« L’expérience inégalée de Taïeb Fassi Fihri »


J’ai sans doute été trop vite en besogne dans mon dernier post. Je lis sous la plume de Fahd Yata ceci:

Le PPS, quant à lui, se dit assuré d’obtenir quatre ministères au moins et Nabil Benabdallah confiait même à quelques proches qu’il ne perdait pas espoir d’en glaner un cinquième auprès d’un Benkirane qui «l’aurait à la bonne»…

Certains, évoquant «une revanche» assurent donc que le Secrétaire général du Parti du Progrès et du Socialisme obtiendrait le Ministère des Affaires étrangères et de la Coopération, ce qui serait totalement exclu selon beaucoup d’observateurs eu égard au contexte international et régional actuel nécessitant l’expérience inégalée d’un Taieb Fassi Fihri (Sahara, Conseil de Sécurité, relations avec le Golfe, etc).

Fahd Yata, le 20 février, les Etats-Unis et l’OTAN: faites ce que je dis, pas ce que je fais

Sincèrement, j’aime bien Fahd Yata – tout comme j’aime bien Khalid Naciri et Khalil Hachimi Idrissi – ils me font presque oublier Moulay Ahmed Alaoui. Non, je ne suis pas sous l’influence de produits que la morale réprouve, ni en instance de demande de grima. Voici le comment du pourquoi.

Cet éditorialiste et propriétaire de l’hebdomadaire La Nouvelle Tribune (sincèrement, je ne peux pas me rappeler avoir jamais vu quelqu’un l’acheter dans un kiosque ou le lire dans un café ou dans le train), fils d’Ali Yata et frère jumeau du regretté Nadir Yata, a une ligne éditoriale identique à celle de tant d’autres éditorialistes ou bloggeurs, mais lui l’affirme avec constance et détermination depuis une quinzaine d’années: le Roi a toujours raison et ceux qui critiquent le makhzen ou demandent une démocratisation du système ont toujours tort.

C’est un éditorialiste et homme de presse d’un genre particulier – il s’est ainsi vanté dans un tweet de ne pas avoir de carte de presse:

S’agissant du mouvement contestataire du 20 février, sa religion est toute faite: il s’agit là d’un mouvement extrémiste, manipulé par l’étranger (lequel?) et Moulay Hicham, et insignifiant – des « bouffons » comme il l’a écrit dans un éditorial du 11 février…

Pis encore: dans un article récent, il écrit ainsi que « des réseaux sociaux, sous emprise américaine, actionnent le #FEB 20 au Maroc« . Ca amusera sans doute Nahj addimoqrati, d’Al adl wal ihsan ou du PSU, dont de nombreux militants participent activement au 20 février, que ce sont des suppôts des Etats-Unis – de la CIA pour dire les choses crûment. Des esprits pervers s’étonneront de voir reprocher au 20 février des accointances avec des officines du gouvernement étatsunien alors même que l’Etat marocain et ses médias publics ou officieux n’ont cessé de rappeler à quel point Hillary Clinton et son State Department étaient transportés d’enthousiasme tant par le référendum que par le texte constitutionnel et muets de béatitude devant « l’exception marocaine« .

Ainsi dans cet édito en date du 3 mars 2011:

M.William Burns n’est pas le premier venu. Sous-Secrétaire d’Etat, c’est-à-dire Vice-Ministre des Affaires Étrangères des Etats-Unis d’Amérique, il est le premier diplomate « professionnel » de son pays, juste en dessous de Mme Hilary Clinton, qui occupe, elle, un poste éminemment politique, aux côtés du Président Obama. M. Eneko Landaburu, ambassadeur de l’Union européenne à Rabat et représentant de sa Commission de Bruxelles, est, pour sa part, un diplomate chevronné, qui a longtemps été le premier responsable des affaires étrangères au sein de ladite commission, juste après le Commissaire européen, avant de prendre un poste parmi les plus recherchés par les Eurocrates, celui de Rabat. Quant au Washington Post, c’est, avec le New York Times, l’un des deux quotidiens les plus influents d’Amérique, connu pour la qualité et la pertinence de ses éditoriaux, le sérieux de ses analyses, l’impact de ses articles. (…)

Si les deux « grands encadrants » du Royaume, Etats-Unis et Union Européenne, par l’entremise de voix autorisées et habilités à le faire, ont ainsi relevé l’exception marocaine, c’est qu’elle existe vraiment… (…) Plutôt que de cracher dans la soupe, tirer sur les ambulances, miner le tissu politique, déstabiliser un gouvernement, ô combien imparfait certes, mais élu démocratiquement, ne serait-il pas préférable d’agir, de mobiliser et de convaincre pour aller de l’avant, en préservant les acquis ? Burns, Landaburu, la presse étrangère, ne sont pas les soutiens indéfectibles du régime. Leurs intérêts commandent qu’ils attestent de la réalité. Serait-il impossible que certains des Marocains, privilégiés de surcroît, en fassent de même ?

