:

Le hors texte de ce roman nous avait déjà intrigués. Tant d’entretiens avec la presse parisienne pour donner à ce livre, le Village de l’Allemand, un point de départ «réaliste», un ancrage dans une historicité, un reflet d’une réalité cachée au plus profond du pays Algérie. Ce village de l’Allemand que serait Aïn D’heb, un cul-de-sac dans la région de Sétif. Cet Allemand ne serait pas tout à fait inventé.

Le village existe, la dénomination existe. Il se trouve que ce village a bien été construit par Henri Dunant, un Suisse qui y a installé des moulins et ramené de son pays quelques colons pour travailler la terre donnée en concession à une banque suisse. Henri Dunant sera plus tard le fondateur de la Croix-Rouge. Pour la presse parisienne, rien d’étrange que par l’injustice d’une légèreté historique, le fondateur de la Croix-Rouge serve de point de départ à une histoire de nazis mais le ton était donné : tout n’est pas que fiction dans ce roman et en son déroulement, ce passage étrange dans lequel Sansal fait dire à un nazillon, fils d’un nazi pur et dur, comment la Croix-Rouge a aidé à exfiltrer des SS et des criminels de guerre après la défaite de l’hitlérisme. Toujours dans le hors-texte, une fois «établie» la «vraisemblance» historique, le roman devient la pièce à conviction du réquisitoire dressé contre l’Algérie pour indifférence à la Shoah, pour le crime de ne pas l’enseigner dans les écoles (il n’y a aucun lien avec l’idée de Sarkosy d’en faire une matière d’enseignement pour les élèves du cours moyen en France ?), pour son interdiction dans l’espace médiatique. La charge est violente et peu importe que N. Abba, poète et seul journaliste algérien à avoir assisté au procès de Nuremberg, ait consacré à la Shoah une série documentaire à l’ENTV.

Nous ne sommes pas dans la vérité historique, n’est-ce pas, puisqu’il s’agit d’un roman et que l’auteur a droit à une liberté absolue de création ? Oui, à charge pour lui de ne pas essayer de faire passer sa fiction pour un récit historique. Et dans le texte, maintenant, par cette obsession de donner à son écrit les apparences d’une réalité, il entre carrément dans l’imposture.

Reprenons : dans ce village de l’Allemand vivait un ancien nazi recruté par l’ALN pour former les maquisards (ils seront passés par de bonnes mains) et qui, après l’indépendance, s’installera dans ce village de Aïn D’heb, rebaptisé Aïn Deb, honoré et vénéré par les habitants jusqu’au jour de sa mort dans un massacre collectif perpétré par les GIA. Il avait deux fils qu’il a envoyés, enfants, en France chez un compagnon de la guerre de libération qui avait préféré l’air de l’ancienne puissance coloniale –tout un symbole !- Le premier est un cador, marié, mondialisé dans son boulot, possédant pavillon, et le second un jeune tout ordinaire d’une grande cité de banlieue maniant ce français coloré des émigrés.

Il poursuit:

En même temps qu’il donne l’impression de la vérité historique au lecteur, il donne à la présence de ce nazi la consistance de la connivence idéologique. Au moins ! Bien sûr, le statut revendiqué ou octroyé d’écrivain et de créateur devait soustraire Sansal aux petites vicissitudes des historiens de prouver leurs assertions. Le stratagème est connu : le créateur en l’occurrence ne traite pas de l’histoire mais des thèses qui lui donnent sens. Il fait alors traiter de ces thèses mais quelle horreur, de discuter à un artiste sa liberté de penser et de créer. On tombe immédiatement dans la controverse idéologique, la lutte des partis pris, les anathèmes. Il nous fait admettre une fois pour toutes le «relativisme» historique, l’inessentiel de la vérité factuelle, le droit de renvoyer dos à dos les acteurs historiques.

Sauf pour la Shoah, bien sûr. Elle est le Crime, le Mal, l’Absolu de l’Horreur. Et une fois installée l’illusion de vérité, le livre va s’y employer. En fait, il va s’employer à deux thèses d’inégale importance. La première jette l’opprobre sur notre guerre de libération, coupable de sympathies nazies au plus haut niveau de sa direction avec cette intrusion de Boumediene avec, dans le livre, la construction en filigrane qu’elle fera de nous les victimes de nos propres choix dans cette guerre quand le cadet va découvrir la parenté, mieux, l’identité entre l’islamisme qui nous a frappés de terreur et le nazisme qui nous a, sinon inspirés, du moins hanté.

