Le massacre de Halba, un massacre sans aucune importance


Je vais vous parler d’une atrocité qui a eu lieu récemment au Liban. Mais je vais devoir déçevoir les partisans de la liberté, du progrès, de la modernité, de la démocratie, de l’avenir, du respect de la constitution et des institution, de la paix, de la pilule du lendemain, du vaccin contre le sida, de la fête des mères et même de la vie au Liban: cette atrocité est en effet dûe aux forces de l’avenir.

Vous en avez sans doute pas entendu parler, à moins que vous soyiez à l’affût de l’information sur les blogs libanais ou si vous suivez certaines chaînes satellitaires arabes – car la presse occidentale, et ses ersatz marocains, n’en a pas pipé mot. Il s’agit du massacre barbare de douze militants du PSNS (Parti social national syrien), parti multi-confessionnel (même si ses militants sont généralement et hâtivement perçus comme étant des chrétiens non-maronites – des grecs orthodoxes pour faire bref) pro-syrien avec un drôle de symbole.

Ce petit hizbicule est bien évidemment membre à part entière de l’opposition au gouvernement Siniora, regroupée autour du Hezbollah et d’Amal (chiites) et du Tayyar d’Aoun (maronite) (1), ainsi que le parti Baath libanais, El Merada du zaïm maronite de Zghorta Sleiman Frangié, les partisans druzes du zaïm (minoritaire dans sa communauté) Talal Arslane, un parti arménien (le Tashnag), ainsi que d’autres hizbicules et personnalités que j’oublie peut-être. Comme pour toutes les formations politiques libanaises, la sinuosité de son parcours est remarquable: avec une inspiration fasciste à l’origine, tout comme la Kataëb (phalange) des Gemayel, ce parti tenta en 1958 un coup d’Etat contre le président-général (maronite of course) Fouad Chehab, sans doute le président le plus progressiste qu’ait eu le Liban, et qui tenta en 1958 un politique étrangère équilibrée, rompant avec l’alignement aveuglee sur les Etats-Unis et la France décidée par son prédecesseur, Kamil Cham’oun. Cet politique équilibrée fût décriée par la majorité de l’opinion maronite comme étant nassérienne – la guerre civile de 1958, ayant entraîné un débarquement de l’US Marine Corps, avait été le fait des nassériens, chiites et sunnites – et le coup d’Etat avorté du PSNS fût applaudi par les irréductibles maronites, partisans du réduit phénicien, avant-garde de l’Occident dans l’océan arabe du Moyen-Orient.

Plus tard, le PSNS allait évoluer à 180°, rejoignant la coalition islamo-progressistes (on ne disait pas encore islamo-gauchiste) autour de Kamal Jumblatt dans les années 70, et se mettant au service de l’occupant syrien, et devenant de fait l’épouvantail des mêmes irréducitbles maronites, puis, après l’assassinat de Rafiq Hariri, celui des sunnites. Lors de la mainmise syrienne sur le Liban, le PSNS allait bien évidemment être un allié fidèle de Damas, s’alliant, sur le modèle des partis communistes du Komintern, avec ceux que son parrain souhaitait.

Revenons-en au massacre de Halba: il a eu lieu la nuit du 9 au 10 mai à Halba, au Nord Liban, dans le qadha d’Akkar. Les mosquées sunnites de ce patelin appelèrent apparemment – s’il faut en croire un partisan du PSNS, rescapé du massacre – à une « manifestation » des partisans de Hariri devant le siège local du PSNS – qui avait déjà fait l’objet d’une « manifestation » similaire en 2007, lors de laquelle les « manifestants » haririens et militants du PSNS échangèrent leurs points de vue à coup d’armes automatiques. Très vite, le siège local du PSNS fût encerclé par des militants futuristes armés. L’armée libanaise avait cependant, par ses barrages, désarmé une cinquantaine de combattants de Hariri. Ayant épuisé leurs munitions vers 5 heures matin le samedi, les militants du PSNS acceptèrent la médiation d’un cheikh sunnite, en présence de soldats de l’armée (supposée être favorable à l’opposition hezbollahie/aounie dont fait partie le PSNS). Ils acceptèrent d’évacuer leurs locaux et de les remettre à l’armée. L’armée prit possession des locaux mais fût débordée – ou plutôt resta passive – par les miliciens de Hariri, qui exécuta sommairement douze membres du PSNS capturés sur les lieux, dont certains après les avoir suppliciés. Leurs corps furent ensuite mutilés à la hache.

Un milicien haririste eut la bonne idée de filmer cet exploit, qui est désormais accessible un peu partout sur le web – ici (je recommande d’ailleurs ce blog, Lebanese Chess), ici, ici, ici, ici,ici et ici (ce sont les mêmes vidéos). Personnellement, je ne les ai pas regardées – il m’a suffi des premières secondes sur l’une d’entre elles pour ne pas pouvoir aller plus loin, et ne pas regretter mon choix de ne pas opter pour la médécine légale.

Les victimes sont listées sur le blog d’un des survivants du massacre du côté du PSNS, qui a publié puis retiré une liste nominative des attaquants du courant du Futur haririen – c’est une guerre civile, et dans les guerres civiles, les voisins tuent les voisins et les cousins les cousins. Le déroulement des événements est également tiré de son blog (en attendant qu’un des auteurs du massacre en parle sur son blog…).

Je vous laisse juges: si le Hezbollah ou un de ses alliés s’était rendu coupable d’une telle atrocité, que croyez-vous aurait été la couverture de ce massacre dans le New York Times, Asharq al Awsat, Al Arabiya, Newsweek, Le Monde, TF1 ou CNN? Croyez-vous qu’aucune chancellerie occidentale ou arabe n’aurait réagi?