La constance étant le propre des seuls imbéciles, La Nouvelle Tribune allait donc publier, ce 7 juillet, cet article précité sur les accointances étatsuniennes des réseaux sociaux soutenant le mouvement du 20 février – « Des réseaux sociaux, sous emprise américaine, actionnent le #FEB 20 au Maroc« :

Il apparaît ainsi clairement que la diplomatie officielle américaine, celle qui prône, à juste titre, l’instauration de la démocratie, le respect des droits fondamentaux de l’Homme, la liberté, partout dans le monde (y compris dans l’aire arabo-islamique, comme le confirme le discours fondateur d’Obama au Caire le 5 juin 2009), et que dirige Mme Hilary Clinton, est largement épaulée, (le moins que l’on puisse reconnaître) par une diplomatie parallèle, directement inspiratrice des mouvements activistes juvéniles en maints endroits de la planète et mise en oeuvre à partir des réseaux sociaux précités. Pour ce faire, un site fondateur a été créé, « movements.org » qui organise la mobilisation par pays ou région, fabrique des stars ou des leaders (tel le cyberactiviste Wael Ghoneïm en Égypte), lance des mots d’ordre de mobilisation, prodigue des conseils organisationnels et se fait l’écho immédiat des activités et actions des mouvements qu’il a contribués à créer. Bien évidemment, notre cher pays, le Maroc, figure en bonne place dans les desseins de ces « deus ex machina » de la cybernétique américaine. « movements.org » a régulièrement rendu compte des activités du #FEB 20 et reproduit largement tous ses appels, ses commentaires, ses attaques contre le « Makhzen ». Lors de la campagne référendaire sur le projet de révision de la Constitution, le réseau-mère des activistes du 20 février, basé donc aux Etats-Unis, a pris fait et cause pour le boycott et dès le 2 juillet, reprenait en large titre, les critiques et les accusations portées par une fraction du 20 février contestant la régularité du scrutin et souhaitant la relance de la contestation dans les rues du Royaume. (…)

Ainsi, comme on peut le constater en prenant connaissance des liens organisationnels qui existent entre le mouvement du 20 février marocain et les opérateurs de la contestation mondiale basés aux Etats-Unis, l’Administration Obama, qui s’entoure désormais dans ses déplacements officiels des « patrons » des principaux réseaux sociaux mondiaux, pratique une double démarche, qui consiste d’une part à apporter un soutien officiel à l’Etat marocain et, d’autre part, à manipuler et encourager des activistes de tous bords afin de « maintenir la pression sur le Makhzen » pour reprendre une expression à la mode chez les #FEB 20 et ceux qui les conseillent localement. En langage non diplomatique, cela s’appelle du double jeu et de l’hypocrisie… Cela implique donc, de la part de tous ceux qui se sentent concernés par l’avenir démocratique du Maroc, lequel se construit et se construira ICI, de prendre la mesure de cette immixtion clandestine américaine, mais surtout, de considérer Facebook, Twitter et autres comme des instruments de communication qu’il convient d’utiliser avec intelligence, diligence, et EN PERMANENCE.

Pour faire court: les partisans du mouvement du 20 février sont manipulés par Langley.

