Un match de ping-pong maroco-algérien au Conseil des droits de l’homme à Genève

Quand un ambassadeur du Maroc rencontre un ambassadeur algérien, ils jouent au ping-pong. Comme à Genève la semaine passée:

Les élucubrations haineuses de l’ambassadeur algérien sur la situation des droits de l’homme au Maroc n’intéressent guère le CDH. (…) Alors que le Maroc poursuit sereinement ses réformes sous l’impulsion courageuse de S.M. le Roi, a-t-il soutenu, l’Algérie a continué, d’après le rapport de HRW de 2011, «à connaître des violations généralisées des droits de l’homme». (Le Matin du Sahara)

Un encombrant souci d’exhaustivité m’oblige néanmoins à citer le rapport 2011 de Human Rights Watch s’agissant du Maroc:

In 2010 human rights conditions in Morocco and Western Sahara were mixed, and in some aspects, decidedly poor. The government used repressive legislation and complaisant courts to punish and imprison peaceful opponents, especially those who violated taboos and laws against criticizing the king and the monarchy, questioning Morocco’s claim over Western Sahara, or « denigrating » Islam.

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Abdullahi Ahmed An-Na’im sur la sharia et le sécularisme en Europe et au Moyen-orient

Le juriste soudanais Abdullahi An-Na’im, professeur de droit aux Etats-Unis, a un parcours personnel intéressant: il fût dans les années 60 disciple du célèbre philosophe et théologien musulman soudanais Mahmoud Mohamed Taha. Ce dernier, théologien progressiste, fût condamné et pendu en 1985 pour apostasie et atteinte à la sécurité de l’Etat sous la dictature militaire de Jaâfar Nimeiry, dont le ministre de la justice était à l’époque le célèbre idéologue islamiste Hassan Tourabi. Nimeiry fût renversé la même année lors d’un coup d’Etat militaire, qui laissa la place à un gouvernement islamiste issu des urnes en 1986, lui-même renversé par l’actuel président soudanais Omar el Bashir en 1989. Ironiquement, Tourabi fût longtemps la tête pensante d’Omar Bashir, avant de tomber à son tour en disgrâce – et en dépit de son engagement auprès de Taha, Abdullahi An-Na’im occupa des positions au sein de ce régime militaro-islamiste, comme il l’admet dans sa biographie officielle:

he held a series of short-term positions until the early 1990s, when it became clear that the Islamic fundamentalist regime that came to power through a military coup in 1989 was consolidating its position in the country

Après cet épisode malheureux, An-Naïm a franchement viré de bord: après quelques années à la tête d’Africa Watch, alors la section africain de Human Rights Watch, il enseigne le droit – plus particulèrement le droit musulman – à la faculté de droit d’Emory, et milite, dans la lignée de Mahmoud Mohamed Taha, en faveur d’une séparation de la religion et de l’Etat et d’une acceptation des droits de l’homme dans leur conception universelle – il rejette ainsi fermement la notion d’Etat islamique. Rien de bien renversant, car il n’est ni le premier ni le dernier à avancer de telles convictions – sauf peut-être qu’il s’agit ici d’un intellectuel qui s’affiche ouvertement en tant que musulman croyant et pratiquant.

Dans un séminaire donné à Berlin en 2009 (voici la retranscription, en allemand et en anglais), An-Naïm développe sa pensée, traitant non seulement des rapports entre religion et droit (et donc politique) au Moyen-Orient mais aussi en Europe. Il fait une remarque intéressante, et historiquement exacte, puisque l’histoire de nombreux pays musulmans, dont le Maroc ou l’Egypte, montre qu’existait très tôt une distinction de la sphère religieuse du pouvoir et du droit, avec ses règles, ses juges et ses tribunaux, et la sphère du pouvoir politique, obéissant à ses règles propres bien que se servant de la légitimité religieuse pour justifier ses actions (et il faudrait aussi rejouter la sphère du droit tribal ou coutumier, distincte du droit religieux bien qu’influencé par lui):

Ironically, it was the messianic spirit of the post-French Revolution Enlightenment that blurred what Ira Lapidus calls the traditional “differentiation of religion and the state” in Islamic history. The French colonial attitude of superiority assumed that Egypt was not ready for true republicanism and the “genius of liberty” and gave that “oriental” country what the French deemed was appropriate. Yet what the French colonial administration introduced was in fact inferior to Egypt’s historical experience with the differentiation of religion and the state. (pp. 106-7)

