Stieg Larsson, auteur de Millenium et agent du makhzen chauvin et compradore

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En terminant la trilogie « Millenium » de l’auteur de polars suédois Stieg Larsson, je suis tombé, à la fin du dernier volume de la série (« Luftslottet som sprängdes » en suédois, ça donne « La Reine dans le palais des courants d’air » en français – une traduction bancale car « luftslott » donnerait plutôt « château en Espagne » en français), sur le passage suivant – qui démontre que l’idéologie chauvine du « Grand Maroc » cher à Allal el Fassi et poussée par un makhzen compradore aux abois ne connaît pas de frontières:

Hon gillade Gibraltar. Det var hennes tredje besök på den besynnerliga klippan med en absurt tättbefolkad engelsk stad vid Medelhavet. Gibraltar var en plats som inte riktigt liknade någon annan plats. Staden hade varit isolerad i decennier, en koloni som ståndaktigt vägrade införlivas med Spanien. Spanjorerna protesterade naturligtvis mot ockupationen. (Lisbeth Salander ansåg dock att spanjorerna borde hålla truten så länge de besatte enklaven Ceuta på marockanskt territorium på den andra sidan av Gibraltarsundet). (Stieg Larsson, Luftslottet som sprängdes, Norstedts, Stockholm, 2008, p. 655)

Traduction: Elle aimait Gibraltar. C’était sa troisième visite à ce rocher étrange avec un ville anglaise absurdement surpeuplée au bord de la Méditerannée. Gibraltar était une place qui ne ressemblait à aucune autre. La ville avait été isolée pendant des décennies, une colonie qui refusait résolument d’être annexée à l’Espagne. Les Espagnols protestaient bien sûr contre l’occupation. (Lisbeth Salander estimait cependant que les Espagnols feraient mieux de se la fermer tant qu’ils occupaient l’enclave Sebta en territoire marocain de l’autre côté du détroit de Gibraltar).

Par ailleurs, Stieg Larsson, mort à 50 ans avant la publication de sa trilogie qui a fait un triomphe mondial, était un journaliste engagé – correspondant suédois du légendaire magazine anti-fasciste britannique Searchlight et fondateur de l’excellent magazine anti-raciste et anti-fasciste suédois Expo – ce dernier lui consacre une page d’hommages, dont certains en allemand et en anglais.

Rétroactes:
– « Je suis de retour des territoires occupés »
– « Le chercheur Yves Zurlo sur la récente crise des présides occupés de Sebta et Mlilya »
– « Provocation gratuite »
– « Le séparatisme c’est bon pour les moriscos« 

Je suis de retour des territoires occupés

Ca m’a pris comme ça, je me suis dit que je devais absolument aller dans les territoires occupés, bravant tous les dangers dont celui me rendre complice, par ma présence, de l’occupation et de la colonisation. Je me suis donc rendu à Sebta et à Gibraltar – je n’ai pu me rendre à Mlilya cependant. La comparaison superficielle entre les deux colonies – jusqu’à sa récente réforme constitutionnelle de 2006 Gibraltar s’appelait encore officiellement ainsi, mais les présides espagnols ne se sont jamais qualifiés ainsi – est intéressante – pour une étude approfondie en français du statut des présides espagnols occupés, voir bien évidemment le livre d’Yves Zurlo.

Quelques remarques donc:

1- La diversité ethnique était plus apparente à Gibraltar (asiatiques, Marocains, Espagnols, Anglais, juifs orthodoxes), qui semble être génuinement « métisse« .

A Sebta, en dehors des groupes majoritaires « chrétien » et « musulman » à Sebta (ce sont les termes officiels espagnols), je n’ai vu qu’une poignée de noirs, d’asiatiques (le personnel d’un restaurant chinois) ainsi que deux joailliers juifs (Edery et Chocron, noms marocains par ailleurs). Gibraltar semblait beaucoup plus bigarrée, avec des Anglais, des Espagnols, des indo-pakistanais, des Marocains en tenue traditionnelle, des juifs orthodoxes en kippa et des hordes de touristes danois, norvégiens, bulgares et britanniques.

J’ai cependant rencontré deux vendeuses « mixtes » – moitié espagnoles, moitié marocaines – à Sebta mais globalement la mixité semblait moins apparente: les Espagnols et les « musulmans » (tel est le terme désignant la minorité marocaine de Sebta) sont également présents dans les rues, mais peu de groupes mixtes – ils étaient si peu fréquents qui j’y ai prêté attention lorsqu’ils se présentaient. Même les cafés semblaient assez monolithiques, sauf exception. La convivencia affichée à Sebta n’est pas fausse – en deux jours passés là-bas, je n’ai pas décelé de climat semblable à celui de Hébron ou de Shankill Road – mais assez relative. Autre détail: le numéro de jeudi du quotidien sebti El Pueblo de Ceuta (aucune signature à consonance arabe) – une quarantaine de pages – ne contenait que deux articles sur des personnes musulmanes – un sur le procès relatif au meurtre d’un Munir Mohamed, et un autre aussi sur un thème policier – alors que Ceuta compte 30.000 musulmans sur 76.000 habitants (1).

2- A Gibraltar, monolingue officiellement, le commerce est le plus souvent bilingue – je me faisais aborder en espagnol, et nombreux étaient les Gibraltariens à parler anglais avec un accent espagnol. Les enseignes étaient souvent bilingues. A Sebta, tout aussi monolingue officiellement, les commercants arabes étaient bilingues, voire trilingues (espagnol/arabe/français), les commercants espagnols monolingues – sauf un vendeur dans une joaillerie qui parlait français. Très rares étaient les enseignes bilingues espagnol/arabe – en général, des commerces tenus par des musulmans.