Mais rappelez-vous, je vous disais que la constance est le propre des seuls imbéciles: c’est ainsi que La Nouvelle Tribune, hebdomadaire dirigé par Fahd Yata, a vu un de ses journalistes invité par l’OTAN, et ce le 2 février 2011, en compagnie d’une brochette de journalistes marocains, comme en atteste ce document de cette organisation. Chacun qui connaît ce type d’opérations sait que le déplacement et les frais de séjour sont généralement payés par l’hôte – je serais surpris mais heureux d’apprendre que La Nouvelle Tribune aurait enfreint cette pratique en payant intégralement le voyage et les frais de séjour de son journaliste. Il ne s’agissait pas de couvrir un événement particulier, mais plutôt, à en croire le programme de cette journée, d’inviter des journalistes marocains afin de diffuser la bonne parole de l’OTAN et d’influencer ainsi la presse marocaine, du moins celle qui s’est prêtée à cette opération. On notera avec satisfaction que le secrétaire-général de l’OTAN, l’ex-premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen, le même qui avait refusé de rencontrer une délégation d’ambassadeurs arabes lors de la crise dite des caricatures danoises, a ici trouvé le temps de rencontrer ces sommités de la farouche presse indépendante marocaine (parmi lesquels on comptait notamment des journalistes du Matin du Sahara, de la MAP, de L’Opinion, de Libération, de Bayane al Yaoum, d’Al Alam et de Medi 1 Sat).

Ne croyez pas que cette visite ait changé quoi que ce soit à l’incorruptible indépendance d’esprit qui est la marque de fabrique de la Nouvelle Tribune. A peine son journaliste – Zouhair Yata – revenu de Bruxelles, que l’on a eu droit à une analyse dont l’indépendance d’esprit échappera aux seuls esprits bornés: « Maroc-OTAN, un partenariat stable et fort, unique sur la Rive Sud« . Florilège:

Le Maroc, qui fut un partenaire stratégique de l’OTAN tout au long de la guerre froide, participe activement à ce dialogue politique depuis 1995 et en tire une forte crédibilité auprès de cette organisation internationale. (…) Le cas du Maroc, en tant que pays non membre, reste exceptionnel et témoigne, n’en déplaise à Wikileaks, du professionnalisme de l’armée marocaine qui devrait prochainement s’engager activement dans l’Opération « Active Endeavour » de sécurisation de la Méditerranée aux côtés de l’OTAN. (…)

Le nouveau concept stratégique de l’OTAN, adopté par les chefs d’Etat et de gouvernements à Lisbonne en novembre dernier, a été l’occasion pour le Maroc de faire entendre sa voix. En effet, dès janvier 2010, les autorités marocaines ont organisé un séminaire sur le « Dialogue méditerranéen et le Nouveau Concept Stratégique de l’OTAN » sous la présidence du Secrétaire Général du Ministère des Affaires Étrangères et de la Coopération, MAEC, M.Youssef Amrani, et du Secrétaire Général Délégué de l’OTAN. D’ailleurs, les plus hauts responsables de l’Alliance, le Secrétaire général Rasmussen en tête, ont affirmé lors de ce voyage de presse que les recommandations émanant du Maroc pour le renforcement et la dynamisation du dialogue politique avec les partenaires de l’OTAN, ont été non seulement écoutées, mais concrètement prises en compte lors de l’élaboration du nouveau concept stratégique. En définitive, à l’image de son statut avant-gardiste de partenariat avec l’Union européenne, le Maroc tisse une relation de confiance avec l’OTAN depuis de nombreuses années. Cette relation privilégiée permet au Royaume d’être associé à la réflexion et à l’élaboration des politiques sécuritaires de demain et de collaborer à un dialogue politique crucial pour la paix. Force est de constater que seul un pays bénéficiant d’une réelle stabilité peut prétendre à être un partenaire aussi durable d’une organisation telle que l’OTAN. Et il est important de noter qu’aucun pays de la Rive Sud de la Méditerranée n’est en mesure de concurrencer le Maroc dans ce domaine, tant la relation que nous entretenons avec l’Alliance est basée sur un respect et une considération mutuels. Le Maroc peut donc compter sur un appui de taille pour l’aider à faire face, par la formation et l’entraînement de ses forces armées notamment, aux enjeux sécuritaires que sont le terrorisme sahélien ou le trafic de drogues et de personnes.

L’indépendance d’esprit est innée ou n’est pas, puisque La Nouvelle Tribune allait continuer à soumettre l’OTAN à une critique rigoureuse, comme dans cette tribune d’un ancien diplomate étatsunien publiée dans La Nouvelle Tribune du 30 juin, « L’OTAN doit prévaloir« .

Une carte de presse, pour quoi faire? Bonne question.