Il applique les mêmes critères de séparation de la religion et de l’Etat aux pays musulmans qu’aux pays européens, qui s’affichent – souvent à tort – comme sécularisés:

I have proposed the title and theme of this lecture because these are matters of fundamental personal and professional concern for me as a Muslim and scholar of Islamic law. While the occasion of this lecture and my own position lead me to focus on Shari’a and the secular state, I believe that the state neutrality approach I am proposing here is applicable to other religious traditions, but each on its own terms. For instance, as I will emphasize later, treating Islam on equal footing with Christianity does not mean imposing Christian doctrine or institutions on Islam so that the state can treat Muslims as if they are Christians. It is ironic that some European states are making Ottoman-style “millets” of their Muslims “subjects,” instead of treating them as equal citizens of the country. I am not suggesting that all the restrictions of the millet system apply to Muslims in any European state today, but the state is indeed carrying out the basic feature of the millet system by classifying citizens by their religious affiliation for administrative purposes (pp. 107-8)

Comme on le voit, il plaide pour la neutralité de l’Etat en matière religieuse, une notion bien différente de celle de laïcité. Qualifié d’hérétique par certains musulmans, il revendique ce titre et a même organisé une conférence sur ce thème: « A Celebration of Heresy: Critical Thinking for Islamic Reform« …

Il fonde son attitude sur trois principes:



The first element of my approach to the mediation of this paradox from an Islamic perspective is that the state should seek neither to enforce nor to oppose any aspect or principle of Shari’a as positive law or public policy. A legal or policy proposal should neither be adopted simply because Shari’a calls for it, nor rejected for that reason alone.

The second essential element is that Shari’a principles can be a source of public policy and legislation through the democratic political process and “civic reason.” Like all other citizens, Muslims should be able to propose policy and legislative initiatives emanating from their religious beliefs, provided they can support their proposals in public, free and open debate. The reasons Muslims give for their proposals must be accessible and convincing to the generality of citizens without reference to religious belief. The belief of Muslims that any principle or rule is religiously binding can remain the basis of compliance or observance among believers, but that cannot be sufficient reason for its enforcement by the state as such.

The third element of my proposal is that whatever legal and policy influence Shari’a may have, it should not be applied by any state institution if it violates the fundamental constitutional and human rights of any citizen—man or woman, Muslim or non-Muslim. This is a necessary safeguard against the tyranny of the majority, regardless of whether policy and legislation are based on a religious or secular rationale. This safeguard is also necessary irrespective of the dominant religious affiliation of the majority or minority, whether Muslim, Christian, Jewish, Hindu or any other religious or philosophical persuasion.

Le fondement de ces principes est simple – l’impossibilité pratique de l’existence d’un Etat réellement musulman:

The premise of my thesis from an Islamic perspective in particular is that the notion of an Islamic state is conceptually false, and therefore impossible to establish in practice. The concept is simply analytically untenable, whether regarding the state of the first Caliphs (632—661) in Medina or various historical messianic assertions like that of the Fatimid state of tenth-century Egypt or present-day Iran and Saudi Arabia. Because it is a political institution, not a natural person, the state cannot believe in any religion. Whenever religious authority is claimed for state legislation or policy, it is really for the enforcement of the views or beliefs of the ruling elite. Since such views are always those of fallible human beings and never divine, they should not have higher religious authority than those of other human beings. For the following reasons, whatever the state does is secular, even if a ruling elite or some citizens believe it to be divinely ordained.

Difficile d’argumenter contre!

MAP, Israël, même combat

On pourra reprocher tout ce qu’on voudra à la MAP, sauf de ne pas préserver la sensibilité et la délicatesse de ses lecteurs marocains. Ainsi, si dans le reste du monde l’actualité relative à Robert L Bernstein, fondateur étatsunien de Human Rights Watch (HRW) concerne sa toute récente tribune pro-israëlienne dans le New York Times, dans laquelle il accuse assez comiquement Human Rights Watch de ne pas être assez à la traîne d’Israël, au Maroc, les critiques sont filtrées par la MAP, sans doute pour ne pas choquer son lectorat à l’idée qu’un ennemi (Bernstein) de mon ennemi (HRW) se trouverait être un grand ami d’Israël.