Dans les faits, mis à part quelques médias arabes indépendants, ainsi que des journaux australiens (une des victimes du massacre était un binational libano-australien). Comme l’écrit Nidal sur son blog Loubnan ya Loubnan:

C’est là une situation exemplaire. Vraiment exemplaire.

Le gars du PSNS pense que «le monde entier est témoin de l’horreur [du] massacre [de Halba]». Il n’a pas de raison de douter que ce soit le cas: depuis quelques jours, les images (insoutenables) de ce massacre circulent sur Youtube et ont été diffusées par Al-Manar (la chaîne de Hezbollah).

(…)
Et là où c’est particulièrement sidérant, c’est que si chacun dans le monde arabe a entendu parler de cette image et que le PSNS croit pouvoir annoncer que «le monde entier est témoin de l’horreur de ce massacre», aucun média occidental n’a évoqué cette affaire. Non, vraiment, non. Ce genre de sujet c’est pour les Arabes; dans la presse libre du monde libre, ça n’intéresse personne. Dans la presse libre du monde libre, il y a des milliers de journaux, des centaines de milliers de journalistes, et aucun ne juge intéressant de faire une brève là-dessus; ni pour évoquer le massacre, ni même indirectement pour évoquer le scandale qu’il provoque.

(…)

Réponse donc au gars du PSNS: non, le monde entier n’est pas témoin de ce massacre. Le monde entier n’a rien vu. Les journalistes du monde entier ont autre chose à faire.

Petite précision par ailleurs: dans le contexte libanais, il est intéressant de noter que onze des douze victimes seraient – le conditionnel s’impose – sunnites – le PSNS, qui réfute le confessionnalisme, n’en fait pas état, mais c’est une information glanée sur plusieurs forums.

PS: Juste après avoir terminé ce post, je me rends sur le site de The Independent, et tombe sur cet article de Robert Fisk:

But I brought up the tiny matter of the little massacre in northern Lebanon in which 10 or 12 militiamen were captured and then murdered before being handed over to the Lebanese army. Their bodies were – I fear this is correct – mutilated after death.

« They deserved it, » the elegant woman on my left said. I was appalled, overwhelmed, disgusted, deeply saddened. How could she say such a thing? But this is Lebanon and a huge number of people – 62 by my count – have been killed in the past few days and all the monsters buried in the mass graves of the civil war have been dug up.

(1) En disant que le Tayyar est maronite, ou que le Hezbollah est chiite, on simplifie un peu (mais pas exagérément). En raison du système électoral libanais, où chaque mandat de député est réservé à une confession, un parti comme le Hezbollah a compté des députés chrétiens – lors des élections de 2005, le maronite Pierre Serhal a ainsi été élu sous les couleurs du Hezbollah à Jezzine. Le clientélisme local joue également un rôle: les chrétiens, minoritaires au Liban Sud mais fortement présents dans certains villages, ont tout intérêt à voter pour le Hezbollah en vue d’obtenir le soutien économique et politique de ce dernier pour leurs projets locaux.

« I am watching the Bush Doctrine running for its life on the streets of Beirut »

La rubrique est tirée de Angry Arab – who else?

Rappelez-vous: c’était au lendemain de l’assassinat de Rafiq Hariri en plein Beyrouth, en toute probabilité commandité par des services syriens – si on en croit le livre « Killing Mr Lebanon » du correspondant du Times au Liban, Nicholas Blanford, ce serait le fait d’une cabale alaouite autour d’Assef Chawkat (et bien évidemment Bashar al Assad, son beau-frère), mûe par des sentiments confessionnels anti-sunnites où les rivalités internes syriennes pesaient aussi lourd que le ressentiment anti-Hariri – enfin, allah ou alem.

Les forces du bloc Hariri (hégémonique dans le camps sunnite, malgré l’opposition médiatique de Salim el Hoss et locale d’Omar Karamé à Tripoli), des Forces libanaises du soudard maronite Samir Ja’ja (nice wife though) et du zaïm druze marxiste tendance Chico Walid Jumblatt , sans compter quelques also-rans comme les phalangistes d’Amin Gemayel, avaient manifesté le 14 mars 2005 à Beyrouth, rassemblant un million de personnes demandant le départ des troupes syriennes alors encore présentes dans le pays. Avec le soutien de leurs parrains et alliés occidentaux (j’utilise cette expression par commodité de langage) et séoudiens, le bloc du 14 mars allait effectivement obtenir le départ total de toutes les troupes syriennes dans l’année.

Face à eux, les chiites, autour d’Amal du satrape corrompu Nabih Berri et du Hezbollah, seule force militaire digne de ce nom au Liban, s’étaient unis avec le Tayyar (Courant patriotique libre) du général maronite Michel Aoun, qui a pourtant fait carrière sur son opposition à la Syrie, ainsi que quelques forces d’appoint (le fameux PSNS, le chef druze minoritaire Talal Arslane, le chef maronite Sleiman Frangié, ami personnel de Bachar al Assad). S’étant réunis pour manifester contre les ingérences séoudo-occidentales le 8 mars 2005, ces alliés (les aounistes étaient cependant alors à l’écart) constituent l’opposition parlementaire (ils sont minoritaires au parlement, mais ce n’est pas le moment d’entrer ici dans le détail du système électoral libanais, qui est confessionnel – on n’est pas député de Beyrouth, mais député grec-catholique, arménien-catholique, sunnite ou maronite de Beyrouth), et si le Hezbollah et Amal ont initialement participé au gouvernement de Fouad Siniora (ce n’est pas le cas du Tayyar aouniste, allié au Hezbollah depuis février 2006), fidèle de la famille Hariri, ils quittèrent le gouvernement le 11 novembre 2006. Lire la suite

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