« Les dangers des chiens »

Rien n’oblige le gouvernement marocain, et partiulièrement le Secrétariat général du gouvernement (SGG), de publier des textes en français, mais dès lors qu’ils choisissent de le faire, ce serait bien qu’ils écrivent alors dans un français correct. Voir par exemple l’intitulé d’un projet de loi relatif aux chiens dangereux, cependant intitulé « projet de loi n° 56-12 relatif à la protection des personnes contre les dangers des chiens« . L’article 1 précise bien cependant que la loi concerne les chiens dangereux, et non pas des dangers en général liés à l’existence de chiens, à savoir la glissade sur les déjections canines ou la contamination du propriétaire par les puces de son chien.

Toujours sur le site du SGG, on peut lire la phrase suivante, invitant à acheter les recueils de lois publiés par le SGG:

Vous pouvez acheter un exemplaire des livres en question en s’adressant directement aux services de l’imprimerie officielle.

Encore une fois, rien n’oblige le gouvernement à communiquer dans une langue étrangère, mais s’il fait ce choix, qu’il s’assure au moins du respect d’un minimum qualitatif.

Moncef Merzouki est foutu, Caroline Fourest n’en veut plus

Un des textes les plus célèbres du célèbre dramaturge allemand Bertolt Brecht, communiste mais néanmoins doté de raison critique vis-à-vis de la dictature est-allemande, est un de mes textes politiques favoris. Face aux émeutes ouvrières à Berlin-est en 1953 il écrivit ainsi un poème, Die Lösung (« La Solution »), devenu célèbre depuis:

Die Lösung

Nach dem Aufstand des 17. Juni

Ließ der Sekretär des Schriftstellerverbands

In der Stalinallee Flugblätter verteilen

Auf denen zu lesen war, daß das Volk

Das Vertrauen der Regierung verscherzt habe

Und es nur durch verdoppelte Arbeit

zurückerobern könne. Wäre es da

Nicht doch einfacher, die Regierung

Löste das Volk auf und

Wählte ein anderes?

Traduction française:

LA SOLUTION
Après l’insurrection du 17 juin,
Le secrétaire de l’Union des Ecrivains
Fit distribuer des tracts dans la Stalinallée.
Le peuple, y lisait-on, a par sa faute
Perdu la confiance du gouvernement
Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts
Qu’il peut la regagner.
Ne serait-il pas
Plus simple alors pour le gouvernement
De dissoudre le peuple
Et d’en élire un autre ?

(traduction Maurice Regnaut)

J’y pense souvent, à ce texte, et la dernière fois date de ce matin, en lisant cette chronique de Caroline Fourest sur le site français de Huffington Post (dirigé par Anne Sinclair, ce qui est une garantie d’empathie pour les victimes de crimes sexuels). Intitulé « Les Promesses (non Tenues) De Moncef Marzouki « , on y sent poindre une certaine impatience agacée avec ce président d’un pays souverain et récemment démocratisé qui s’obstine à ne pas partager les opinions (pour ne pas dire obsessions) de Caroline Fourest. Les chefs d’accusation sont terribles:

  • Moncef Marzouki a publié un livre d’entretiens avec un chercheur français dont Caroline Fourest ne partage la vision de l’islam politique (« toujours en France, il a publié un livre — Dictateurs en sursis — avec Vincent Geisser connu pour sa complaisance envers l’islamisme« );
  • il est soutenu par le site français d’actualités et de journalisme d’information Médiapart (« Sur le site Mediapart, qui l’a beaucoup soutenu« );
  • il n’est pas internationaliste de la façon que souhaiterait Caroline Fourest (« Il appartient à une gauche particulière, qui se dit « internationaliste » quand il s’agit de rêver à la fusion de la Tunisie et de la Libye, mais pratique volontiers nationaliste à outrance — il dirait « patriote » — quand il s’agit de puiser dans l’identité religieuse et le rejet de l’étranger occidental de quoi forger sa popularité« );
  • il manque par ailleurs aux égards dûs à la francophonie par tout bougnoule évolué (« Il feint de défendre la laïcité mais fustige moins les islamistes que les tunisiens attachés à la laïcité, comme étant une « vieille gauche laïcarde et francophone » « , « Il prône aussi un enseignement débarrassée de l’usage de la langue française, qualifié de « cancer linguistique » (1) « );
  • plus grave encore, il ne semble pas célébrer le nouvel an (« Les cérémonies du nouvel an ont été pour lui l’occasion de rappeler que les voeux n’étaient pas dans les traditions arabo-musulmanes« ).