Le rapport de la Fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Daté de juin 2010, et diffusé auprès de la presse marocaine en juillet, le rapport « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? » de la Fondation Abderrahim Bouabid n’a toujours pas été jugé utile d’être diffusé à l’opinion publique marocaine via leur site. En attendant que cela soit fait, voici ici une version pdf de ce rapport:

Rapport fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Je ne compte pas le commenter outre mesure, n’ayant pas eu le temps de le lire, et peux vous renvoyer aux posts de Mounir Bensalah et d’Omar Elhayani (un des membres du cercle d’analyse économique ayant rédigé le rapport) à ce sujet. Je noterais simplement une référence au nihilisme dans leur introduction, idéologie qui semble s’être désormais installée dans le paysage politique marocain:

Par ailleurs, le parti pris de cette contribution est de refuser toute vision manichéenne en rejetant le faux dilemme présenté aux citoyens sincèrement intéressés par la chose publique : applaudir sans réserve ou se retrouver accusés de  » nihilisme « . Autrement dit, nous sommes convaincus que la critique constructive et le débat d’idées sur la base d’une évaluation sans complaisance de la réalité sont essentiels à la mise en oeuvre d’une stratégie de développement efficace.

Je me contenterais de citer quelques phrases-choc de l’introduction:

Si le dynamisme du tourisme est à encourager et l’investissement raisonné dans des infrastructures utiles à développer, il n’en demeure pas moins qu’aucun argument économique sérieux ne justifie d’en faire l’alpha et l’oméga de la croissance économique. Quant au secteur de l’immobilier résidentiel, il s’agit là d’un secteur ne générant pas d’externalités économiques globalement positives. (p. 5)

Depuis le début des années 2000, nous n’avons pas réalisé de performances particulièrement exceptionnelles. Nous avons bénéficié, comme beaucoup, d’une conjoncture internationale favorable et en avons profité, mais pas mieux que nos concurrents, loin s’en faut. Le chemin à parcourir reste long : notre croissance demeure beaucoup trop faible, et nos indicateurs de développement humain insuffisants. (p. 5)

La première méta-contrainte est celle de l’économie politique du pays. Il convient tout d’abord de reconnaître qu’il n’y pas de relation empirique entre démocratie/autocratie et croissance. Pour le Maroc, après analyse, nous concluons que l’organisation politique est considérablement défavorable au développement économique car le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de bas niveau qui ne permet de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie (dans la mesure où l’autocratie peut avoir des avantages économiques) :

(a) Le système électoral marocain favorise des coalitions hétéroclites au détriment de la cohérence.
(b) L’architecture gouvernementale est inadéquate. Elle semble régie par deux contraintes : (i) le mimétisme français et (ii) les impératifs de répartition des postes gouvernementaux.
(c) La multiplicité d’acteurs publics non gouvernementaux aux prérogatives étendues et échappant au contrôle gouvernemental et parlementaire.

Comment donc lever cette méta-contrainte d’économie politique ? A notre sens, seule une marche accélérée vers une démocratisation complète peut apporter un début de solution (en effet, nous excluons un retour en arrière autocratique pour des raisons philosophiques et morales qui paraissent par ailleurs faire l’objet d’un large consensus au Maroc). Bien entendu nous ne pensons pas qu’une démocratisation complète serait suffisante en soi pour transformer le pays en tigre nord africain. Notre raisonnement est simplement le suivant : il faut un système de gouvernance économique qui permette l’agrégation des préférences (quelles doivent être nos priorités ?), l’arbitrage entre des intérêts économiques parfois divergents (subventionner un producteur agricole ou un consommateur) et qui donne une légitimité claire à l’action publique surtout lorsque cela implique des transformations structurelles fortes et la lutte contre l’économie de rente. C’est là tout l’intérêt économique d’un système démocratique qui permet d’atteindre ces objectifs de manière pérenne et durable. (pp. 5-6)

La seconde méta-contrainte identifiée est celle que nous définissions sous le vocable générique (et quelque peu provocateur) d’analphabétisme économique. Celui-ci se caractérise par :
a) Une déconsidération des apports de la science économique : au Maroc, celle-ci n’est pas considérée à sa juste valeur. On note par exemple que la plupart des rares documents disponibles concernant les politiques publiques mises en oeuvre n’intègrent pas les concepts économiques les plus éprouvés tels que l’analyse du rapport  » coût-bénéfice « , l’évaluation rigoureuse des externalités (positives comme négatives) et des coûts d’opportunité, le calcul des taux de retours économiques des projets proposés, ou encore l’identification et l’analyse des options alternatives.
b) L’ignorance des leçons du passé : en l’absence d’instances et de programmes rigoureux d’évaluation des politiques publiques mises en oeuvre, nous manquons d’outils de décision et d’indicateurs nécessaires pour éviter la répétition des erreurs du passé. (p. 6)