Un livre, une prise de position
Ce nazi inventé efface d’un trait de fiction les Juifs de l’intérieur innombrables qui ont participé à notre guerre de libération et les Juifs encore plus innombrables qui, de l’extérieur, l’ont soutenue, aidée, financée et parfois au plus haut point de la générosité , comme l’a fait Henri Curiel.

Conclusion:

Dans ce livre, il déploie une technique vide et seuls échappent à cet intellectualisme de la faute quelques passages sur la vie en banlieue; là, sa prise de position s’efface car inutile. Le suicide de l’aîné sonne ou résonne comme un devoir de pénitence pour nous : l’idéal serait que nous vivions en nous lamentant et en nous frappant la poitrine d’avoir osé survivre à la faute de la Shoah. Le réalisme moins lourd à supporter est que nous l’enseignions à nos enfants avant même leur langue et vivions dans le repentir permanent. La boucle est bouclée.

Ce roman nous livre, sans jeu de mots, les soubassements idéologiques et politiques de célébration de la naissance d’Israël, un Etat pas un pays : l’obligation de culpabilité pour des crimes que nous n’avons pas commis et qui sont considérés en tant que Crime avec un C majuscule. Et nous sommes nous Algériens au premier rang de ses négateurs non par le hasard de l’oubli, de l’insouciance ou du souvenir de nos propres morts, de notre propre condition de colonisés au moment des faits, mais par adhésion passive ou inconsciente au nazisme, coupables parmi les coupables.

Ahmed Selmane évoque lui la filiation BHL et ses « romanquêtes« :

Bref, l’Histoire n’est pas vendable, la recherche de la vérité n’est pas dans l’air du temps : ce n’est pas assez spectaculaire et c’est à la marge du monde. Pensez-vous, madame, qui donnerait un euro pour une histoire d’algérien… ? Boualem Sansal, lui, a du flair, il a choisi d’être universel ! Et quoi de plus universel que de mettre les algériens face à la Shoah ! Enfin, un algérien qui invoque le thème insurpassable de notre temps (celui qui justifie l’ordalie des palestiniens) et qui dame le pion à ces arabo-berbères musulmans qui se croient totalement innocent du crime européen de l’extermination des juifs. Quel bon sujet ! C’est un indécent travestissement ? De l’invention pure et simple ? Et alors ? Ce n’est pas grave. Après tout, on a bien eu l’ineffable BHL et son « romanquète »…Dans la propagande de l’Axe du Bien, la littérature ça sert à inventer la réalité, en attendant, par glissements successifs, de faire du mensonge la vérité indéniable.

Pour d’autres critiques, voir Rachid Lourdjane d’El Watan (« à l’apogée de sa maturité, Boualem Sansal semble perdre pied avec le réel. Dans le climat général qui prévaut, marqué par des confusions bien entretenues entre l’Islam, l’extrémisme et le terrorisme, notre romancier se relègue, volontairement ou non, dans un rôle peu glorieux de sous-traitant des théoriciens sur « le choc des civilisations »« ) et enfin « Questions juives à l’algérienne » et « Les faussaires et le débat » du même Mohamed Bouhamidi.

Ceux qui souhaitent s’éclairer sur Sansal et ses idées ont deux interviews particulièrement complaisants pour ce faire, chez Rue89.com et BiblioObs.com.