A la place de Moncef Merzouki, je me méfierais: il n’est pas loin de perdre la confiance de Caroline Fourest, dont chacun a pu mesurer, avant le 14 janvier 2011, l’engagement sans faille contre la dictature de Ben Ali.

(1) Personne qui connaît un tant soit peu Caroline Fourest ne sera étonnée de ce que la citation dont elle fait état – Marzouki qualifiant l’utilisation du français de « cancer linguistique » – soit erronée. Le texte de Marzouki dans laquelle cette expression a été utilisée est disponible dans sa version arabe ici et en traduction française ici, et cette expression fait référence à ce qu’il appelle « le créole franco-arabe« , mélange des langues ne respectant la syntaxe d’aucune des deux, et non pas à l’utilisation du français:

Qu’est-ce qui explique donc cette défaillance linguistique, ainsi que notre crainte que « le créole » ne devienne non seulement un simple langage des jeunes de Facebook, mais un cancer linguistique encore plus grave.

La suite de l’article précise que la vision de Marzouki est de tirer la Tunisie du face-à-face linguistique et culturel avec la seule langue française, en introduisant un enseignement bilingue dans d’autres langues que le français – quelle intolérable xénophobie…

D’où la nécessite d’une deuxième « Beit al-Hikma » dont la priorité est de suivre et de traduire toutes le publications parues dans le monde, du Japon au Chili, tout en suivant les avancées de la langue de la technologie, en numérisant toute notre production culturelle écrite, et en procédant naturellement à l’arabisation de l’enseignement supérieur, conformément aux mêmes concepts et méthodologies, du Levant au Ponant.

Il faut qu’on en finisse avec la politique du face à face, où le Maghreb utilise le français, et l’Orient l’anglais, en lui substituant une politique à multiples issues, comme le fait d’avoir en Tunisie des lycées pilotes tuniso-français, tuniso-anglais, tuniso-chinois, tuniso-nippons, tuniso-coréens, tuniso-espagnols, tuniso-portugais ; les générations seront ainsi ouvertes sur différentes cultures, et on se serait ainsi affranchi de toute dépendance culturelle qui nous cantonne dans une seule langue.

Le Maroc devrait passer à l’anglais

Je suis partiellement d’accord avec Saïd Bellari: l’anglais devrait être la deuxième langue du Maroc, après l’arabe:

While illiteracy has been recognized justly as an important factor in the lagging behind of the development of Moroccan society I wish to propose in this essay that another, perhaps far more important factor, is a much less acknowledged cause: « disliteracy ». While you will not be able to find this word in a regular English dictionary I think that it matters nonetheless.  The more so because it is especially prevalent amongst the educated elite. It means that they are speaking the wrong language in Morocco amongst themselves and with the rest of the world. Because of that we fail to go with the global flow and we isolate ourselves more and more from the development growth of other areas abroad like the one in South East Asia. Just to be clear from the onset: with this assertion I do not want to say that we should stop speaking Arabic in Morocco. Allah yastar! Not in the least, perhaps we should do that even more. With it I mean in fact that we should aim to fade out the French language as soon as possible. Simultaneously we should give the English language a fresh stimulus in all aspects of Moroccan society and let it take its place as a second language of Morocco. French should not even be 3rd or 4th language for that matter. This change from a francophone to an « Arab-Anglophone » country will introduce a second era of Istiqlal. It will unleash a sense of freedom of spirit in our Moroccan society that will erode historic brakes and obstacles settled in Moroccan collective mind. Let me explain further. (…)

While I am in the least propagating a severing of ties with France or its culture, it would be foolish indeed, I am merely asking Moroccans to count to 10, think again and again and ask themselves plainly why they would choose French as a second language in this 21st Century? France and its culture has become a niche society on Earth and following it as a Moroccan amounts to civilizational self-destruction. While it was understandably hard to make this massive cultural transition in the sixties or the seventies of the 20th Century, nothing ought to keep the Kingdom and its people from choosing their own future nowadays. And this counts especially for the second language that we are cultivating collectively in Morocco. So that is why I am proposing to kick out the French asap and welcome the English in our homes, of course secondly behind our treasured Arabic. There is also a powerful psychological reason behind this transition that will mean a world of difference on this grassroots level.