La principale raison pour laquelle nous pouvons être optimistes est qu’il est tout à fait possible de lever les deux méta-contraintes que nous identifions comme la cause profonde de nos maux en deuxième partie de cette contribution.
A minima pour commencer, il serait possible :
a) D’exiger la transparence sur toutes les politiques publiques mises en oeuvre.
b) D’envisager que les responsables gouvernementaux exercent complètement leurs prérogatives.
c) D’imaginer un processus formel permettant d’organiser des débats sur les grandes
orientations économiques avant qu’elles ne soient figées dans un contrat programme signé devant le roi.
d) D’exiger surtout des dirigeants économiques d’inclure des indicateurs d’impact appropriés et des outils d’évaluation rigoureux de leurs politiques publiques… (p.7)

Pour conclure, une anecdote significative. Un haut responsable du ministère des finances se serait exclamé en souriant, à la lecture de ce rapport: « vous avez été timides sur la partie relative à la gouvernance économique« … Il n’y a de pire nihilistes que ceux du ministère des finances…

PS: Difficile de passer sous silence la prose makhzénienne de la Nouvelle Tribune, joujou de Fahd Yata, au sujet de ce rapport, dans un article intitulé « Le Maroc a-t-il une intelligentsia responsable ?« , dans lequel le journaliste semble confondre titre d’un rapport et postulat de base de ce qui est présenté comme « un pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc » (on frôle l’atteinte aux sacralités):

Le rapport s’intitule « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? ». Or, poser la question de cette manière revient à établir que ce n’est pas le cas. Pour les sceptiques, le sous-titre de l’étude est rédigé de la manière suivante : « Quelques éléments de réflexion pour un véritable décollage économique et social ». L’adjectif « véritable » reflète encore une fois un postulat de départ présenté à tort comme objectif. En un mot, pourquoi faire un rapport lorsqu’on a posé le problème comme insoluble ? Il y a clairement une question de démarche intellectuelle quant à la rédaction de ce pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc. Car, s’il est clair que notre pays est loin de satisfaire à tous les critères d’un développement économique uniforme, constant et pérenne, on peut se demander pourquoi le rapport de la Fondation Bouabid se pare d’un ton moralisateur et négatif pour nous en faire prendre conscience.

L’auteur de l’article, Zouhair Yata, argumente en faveur de l’impossibilité de comparer les pays du point de vue économique, chaque pays étant unique:

A titre d’exemple, l’utilisation comme point de référence de la décennie 90 serait peu exigeante, celle-ci ayant « marqué le point bas de la croissance marocaine », les auteurs insistent sur le fait que la comparaison devrait être faite avec les pays concurrents du Maroc comme l’Egypte et la Tunisie qui ont réalisé de meilleures performances sur la même période. Un tel argument relève du travail de sape car il revient à affirmer que le fait que le Maroc se soit développé en comparaison aux performances réalisées dans le passé n’est pas recevable. Or, que les rédacteurs du rapport le reconnaissent ou pas, le fait est que le Maroc s’est considérablement développé depuis l’avènement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 1999 et cela grâce à des politiques publiques réfléchies et basées sur une vision de développement clairement établie. L’Egypte et la Tunisie, dont le développement économique peut être salué, ne partent pas du même point que le Maroc et s’il est nécessaire d’effectuer des benchmarks avec ces pays sur des indicateurs économiques pointus, il relève du bon sens que reconnaitre l’unicité des cas de développement économique de chacun des pays.

La première méta-contrainte identifiée est celle de « l’économie politique du pays » et on apprend que « le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de niveau bas qui ne permet pas de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie ». L’argument parle de lui-même, mais il est intéressant de relever la position des auteurs du rapport sur ce point. Quel pays en développement est-il une démocratie établie à ce jour ? La démocratie n’est-elle pas également un idéal à atteindre tout comme le plein développement économique ? La vie politique marocaine en est à ses balbutiements non pas à cause de la forme du régime, mais, diraient d’aucuns, à cause de l’immaturité de la classe politique dont font partie certains membres de la Fondation Bouabid.