Il faut brider notre fascination des choses islamiques

Jacques Dutronc chantait qu’il laissait Poiret à Serrault, et on peut sans grande perte laisser Wafa Sultan à Benchemsi, mais je vous propose quelques lignes de « L’obscurantisme postmoderne et la question musulmane » d’Aziz al Azmeh, philosophe syrien ayant enseigné à Beyrouth, Exeter et Budapest. La thèse d’Al Azmeh est simple: adepte d’une vision matérialiste et profane de l’histoire, il rejette l’idée selon laquelle une différence essentielle (au sens premier du terme) et radicale différencie les sociétés majoritairement musulmanes des autres, principalement celles dites « occidentales » (rappelez-vous la boutade de Gandhi: « What do I think of Western civilisation? It would be a good idea« ) (1) – il l’exprime d’ailleurs dans un travail réalisé pour la Banque mondiale (!), dont on ne trouve malheureusement qu’un résumé en ligne, « Governance and Development in the Mashreq« :

« The basic premise of the paper is that the Middle East “ exceptionalism” does not hold from a political economy perspective. The author challenges the perceptions that the region is ‘special’ – for issues relating to Islam, or some ‘Oriental’ autocratic tradition of rule, which made governance and development outcomes different in the region as compared to the rest of the world. In this regard, the paper claims that there is no continuity between some monolithic Islam and the present contemporary Arab societies.

Aziz Al Azmeh est convaincu du caractère composite des sociétés arabes (rappelez-vous, au Maroc, de l’essai paru en 1970 des sociologues marocains Negib Bouderbala et Paul Pascon « Le droit et le fait dans la societe composite: essai d’introduction au sytème juridique marocain« ), et souligne le caractère inextricable des influences endogènes et exogènes:

« It is currently impossible to disentangle the three socio-cultural systems (Islamic, Patrimonial and Western) from one another, because: i) they were not originally mutually exclusive, ii) their interaction deeply alters the working and nature of the original systems, and iii) they have now crystallized into one coherent whole in which secularism is solidly entrenched, mostly through the legal system ».

Dans « L’obscurantisme postmoderne et la question musulmane« , Al Azmeh s’en prend, comme on pouvait s’y attendre, aux tenants de la guerre des civilisations que sont Samuel Huntington et Osama Ben Laden, et il critique durement au passage, et de manière inattendue pour le profane des sciences sociales que je suis, Ernest Gellner, anthropologue étatsunien qui a consacré – et été consacré par elles – plusieurs études sur le Maroc, dont la plus connue et « Saints of the Atlas« , et de manière beaucoup moins surprenante pour quiconque a lu « Orientalisme » d’Edward Saïd, à Ernest Renan, encore cité avec faveur en France par les tenants de l’orthodoxie républicaine. Il lie d’ailleurs sa critique de Gellner à une critique d’Ibn Khaldoun, un lien d’ailleurs déjà étudié ailleurs.

Il expose d’abord son credo:

« Par « question musulmane« , nous entendons tout un ensemble de problèmes qui concernent l’islamisme politique vers lequel les regards du monde entier convergent depuis le 11 septembre 2001, et plus précisément certains mouvements sociopolitiques en quête d’un absolu inaccessible, un pays de cocagne sous règne divin. La question musulmane traitée ici porte sur un aspect particulier de l’islamisme politique, comparable à l’anabaptisme et autres tendances protestantes radicales dans leur rapport au luthéranisme, ou encore au raskolniki russe dans son rapport à l’orthodoxie du XVIIIe siècle. Mais cet aspect est considéré très souvent comme une caractéristique, non pas uniquement de l’islamisme politique en général, mais de l’islam et des musulmans tout court. Il s’agit bien évidemment du processus habituel de fabrication de stéréotypes, dans lequel un fragment ethnographique est perçu comme un type ethnologique. Ce qui reviendrait à considérer tous les Allemands comme des skinheads ou de rustres Bavarois, chaque Hongrois comme un Attila mélancolique, et chaque Américain comme un cow-boy ou un noble Peau-Rouge. Pour saisir cette « question musulmane« , il faut commencer par la remettre sur ses pieds, contrairement à ce qui est fait présentement dans l’imagination collective. Et pour y parvenir, le mot « islam » doit être décomposé, et ce à quoi il se réfère reconsidéré » (op. cit., pp.9-10).