France and French are part of our history. And that is exactly all it should be. A part in our history that we did not choose voluntarily. A part also that cost our society a lot to shed definitely, if not  at least partially. For the remaining part, French as a Lingua Franca in Moroccan society, consciously, but even more unconsciously, still reminds us of being slaves, of being dependent, of being backward, of being unable and of being all the things that second rate people are, or better phrased: of being what racist people want you to think of yourselves, of being second rate: « I am less worthy, less able”. This mental complex deeply rooted in our collective mind would take generations to overcome otherwise. By audaciously and emphatically peeling French from our society, which was not of our own choosing, we heal ourselves collectively. And by replacing it of our own accord by English (as a logical alternative to better connect to world society and be better prepared for the future) we would heal ourselves even more! It would emanate a second grand wave of independence in Moroccan society. A true collective grass-roots wave that speaks ofwill-power, self-determination, self-expression and new trust, hope and optimism for the future. It is the collective people’s effort of riding the Laraki of Moroccan destiny while halting the constant watching in the rear mirror and start looking through the front window, to 2050 and beyond, in the sole interest of our children and grandchildren. (Moroccoboard, via GlobalVoices)

Je ne pense cependant pas que le français et l’espagnol devraient être éradiqués – leur utilité politique, diplomatique et commerciale nécessite une approche prudente. Mais j’estime comme Saïd Bellari que le maintien de la prédominance de la langue française au Maroc présente en 2010 plus d’inconvénients que d’avantages.

Je m’en tiens à mon domaine, le droit. Comme le savent les juristes marocains, la production doctrinale juridique au Maroc est pauvre – les principales influences doctrinales étrangères sont françaises (pour les juristes francophones) et égyptiennes (pour les arabophones). On trouve nombre de manuels de droit marocain, écrits dans les années 2000, incluant sans commentaires des références à la jurisprudence ou à la doctrine française, comme si le Maroc était un territoire d’outre-mer. La raison en est simple: outre la part importante du droit marocain adoptée sous le protectorat (1912-1956) puis avant l’arabisation de la procédure judicaire et la marocanisation de la magistrature (1965), le droit adopté depuis 1965 est en général le fruit d’un copier/coller plus ou moins habile de textes français plus ou moins récents. L’insuffisance des services juridiques ministériels, le manque de rigueur du secrétariat général du gouvernement, l’inexistence réelle du Parlement en tant que rédacteur de la loi, tous ces défauts se greffent à cette forme de débilité mentale propre au Maroc (et peut-être à d’autres ex-colonies françaises) selon laquelle l’étranger se résume à la France. Plusieurs fois, en discutant telle ou telle question juridique ou institutionnelle, je me suis heurté à l’objection « mais c’est comme ça qu’ils font à l’étranger« . « Comment ça, à l’étranger?« . « Oui, c’est comme ça qu’ils font en France« . Inutile de préciser que la France n’est qu’un modèle juridique parmi d’autres, d’ailleurs en perte de vitesse par rapport au modèle anglo-saxon (ce terme est impropre, le droit étatsunien et celui du Royaume-Uni étant assez distincts, mais passons sur cette facilité de langage), et que l’infantile suivisme marocain n’améliore en rien la qualité de la production législative ou doctrinale marocaine.

On pourrait bien sûr élargir le raisonnement à d’autres domaines – pour l’homme d’affaires marocain moyen, exporter, c’est vendre en France, par exemple. Pas besoin d’être un francophobe forcené pour se rendre compte du caractère stérile de cette fixation des élites marocaines pour la France et ce qui est français. Si écarter le français de sa position de langue dominante est nécessaire pour élargir l’esprit de nos cercles dirigeants, then so be it.

Cela donnerait donc arabe comme langue officielle, tamazight, tashelhit, tariffit (ou une langue amazighe standard) et hassania langues nationales (éventuellement l’hébreu si la communauté israélite le souhaite), et anglais première langue étrangère, avec mentions spéciales pour le français et l’espagnol (on pourrait conçevoir qu’une régionalisation réelle impliquerait la latitude pour certaines régions d’opter pour l’espagnol comme première langue étrangère). Ce serait le choix le plus rationnel – inutile de dire dès lors qu’il ne sera pas retenu.

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