L’auteur de cet article termine sur une note de patriotisme assez symptomatique de la pensée makhzénienne:

Aussi, pour ce qui est de la sanction des politiques publiques marocaines, on continuera à se fier aux rapports des instances internationales telles que la Banque mondiale, le FMI ou la Commission européenne qui saluent, malgré certaines mises en garde et bémols, les performances d’un pays résolument tourné vers l’avenir, et qui s’active, quotidiennement, à préparer ces « lendemains qui chantent » que les auteurs du rapport se contentent d’attendre.

Le Matin du Sahara a du pain sur la planche

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A lire d’autres journaux, Le Matin du Sahara semble parfois être un samizdat chiito-nihiliste. Via The Angry Arab, je suis tombé sur ce morceau d’anthologie issu du Progrès égyptien, et je n’ai pas l’impression qu’il soit au second degré – quelques extraits:

Telle est l’Egypte, tel son grand leader le Président Hosni Moubarak. Telle est l’Egypte, la terre sacrée du Nil et des Pyramides, le berceau des civilisations et la grande histoire. Les événements se suivent, les longues années s’enfilent, mais une seule vérité demeure inébranlable : les grands pays sont le fruit d’une position unique, d’événements titanesques au cours du long fleuve de l’histoire qui coule sans discontinuité. Ici, sur ce sol, dans la vallée du Nil, ce fut la naissance de la première civilisation. Ce fut le premier Etat, le premier gouvernement. Et, pour la première fois, un peuple a su comment bâtir, comment les bâtiments peuvent cristalliser le sens de l’éternité, de la gloire. (…)

Après que la fumée du feu et des combats s’est éteinte à l’issue de l’agression israélienne contre la bande de Gaza, la vérité s’est manifestée claire et nette devant le monde entier. La véracité de la position d’Egypte s’est manifestée aux confins de la terre comme à son voisinage. La position de l’Egypte était aussi luisante qu’un soleil matinal qui rayonne en un jour printanier éternel. C’est la meilleure description pour le jour où s’est tenue la conférence internationale sur la reconstruction de Gaza à Charm El-Cheikh. (…)

En fin de compte, à l’issue des incidents de Gaza, le soleil de la vérité a inondé la planète. Nos frères arabes, nos amis dans le monde se sont assurés de la robustesse et de la justesse de la position de l’Egypte. L’Egypte qui a catégoriquement rejeté l’agression et qui a vertement dénoncé la machine de guerre israélienne qui a perpétré des massacres. Encore une fois, le calibre incontestable de l’Egypte s’est manifesté, mais aussi l’impact de l’Egypte sur les plans régional et mondial. Le peuple égyptien a été persuadé de la position brave de sa direction politique suprême. Et ce avec un sentiment spontané rare. (…)

J’ai les larmes qui coulent… Inutile de dire que seul un effort surhumain de Nadia Salah ou Fahd Yata pourraient faire échapper le prix Thomas Friedman 2009 des mains d’Ahmed el Bardissi du Progrès égyptien.

Maintenant je me rappelle pourquoi je ne suis plus abonné à The Economist

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Via The Angry Arab, j’ai lu cette recension d’un livre de deux auteurs sionistes, parue dans The Economist. On aurait pu, en ne connaissant pas la source, que l’article était tiré du Jerusalem post ou du Washington Post, mais non, c’est de The Economist. Il faut que le foreign editor, Peter David, est un farouche – et rusé – partisan d’Israël. Il n’est pas isolé – le talentueux John Micklethwait, ancien US editor devenu editor de cet hebdomadaire, est aussi objectif vis-à-vis de Bush et des néo-cons que Samira Sitaïl, Nadia Salah, Hamid Berrada ou Fahd Yata au sujet des sérieux problèmes démocratiques que connaît le Maroc. Un journaliste de The Economist m’a raconté une soirée de discussion passée avec David à discuter du rapport Peel et de l’immigration en Palestine entre 1936 et 1948 – puis l’avoir rencontré par hasard en couvrant une activité du très néo-con American Enterprise Institute.

Revenons-en à l’article de The Economist:

Jewish and democratic
Oct 23rd 2008
From The Economist print edition

Two Israeli academics offer a robust and timely defence of the Zionist idea
IT IS a little sad that Alexander Yakobson and Amnon Rubinstein felt the need to write this book. Is it really necessary, 60 years after Israel’s birth, to argue the Zionist case all over again? Alas, yes.