Il rejette ensuite le concept de « guerre des civilisations« :

« Débarassons nous d’abord rapidement de la plus courante des thèses relative à notre question. Il s’agit de la « guerre des civilisations », scénario à la Dr Folamour, notamment proposé comme pastiche spenglérien par le professeur Huntington et par son double, M. Ben Laden (les deux hommes sont empêtrés dans une fiévreuse démonisation mutuelle), et que le langage politique primitif du président Bush et de son électorat reprend et amplifie. La raison de notre rejet immédiat d’un tel scénario est bien simple: les civilisations ne se font pas la guerre. Ce sont les mouvements sociaux, les armées, les institutions qui la font. Les civilisations ne sont pas des sociétés, même si certaines formes sociétales, symboliquement étayées dans certains cas par un recours à des généalogies fictives, pourraient se prétendre des « civilisations ». Ces dernières sont des sytèmes hypersociaux, selon l’expression de Marcel Mauss. Elles ne sont pas des entités mais des représentations politiquement opératoires, parfois actives.

De toute façon, quel que soit le nombre des musulmans et des sous-cultures religieuses musulmanes, il n’y a plus à proprement parler de « civilisation musulmane ». Comme l’hellénisme ou la romanité, la « civilisation musulmane » n’est plus qu’un souvenir livresque, une présence spectrale, et cela én dépit de son impact sur l’imagination politique des parties concernées, favorables (toutes sortes de revivalistes confondus: nationalistes, populistes, etc…) ou défavorables. Nous nous proposons justement ici de décrire et éclaircir cet impact.

Il nous faut brider notre fascination des choses islamiques et des enjeux politiques qui leur sont associés. La fascination revient à tenir un objet pour une merveille. Or le spectacle des merveilles suspend le processus normal de l’entendement humain. (…) Il reste que l’histoire, ainsi que nos souvenirs récents, confirment que la visibilité imposante de l’islamisme politique et social est un phénomène nouveau qui date d’une petite trentaine d’années, quoi qu’en pensent ses militants, admirateurs et détracteurs confondus. La très humaine disposition à la vision à court terme rejoint les perspectives politiques du moment pour projeter une image partielle du présent comme s’il était l’essence de l’éternité, et poser l’islam comme le protoplasme transhistorique de tous les musulmans.

Toute une culture, voire une industrie de méconnaissance, a été mise en place encore plus fermement depuis le 11 septembre, tant par les défenseurs de l’islamisme que par ses ennemis en Occident. Les experts, comme les inexperts, oeuvrent ensemble pour trouver, au-delà de l’histoire multiple et de la condition présente des peuples musulmans, un islam homogène et atemporel, constitué comme une culture transgressant la société et l’histoire et dépositaire du « sens ». Il est posé que c’est cet islam atemporel qui conditionne les pensées et les actions de tous les musulmans, vrais ou supposés, en tout temps et en tout lieu – les preuves du contraire étant perçues comme des anomalies. Ces être surislamisés sont censés créer des économies islamiques différentes des autres, des sytèmes politiques islamiques aux principes irrationnels et bizarres, des formes de connaissance islamiques dont l’anachronisme séduit ou répugne, des sensibilités islamiques maladives, des coiffures et des vêtements islamiques, des lois islamiques claires univoques, barbares et aussi strictes que le Lévitique – bref, une culture totale et totalisante qui l’emporte sur la compléxité encombrante de l’économie, de la société et de l’histoire ». (op. cit., pp. 10-13)

Comme écrit précédemment, Al Azmeh s’en prend directement à Ernest Gellner:

« Finalement, le kitsch et le spectaculaire sont pris pour l’authentique et l’invariant. Procédure encouragée non seulement par les porte-parole de l’authenticité, mais aussi par divers informateurs locaux, dont certains professionnels qui exagèrent et dramatisent sans susciter la moindre réserve de la part des anthropologues, journalistes et autres experts. (…)