3- La frontière entre Sebta et Mlilya d’une part et le reste du Maroc d’autre part est connue comme étant celle au monde où l’inégalité de revenus d’un côté et de l’autre de la frontière est la plus élevée au monde, avec la frontière Mexique-Etats Unis et Cisjordanie/Gaza et Israël. Cela se voit: le passage frontière est rempli de Marocains pauvres, encombrés de sacs d’emplettes destinés à être revendus du côté marocain. A vue de nez, les voitures immatriculées à Sebta circulant du côté marocain de la frontière sont conduites par des sebtis musulmans.

Par contre, la frontière entre Gibraltar et l’Espagne est beaucoup moins contrastée: les niveaux de vie sont à peu près équivalents et le passage de la frontière n’est qu’une simple formalité de part et d’autre, alors qu’à Sebta, la douane espagnole est intransigeante à l’entrée et la douane marocaine aussi tatillonne que brouillonne à la sortie. Peu d’Espagnols tentent de passer clandestinement à Gibraltar, alors qu’à Sebta…

 4- Les deux enclaves occupées suite à une longue histoire de conquêtes et reconquêtes en portent les stigmates, par la forte présence militaire espagnole à Sebta et britannique à Gibraltar. Le vendredi à Sebta, les rues piétonnes étaient pleines de militaires espagnols en permission, dont un tout fier de promener un clairon. A Gibraltar, les installations du Ministry of Defense sont omniprésentes, de même que les véhicules militaires.

5- Les Marocains en visite à Sebta sont de deux catégories: si les supermarchés sont pris d’assaut par les contrebandiers besogneux transportant sacs en plastique et ballots sur la tête, les boutiques de la rue piétonne du centre-ville sont eux pris d’assaut par les visiteurs marocains classe moyenne et classe supérieure. La boutique Zara était dévalisée par des client-e-s marocain-e-s et je tiens du vendeur francophone d’un joaillier (si je révélais l’objet de mon passage chez ce joaillier, je déclencherais les sarcasmes de certain bloggeur paupérisé, je tiendrais donc un silence pudique là-dessus) que 90% de sa clientèle était marocaine – la bourgeoisie marocaine (look who’s talking…) contribue grandement au bien-être visible des commerces sebtis.

6- La plaza de la Constitucion à Sebta est intéressante – deux statues y figurent, toutes deux récentes (2003-2004). L’une figure une mère et sa fille, en face d’une plaque haute de deux mètres reprenant au verso l’article 14 de la Constitution espagnole de 1978 interdisant toute discrimination, et au recto l’article 2 de la même constitution relative à l’indissoluble unité de la nation espagnole. Les deux principaux thèmes politico-constitutionnels de Sebta (et de Mlilya) sont ainsi affichés de façon très – trop – apparente – la ville, qui est une cité autonome en droit constitutionnel espagnol, affirme un peu trop haut son caractère espagnol et son attachement à la non-discrimination pour que cela ne cache pas justement d’évidents questionnements.

A une dizaine de mètres de là, une autre statue, qui représente un philosophe juif du XIIIe siècle, Youssef Ibn Aknin – façon de marquer la convivencia, et de mettre en évidence la petite communauté juive de Sebta. Encore un hommage récent, qui s’inscrit fort bien dans l’idéologie officielle récente de Sebta l’espagnole. Je n’ai cependant pas cherché la statue de Franco.

Cette même manie des statues idéologiquement significatives a cours à Gibraltar, ou j’ai repéré plusieurs statues récentes – 2004, soit le tricentenaire de l’occupation britannique de Gibraltar – d’amiraux britanniques, dont Nelson, histoire bien évidemment de souligner le caractère britannique de la ville.

7- J’ai trouvé le centre de Sebta extrémement bien tenu, mieux que bien des capitales européennes – même si les bâtiments décrépits de l’entrée de Sebta ne m’ont pas échappé. Me rendant à Gibraltar, je suis passé par Algeciras et quelques bourgades andalouses – immeubles décrépits, bétonnage forcéné et hideux du littoral, taudis au centre ville, zones industrielles enfumées, et même quelques bidonvilles dans une vallée – et ces villes étaient beaucoup plus décrépites que Sebta l’africaine. Racontant cette impression à l’amie de ma femme qui nous accompagnait, elle me dit fort à propos que Algeciras aurait mieux sa place en tant qu’enclave espagnole au Maroc, vu l’urbanisme laid et anarchique qui la relie avec tant de villes marocaines « modernes« .

Voilà pour les impressions de Tintin à Sebta & Gibraltar…

PS: J’ai acheté un billet pour le cable qui mène au sommet du Rocher de Gibraltar, pour me souvenir au moment de mettre le pied dans la cabine que j’avais le vertige. J’ai gardé les yeux pointés sur la pointe de mes chaussures durant tout le trajet aller, alors que la cabine était suspendue à quelques centaines de mètres du sol. Une fois débarqué au sommet, je m’efforcais de me tenir éloigné des bords, et abandonnai au bout de dix minutes la visite afin de prendre le premier cable retour, ayant la chance d’avoir une place assise qui me permettait d’éviter le panorama vertigineux. Moi qui ai le vertige dès le deuxième étage…

(1) Pour comparaison, à Mlilya, 34.000 des 72.000 habitants sont musulmans.

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