(…)
Mr Yakobson and Mr Rubinstein are both Israelis, the former a historian, the latter a professor of law who served in the cabinet of Yitzhak Rabin. In rebutting the arguments of Mr Judt and others, their aim is not to whitewash Israel. They strongly oppose the colonisation of the West Bank and admit that, in practice, Israel’s treatment of its Arab citizens has fallen far short of the standard that should be demanded of a liberal democracy. But however deficient the practice, they say, there is no reason in principle why Israel cannot be both a Jewish state and a democracy whose non-Jewish citizens enjoy full civil equality. On the contrary, they insist, it is those who do not accept the legitimacy of a Jewish state who undermine the principle of equality, by denying to the Jews the right of self-determination they extend to others.

This book is being sold at a silly price. It is not an enjoyable read, and certainly not a light one. Its arguments are dense, dry and legalistic. But it is an important book, whose ideas deserve to be widely heard. By the end the authors have constructed a methodical defence not only of the Zionist idea but also of the two-state solution in Palestine, an idea which—six decades after the UN’s partition resolution of 1947—is losing the support of some intellectuals but is still the most plausible way to reconcile the Jews and Arabs of Palestine.

Et je me souviens comment j’avais appelé le service abonnement de The Economist, en 2002 ou 2003, pour résilier mon abonnement, déclarant, à la question de l’employé à l’autre bout du fil pourquoi j’avais fait ce choix, que la ligne éditoriale du magazine sur la Palestine et l’Irak m’étaient devenus physiquement insupportables. Depuis, je l’achète de temps en temps, me disant que finalement, peut-être, vu la qualité du magazine, qu’il me faudrait reprendre l’abonnement, et c’est alors que je tombe sur une apologie de Bush ou d’Israël, et que je retourne à la case départ (je ne suis pas le seul)… Ces déniaisements répétitifs sont en tout cas utiles.

« It would be like letting a chimpanzee loose in the NORAD control room »

C’est une citation d’une critique – what else? – du dernier (God willing) livre de Thomas Friedman, rédigée par Matt Taibi. Vous, je ne sais pas, mais j’adore les critiques rosses, surtout quand elles s’attaquent à un grand-prêtre du journalisme, de l’idéologie ou des sciences humaines. Pour ceux qui seraient bienheureusement ignorants de Thomas Friedman et de ses déjections débiles, disons que c’est un mélange de BHL, Mustapha Alaoui, Fahd Yata et Alain Finkielkraut, avec un zeste de Pascal Bruckner, une pincée de Mohamed Hassanein Heykal et une tranche de Jean-François Revel – bref, c’est l’équivalent outre-Atlantique de l’équipe éditoriale de L’Economiste, dont j’ai eu l’occasion déjà de vanter les mérites.

Bon, ça date un peu, mais je viens de tomber dessus et trouve cela irrésistible:

Let’s speak Friedmanese for a moment and examine just a few of the notches on these antlers (Friedman, incidentally, measures the flattening of the world in notches, i.e. « The flattening process had to go another notch »; I’m not sure where the notches go in the flat plane, but there they are.) Flattener #1 is actually two flatteners, the collapse of the Berlin Wall and the spread of the Windows operating system. In a Friedman book, the reader naturally seizes up in dread the instant a suggestive word like « Windows » is introduced; you wince, knowing what’s coming, the same way you do when Leslie Nielsen orders a Black Russian. And Friedman doesn’t disappoint. His description of the early 90s:

The walls had fallen down and the Windows had opened, making the world much flatter than it had ever been—but the age of seamless global communication had not yet dawned.

How the fuck do you open a window in a fallen wall? More to the point, why would you open a window in a fallen wall? Or did the walls somehow fall in such a way that they left the windows floating in place to be opened?

Four hundred and 73 pages of this, folks. Is there no God?

Matt Taibi est un récidiviste, ayant déjà épinglé Friedman au sujet de Boris Eltsine:

On the one hand, Friedman said, Putin’s Russia can no longer be called democratic. On the other hand, Boris Yeltsin’s version of democracy was a failure. This is the sentence that came next — emphasis is mine:

And on the third hand, while today’s Russia may be a crazy quilt of capitalist czars, mobsters, nationalists and aspiring democrats, it is not the totalitarian Soviet Union.

Even in remission, genius is genius. How do you get around the natural mathematical limitations of the construction, « On the one hand…but on the other hand… »? After all, we humans only have two hands. You or I would never have thought of it, but Friedman knew instinctively — just add another hand!

PS: Le NORAD? C’est ça.

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