C’est pourquoi il est particulièrement troublant que Gellner, l’antirelativiste par excellence, dise qu’en islam tout est différent. Nous nous référons à lui en particulier parce qu’il a exprimé avec éloquence et limpidité, et sur un ton de plus en plus vulgarisant, ce que d’autres ont préféré énoncer avec prudence, et parce qu’il nous emmène, avec autorité et un poids idéologique considérable, au-delà du champ des Middle-Eastern Studies. Gellner se libère du fardeau de la preuve et, très manifestement, de la rigueur de son métier de sociologue, anthropologue et théoricien de l’histoire. Il se met à affirmer et à réaffirmer une interprétation globale de l’histoire de l’islam, et de l’histoire de nos jours, qu’il réduit à un modèle invariant. Le schématisme de ce dernier, qu’on suppose élaboré dans son observatoire rustique de l’Atlas, et qui est péremptoire à couper le souffle, ignore tout simplement les objections empiriques. En bref, sa célèbre théorie du « mouvement pendulaire » de l’islam postule deux formes de religiosité: une forme enthousiaste et rurale, et une, puritaine et urbaine, qui seraient en conflit permanent et alterneraient de façon cyclique, constituant ainsi fondamentalement l’histoire musulmane. Si fondamentalement, en effet, que la condition présente des musulmans ne peut être conçue autrement et ne peut qu’aboutir au triomphe du puritanisme urbain. A cette caractérisation d’une histoire réduite à la culture religieuse correspond la proposition selon laquelle, pour les musulmans, le modernisme n’est concevable que dans les termes de la version puritaine de la doctrine musulmane et de ses corollaires. (…)

Cette procédure manifeste une certaine volonté d’arbitraire conceptuel. En ce qui concerne les faits de l’histoire et de la société, elle pose les faits centraux comme anormaux, fait passer les phénomènes partiels ou locaux pour la norme et permet à l’indiscipline de s’épnouir au nom de l’exception. Il y une correlation objective entre cet arbitraire et les conditions historiques dans le monde hors de l’université. Car l’inintelligibilité intellectuelle suppose ici l’inintelligibilité publique, comme on le perçoit à travers un article publié par Gellner dans The New Republic. Ce dernier est introduit par l’énoncé suivant: « Les musulmans sont une nuisance. En fait, ils l’ont toujours été » (The New Republic, 5 décembre 1983, p. 22). On frémit à la pensée de ce qui serait arrivé à l’auteur (et à The New Republic) s’il avait prononcé un jugement pareil, sans son ironie habituelle, à propos des Afro-Américains, par exemple, ou des juifs. Mais ce qui est particulièrement frappant dans cet énoncé est que l’idée d’une exception islamique prélude à la réduction de tous les musulmans à une seule unité, des corsaires maghrébins, au large de la côte du Nouveau Monde au XVIIIe siècle, à Khomeini et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Manifestement, la volonté de l’arbitraire va de pair avec l’engagement dans un combat qui n’est lié par aucune règle. Les sociétés, pays, territoires, histoires, tous, sont réduits à un aspect spécifique qui les rend identifiables dans une perspective de cconfrontation ou d’endiguement. Le rapport avec les thèses de Samuel Huntington, et leur anticipation, sont évidents: ils répètent tous deux les mêmes banalités.

Cette volonté de violence, qui n’est plus uniquement symbolique depuis le 11 septembre, correspond à une volonté d’indiscipline conceptuelle: réduire la complexité à la simplicité, ignorer la réalité, contredire à la fois l’histoire et l’ethnographie. Dans les études à caractère académique, cette volonté conduit précisément à ce par quoi nous avons commencé, à savoir la surislamisation des musulmans, qui les dote d’une disposition surhumaine à la piété perpétuelle et réduit leur histoire et vie présente à un mélodrame construit sur des motifs religieux ». (op.cit., pp. 46-49)

Mais il faut garder une distance critique vis-à-vis d’Al Azmeh: tout au long de son opus, il semble assimiler relativisme post-moderniste et essentialisme (que ce dernier soit islamiste ou islamophobe), ce qui ne semble pas correct, et j’aurais aimé qu’il garde la même distance critique implicite vis-à-vis de l’idéologie des Lumières, qu’on ne peut considérer aujourd’hui avec la même naïveté mystique qu’en 1789, comme si la théorie critique de l’école de Francfort, et sa dissection de la dialectique des Lumières, ou le foisonnant courant postmoderniste n’avaient jamais existé. Mais par sa force de conviction et de polémique contre la vision essentialiste du monde musulman qui est celle des islamistes, des islamophobes et des orientalistes, son livre est salutaire, et son oeuvre mériterait une plus grande diffusion – au Maroc notamment, et éventuellement au détriment de Wafa Sultan et autres informateurs indigènes.

