Gauche défaitiste, par Mounir Bensalah

Mounir Bensalah, militant et bloggeur qu’on ne présente plus, m’a fait l’amitié de bien vouloir publier ce texte ici. Ce texte fait suite à un débat sur Twitter entre Mounir, Youssef Belal (membre du bureau politique du PPS et sympathisant du mouvement du 20 février), moi et quelques autres, au sujet des rapports entre la gauche et les islamistes. Ce texte est de la responsabilité de Mounir et je me ferai un plaisir d’y répondre.

Gauche défaitiste

(فرقة هوبا هوبا سبيريت المغربية (شيزو فريني

 

C’est un débat spontané qui a commencé sur twitter avec Youssef Belal et certains blogueurs autour d’une thématique particulière : la pertinence d’une alliance gauche-islamiste.

Camarade Youssef Belal estime par exemple que le « livre Al ‘adl de Yassine opte pour la démocratie c’est une base », que l’« on ne nait pas démocrate, on le devient, et c’est valable pour la gauche comme le mouvement islamique », que « le 20 février n’est pas un mouvement social, c’est un mouvement politique qui a un ancrage social » et que « rapprochement entre mouvement islamique et gauche est a l’œuvre depuis le 20 février » donnant ainsi un sens à une « une alliance politique et non idéologique » entre islamistes et la gauche. J’espère ainsi avoir fait un résumé succinct de la position de Mr Belal sur la question telle qu’il l’a exprimé dans notre échange « twitterien ». J’avais proposé, comme le support était peu convenable à un échange, que l’on continue le débat par des textes où l’on exposerait nos points de vue. Je propose alors cette petite contribution au débat.

Ainsi, souhaiterais-je articuler cette contribution en deux volets qui me paraissent essentielles pour amorcer la réflexion :

1- De quelle gauche marocaine parle-t-on ?

2 – Les intersections impossibles Gauche / Islamistes.

Gauche défaitiste.

Avant de se poser la question de « Avec qui des Islamistes peut-on s’allier ? » ou alors quelle finalité cherche-t-on à s’allier avec nos « adversaires » idéologiques ? (question à laquelle répond notre camarade « un bloc face a l’autoritarisme monarchique »), il est plus judicieux de se poser la grande question : Qui somme nous à gauche ?

Pourquoi sommes nous acculés à choisir à s’associer à la droite, la droite de l’Etat ( le Makhzen ) ou la droite de la société (les islamistes) ? N’avons-nous pas un projet bien à nous et des outils pour y arriver ? C’est cette forme de défaitisme de la gauche que je conteste ! Entre ceux qui appellent à « s’associer avec les progressistes de l’appareil de l’Etat pour moderniser la population » et ceux qui préconisent de « s’associer aux islamistes pour rendre au peuple sa suprématie », la gauche a déjà du mal à se définir.

Sans revenir à la littérature des groupes marxistes-léninistes des années 70 de Serfaty et Laabi qui carrément apostasiaient ( dans le sens de la gauche s’entend ) le PPS par exemple, ou des 23 Mars critiquant un réformisme « mou » des ittihadis, remontons juste en 2007 : J’ai assisté personnellement dans un colloque où un Mohamed Sassi, Vice Secrétaire Général du PSU dit en substance qu’il a fait toute sa campagne électorale à expliquer au gens qu’ils sont « les vrais socialistes », pas comme les compagnons de Oualalou ! En 2008, Annahj avait organisé une conférence autour du thème : « Qui est la gauche » où Abdellah Elharrif, Secrétaire Général d’Annahj a carrément défini (presque au corporel) le militant de gauche par celui d’Annahj. L’USFP, jusqu’au dernier congrès de 2008, ne considérait comme gauche que le parti lui-même, et appelé « les autres » militants à le rejoindre, à l’image du PSD, pour expier le péché originel de l’émiettement de gauche!

Sans doute, ces histoires similaires gauche-gauche sont nombreuses et elles nous enseignent d’un malaise profond au sein de la gauche marocain, incapable d’assumer ses différences et de se pencher sur la concrétisation de son projet de société. Alors, il est tout à fait légitime, en posant la question initiale, objet du texte, de se mettre à l’évidence une autre interrogation : Comment envisage une alliance gauche-islamiste si la gauche continuent déjà à se diviser et se déchirer devant ses sympathisants déjà ? Je pense qu’il serait pertinent que la gauche retravaille sur elle-même, à parfaire son projet, à connaitre mieux ses différences et cerner ses adversaires avant toute quête désespérée d’alliance contre nature.

