Ce qui ne peut plus durer dans la constitution marocaine (III): voici ce que je proposerai au sujet des langues

J’ai rédigé un brouillon de constitution qui n’est pas prêt – folle et vaniteuse ambition – mais voici en tout cas ce que j’ai proposé en matière linguistique, en un article unique, l’article 7 de mon projet:

Article 7:

  1. La langue officielle et administrative du Royaume est l’arabe. Elle doit être enseignée à tous.
  2. Le tariffit, le tashelhit, le tamazight et le hassania sont les langues nationales du Royaume. L’Etat et les collectivités locales en assurent la promotion, notamment dans le domaine éducatif, audiovisuel et culturel.
  3. L’usage de l’hébreu par la communauté juive marocaine dans le domaine éducatif et cultuel est reconnu.
  4. L’usage des langues est libre. La loi peut cependant déterminer un usage minimal de la langue officielle dans le domaine commercial, urbanistique et de la radio-télévision, à condition de ne pas en imposer un usage exclusif.
  5. Par dérogation à l’alinéa 4, le choix de prénoms de Marocains peut être limité à ceux reconnus dans les langues visées aux alinéas 1 à 3 du présent article.
  6. Par dérogation à l’alinéa 4, et à des fins de compréhension mutuelle, s’agissant de l’Etat, des établissements publics et des collectivités locales, l’usage de la langue officielle est obligatoire. Les langues nationales peuvent utilisées à titre complémentaire ou subsidiaire selon les modalités déterminées par la loi, qui peut également déterminer l’usage de langues étrangères, en tenant compte des usages locaux ou sectoriels et des nécessités pratiques.
  7. Nul Marocain ne peut être discriminé à seule raison de sa langue maternelle. L’accès aux fonctions publiques peut cependant être conditionné par une maîtrise suffisante de la langue officielle et, le cas échéant, de langues nationales ou étrangères.
  8. Nulle personne ne peut être interrogée, poursuivie ou jugée pour une infraction pénale dans une langue qu’elle ne comprend pas, sauf à bénéficier du concours d’un interprète.
Publier cet article est quasiment suicidaire de ma part, puisque je n’adhère pas à l’option, qui semble faire l’unanimité, de la reconnaissance de la langue amazighe (laquelle des trois?) en tant que langue officielle. Je vais m’attirer une volée de bois vert des amis du mouvement du 20 février, dont c’est une revendication formelle, et me ferais traiter de salafiste pédophile cannibale par les militants de la cause berbère. Mais peu importe, ça correspond à ce que je pense. Je suis peut-être excessivement sous l’emprise de ce que j’ai pu observer en Belgique lorsque j’y résidais, et ai peut-être développé une allergie aux conflits linguistiques. Je suis peut-être sous l’emprise des séquelles des très acariâtres et acrimonieux échanges avec des militants berbères du milieu associatif dans une vie antérieure. Je suis peut-être inconsciemment sous l’emprise idéologique et culturel de l’idéologie républicaine française, que j’exècre pourtant. Ceux qui sont portés sur la clémence et la miséricorde diront peut-être que je suis motivé par des motifs de fond sérieux et dignes de respect même s’ils peuvent bien évidemment être contestés? On verra.
Mes principaux arguments sont les suivants:
  1. Je ne prétend pas être un grand linguiste, mais des locuteurs berbérophones, qui n’avaient guère honte de leur langue ou de leurs origines, m’ont régulièrement fait part de la très grande difficulté par exemple de comprendre le tariffit quand on est du Moyen-Atlas et ainsi de suite. Un des principaux travaux de l’Institut royal de la culture amazigh au Maroc (IRCAM) semble être – mais je peux me tromper – le développement d’une langue berbère standard faisant en quelque la fusion des trois langues (il n’est sans doute plus correct de parler de dialectes) berbères. Cela me semble très contestable sur le plan des principes, car le principal fondement de la revendication linguistique berbère est me semble-t-il identitaire – il s’agit d’assurer aux personnes se réclamant de cet héritage ethnico-linguistique le droit de parler dans la langue de leurs parents ou ancêtres, un droit difficilement attaquable. Dès lors, substituer à cette langue-là, forcément diverse et formée de variantes locales plus ou moins marquées, une langue berbère unifiée et donc créée – et surtout ne correspondant plus à la tradition identitaire – vide de sens cette revendication identitaire, qui doit alors trouver un autre fondement. Une reconnaissance de la langue berbère doit être une reconnaissances des langues berbères, à mon sens – sans faire l’impasse sur la reconnaissance du hassania, qui est une langue arabe.
  2. L’argument pratique est bien connu de tous, et a d’ailleurs aussi été invoqué contre l’arabisation. Il s’agit de la difficulté à créer une terminologie adéquate dans de très nombreux secteurs où la langue en question, arabe hier ou les langues berbères aujourd’hui, n’ont aucune présence dans les faits. Car dire que le berbère doit être langue officielle signifie que la loi fiscale, le code de l’aviation civile, le décret sur les marchés publics ou la réglementation de la bourse des valeurs de Casablanca devront être traduits dans les langues berbères – good luck! Autrement plus compliquée est la question des services publics et de la place des langues berbères: ces langues auront-elles un caractère à travers tout le territoire? Comment s’attendre de tous les agents publics et de tous les établissements publics qu’ils deviennent quadrilingues alors qu’ils ont déjà du mal à fonctionner correctement de manière monolingue? Ou va-t-on plutôt opter pour une territorialisation des langues berbères – dans les régions à majorité de locuteurs amazighophones. Et ceci m’amène au troisième point sur lequel j’ai des inquiètudes.
  3. Le risque d’une fragmentation encore accrue – elle existe déjà, soyons honnêtes – du territoire est évidente. Si l’arabe et les langues berbères ont le même statut officiel, pourquoi continuer à utiliser l’arabe dans les régions où l’amazighe dans une de ses variantes locales dominerait – Rif, Souss, Moyen-Atlas? Et au niveau national – gouvernement, parlement? Quid de la place de l’arabe dans l’enseignement? Bref, les Marocains auront-ils une lingua franca commune ou n’auront-ils comme seul horizon une situation à la belge – dans le meilleur des cas, une situation de type Kurdistan irakien semblant plus probable (là-bas, seuls les plus de quarante ans lisent et parlent l’arabe, l’enseignement ayant totalement basculé au kurde depuis 1991)?
Je suis sans doute exagérément pessimiste, mais l’incompétence du pouvoir marocain, qui ne voit rarement plus loin que le bout de son nez, et l’extrémisme de la frange radicale du mouvement amazigh, qui ne sera satisfaite que si l’arabe (voire l’islam pour les plus enflammés) est éliminé de la vie publique marocaine, laissent entrevoir un avenir qui pourrait réserver de mauvaises – et j’espère très sincèrement me planter complètement dans mon appréhension. Cette reconnaissance ne marque pas la fin d’un processus, mais le début d’un nouveau.
PS: Merci aux commentateurs éventuels de lire ceci avant de m’abreuver d’insultes. Je suis à 100% pour la constitutionnalisation des langues amazighes – mais comme langues nationales, pas officielles. Le traitement des locuteurs amazighophones a été scandaleux pendant des décennies, et constitutif de graves violations des droits culturels et individuels des Berbères, notamment en matière de choix de prénoms. Les franges radicales du mouvement berbère que j’évoque sont aussi représentatives des Berbères en général que les salafistes des Musulmans ou le Front national des Français. Les revendications linguistiques ou identitaires me semblent légitimes, et j’exècre le modèle jacobin français. Enfin, mes filles sont au moins à moitié berbères.
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