Pour d’autres textes d’Al Azmeh, voir « Postmodern Obscurantism and ‘The Muslim Question’« , « Reconstituting Islam« , l’article « Islam in late Antique civilisation » et l’entretien en trois parties, ici, ici et ici, accordé à un site oppositionnel iranien. Il a également contribué au rapport « Arab Human Development Report 2003 » du PNUD.

(1) Je ne la prends pas à mon compte dans le sens où la « civilisation » occidentale n’en serait pas une en raison de l’histoire des pays occidentaux et des nombreux crimes qui la jalonnent, mais dans le sens d’une critique de la notion même de civilisation – la civilisation n’est pas un fait social ou historique à mon sens, mais une idéologie – à ce titre, elle peut bien évidemment, comme toutes les idéologies, avoir des effets concrets et réels en raison de son influence sur les comportements humains, mais elle ne constitue pas un fait social ou historique immuable, génétiquement constitué.

Le colonel Chabert déchire sa race grave à Slavoj Žižek

Vous avez peut-être entendu parler du philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Žižek, ridiculement qualifié par certains de « superstar slovène du marxisme pop« . N’étant pas féru de philosophie en dépit de mon penchant pour Kant, je dois avouer n’avoir lu que ses fréquentes tribunes dans les médias et sur le net, remettant notamment en cause les présupposés de l’anti-totalitarisme libéral dont le groupe dit des « nouveaux philosophes » offre une caricature particulièrement cocasse.

Prenons par exemple cet extrait de son ouvrage « Bienvenue dans le désert du réel« :

Le vrai choc des civilisations ne pourrait être qu’un choc au à l’intérieur de chaque civilisation. L’alternative idéologique opposant l’univers libéral, démocratique et digitalisé, à une radicalité prétendument « islamiste » ne serait en définitive qu’une opposition, masquant notre incapacité à percevoir les vrais enjeux politiques comtemporains.

Intéressant, voire même séduisant. Mais rien n’est simple avec Slavoj Žižek, qui manie le paradoxe comme Tarek Skitioui ou Mancini le double passement de jambes:

Le seul moyen de nous extraire de l’impasse nihiliste à laquelle nous réduit cette fausse alternative est une sortie de la démocratie libérale, de son idéologie multiculturaliste, tolérante et post-politique.

Vous, je ne sais pas, mais moi, ça me refroidit un peu – pour sortir de la démocratie libérale, multi-culturaliste et tolérante encore faut-il y être entré, ce qui serait un net progrès dans le cas du Maroc.

D’autres de ses textes nécessitent sans doute plus de cellules grises que je n’en ai de disponibles:

This brings us back to the topic with which we began: woman and the Orient. The true choice is not the one between the Near-East masculine Islam and the Far-East more feminine spirituality, but between the Far-Eastern elevation of a woman into the Mother-Goddess, the generative-and-destructive substance of the World, and the Muslim distrust of woman which, paradoxically, in a negative way renders much more directly the traumatic-subversive-creative-explosive power of feminine subjectivity.

Philosopher à coup de marteau? Certes… mais je ne cache pas un certain plaisir à le lire dans sa critique du libéralisme anti-ressentiment du philosophe allemand Peter Sloterdijk (allié pour l’occasion au célèbre commentateur sportif français Alain Finkielkraut).

Vous jugerez donc de mon étonnement en lisant le très long billet (et 311 commentaires, s’il vous plaît) – symboliquement intitulé « Toilet paper, or writing in shit » – titre énigmatique faisant référence au raisonnement expéditif de Žižek selon lequel « Those offended by the caricatures should go to a court and persecute the offender, not demand apologies from the state. The Muslim reaction thus displays the blatant lack of understanding of the Western principle of an independent civil society. What underlies this attitude is the sacred status of writing as such (which is why Muslims are prohibited to use toilet-paper) » –  qui lui est consacré par Le Colonel Chabert, qui déchiquète littéralement l’article de Žižek « The antinomies of tolerant reason« , consacré à la réaction de(s) musulmans à l’affaire des caricatures danoises. Le Colonel Chabert démontre de manière convaincante – à première vue pour l’ignare philosophique que je suis – l’ethnocentrisme occidental et suprématiste de Žižek. A lire, pour les insomniaques…

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