Avec quels islamistes s’allier ?

Nous n’irons pas chercher dans l’argumentaire de certaines branches de l’Etat pour dire que le 20 Février est une alliance contre nature entre radicaux des islamistes et de la gauche, qu’il a rendu un service à Aladl Wa Ihsane AWI en leur sortant de leur hibernation, … Nous n’irons pas non plus chercher les sanglants affrontements (des facultés et autres) entre gauche et islamistes. Puis, il y aura certainement des sujets que les 2 camps ne sauront coordonner, même en action simple et de terrain, sans hypocrisie :

  • Etat civil : Qand Ismail Alaoui déclarait pour programme électoral en 2007 « La position du parti [PPS] de la religion est claire, nous sommes, à l’instar de tout le peuple, fidèles à la religion, et en même temps nous disons que la religion est pour Dieu, la patrie est pour tous » (La gauche et la religion, jusqu’à où ?, Ismail Idrissi, journal Madarik n°15 du 28 Février 08), à l’instar des autres partis de gauche, les islamistes du PJD ( seuls à s’être présentés en 2007 ), présentés comme les plus « potables des islamistes », ont été farouchement opposés à la mention de l’ « Etat civil » dans la constitution de 2011 ! Alors quand on criera Maroc démocratique dans la rue, ce se sera une démocratie iranienne ou occidentale ? Où alors, on dira que AWI avait déclaré qu »il est favorable à l’Etat civil, avant de se rattraper en avançant que l’Etat islamique est civil !
  • L’Etat-Nation : Loin de nous l’idée d’exclure où d’ôter leur marocanité à ces courants politico-religieux, mais le principe de l’Etat-Nation est avant tout une forte adhésion à un espace connu. Le concept de la Oumma dans la littérature islamiste brave tout simplement tout attachement national !

Mounir BENSALAH

« Mieux vaut, disait Kant, l’homme politique qui a une morale que le moraliste qui n’est qu’un justificateur de la politique »

C’est de Guy Hocquenghem, dont j’ai lu il y a plusieurs années son magnifique et saignant « Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary« , et dont Lenin’s Tomb m’a rappelé dans son dernier billet qu’il était le procureur des fast-thinkers de la Nouvelle Philosophie, assez peu nouvelle et très peu philosophe finalement. Homosexuel militant, gauchiste non renégat, sa plume ne faisait pas de quartier.

Extraits:

Cher et tortueux Glucks,
En gros, comme dirait July, BHL et toi balisez le terrain ; tous deux renégats affirmés du gauchisme, mais lui passé à gauche (après l’épisode giscardien) et toi à Marie-France Garaud (dont tu vins jouer les supporters, à la télé, avant les élections, flanqué de Kouchner). BHL retrouve l’antisémitisme et le fascisme sous l’anarchisme qu’il pourfend et les « philosophies du désir », toi tu déniches l’hitlérisme sous le masque pacifiste. La police des idées est bien faite ; cette surenchère de dénonciations « paradoxales » vole bien au-dessus des différences politiciennes. Complémentarité : BHL, niché dans la gauche, son gagne-pain, comme le ver dans le fruit, déguise, comme les Castro et July, l’apostasie en fidélité (du gauchisme à la gauche) ; toi et les tiens, au lieu du reniement par continuité de façade, proposez le reniement par rupture répétée, la continuité dans le reniement; et c’est au nom de l’autocritique, de l’imprévisibilitéde la pensée selon Mai 68, que tu t’engages à droite. Fidélité contre fidélité, toutes deux factices.

Mieux vaut, disait Kant, l’homme politique qui a une morale que le moraliste qui n’est qu’un justificateur de la politique ; on peut avoir du respect pour l’homme qui s’expose au feu, pas pour le conseilleur en massacre trop sûr de n’être pas payeur, encore moins pour le philosophe qui n’use de sa subtilité que pour légitimer la raison d’État la plus cruelle.

Tu précises, te moquant des utopies tiers-mondistes à propos de « l’exemple néo-calédonien » : « À Dreux [où la campagne de Le Pen bat alors son plein], le slogan “Les immigrés à la mer” est réactionnaire et inhumain, alors que peinturluré sur une ferme dans la brousse des antipodes il devient un mot d’ordre émancipateur. » Explicitons ton ironique sous-entendu : et si c’était le contraire, « les immigrés à la mer » qui était émancipateur à Dreux, puisque ça casse la stupide utopie, et « les Blancs à la mer » véritablement inhumain ?

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