Voyons tout d’abord la dépêche de la MAP:

Le fondateur de Human Rights Watch ne se reconnaît plus dans les méthodes de travail de cette ONG (New York Times)
Dernière modification 21/10/2009 12:16 ©MAP-Tous droits réservés

Washington – Le fondateur de Human Rights watch (HRW), Robert L. Bernstein, a affirmé ne plus se reconnaître dans les méthodes de travail de cette ONG, appelant l’organisation à retrouver « dans l’humilité » ses principes fondateurs.

« En tant que fondateur de Human Rights Watch, son président pendant 20 ans et actuellement son président d’honneur, je me vois contraint de faire une chose que je n’aurais jamais imaginée: me joindre publiquement à ceux qui critiquent cette organisation« , a écrit M. Bernstein, dans une tribune publiée mardi dans le New York Times.

Il a ainsi déploré le fait que cette ONG se soit écartée de sa mission essentielle liée à la défense des libertés.

« La résurrection de Human Rights Watch en tant que force morale au Moyen-Orient et dans le monde passe par un retour, dans un esprit d’humilité, à sa mission initiale« , a-t-il souligné. Si l’ONG échoue dans cette entreprise, a-t-il mis en garde, sa crédibilité sera sérieusement mise à mal et son rôle important dans le monde sera réduit de manière significative.

Mue par la volonté de clarifier la mission liée à la promotion des droits de l’homme, Human Rights Watch, a rappelé son fondateur, s’était évertuée depuis sa création à faire le distinguo entre les mondes démocratique et autocratique en empêchant ce dernier de se présenter comme étant « un équivalent moral » au premier.

« Quand je me suis retiré en 1998, Human Rights Watch était active dans pas moins de 70 pays, dont la plupart étaient des sociétés fermées« , a-t-il dit.

Robert L. Bernstein, qui a débuté sa carrière professionnelle dans le monde de l’édition pour se consacrer ensuite à la promotion des droits de l’homme, a déploré que dans son action, aujourd’hui, cette ONG oublie « de plus en plus fréquemment de faire la distinction entre les sociétés ouvertes et les sociétés fermées« .

Fondée en 1978,Human Rights Watch, dont le siège est à New York, dispose de représentations dans plusieurs régions de par le monde.

L’ONG internationale s’était fixée pour mission la défense des droits de l’homme en luttant contre la discrimination et l’oppression notamment en temps de guerre.

La MAP aura réussi un petit miracle: alors que les mots « Israel » et « Israeli » reviennent huit fois dans la tribune de Robert L Bernstein publiée par le NY Times, et qu’il est directement question d’Israël dans 8 des 12 paragraphes de cette tribune, et que Bernstein défend la guerre israëlienne contre Gaza de décembre 2008/janvier 2009, rien de tout cela ne filtre dans la dépêche de la MAP. Prenons la première citation de Bernstein dans la dépêche de la MAP:

En tant que fondateur de Human Rights Watch, son président pendant 20 ans et actuellement son président d’honneur, je me vois contraint de faire une chose que je n’aurais jamais imaginée: me joindre publiquement à ceux qui critiquent cette organisation.

Dans l’original, cette phrase est immédiatement suivie par les deux phrases suivantes, qui expliquent la critique publique qu’il émet:

Human Rights Watch had as its original mission to pry open closed societies, advocate basic freedoms and support dissenters. But recently it has been issuing reports on the Israeli-Arab conflict that are helping those who wish to turn Israel into a pariah state.

Deuxième citation de la MAP:

La résurrection de Human Rights Watch en tant que force morale au Moyen-Orient et dans le monde passe par un retour, dans un esprit d’humilité, à sa mission initiale. Si l’ONG échoue dans cette entreprise, a-t-il mis en garde, sa crédibilité sera sérieusement mise à mal et son rôle important dans le monde sera réduit de manière significative.

Cette phrase correspond à la conclusion de la tribune de Bernstein, précédée de huit paragraphes critiquant le regard critique de HRW sur Israël en général et sur sa guerre contre Gaza en particulier.

Troisième citation de la MAP:

Mue par la volonté de clarifier la mission liée à la promotion des droits de l’homme, Human Rights Watch, a rappelé son fondateur, s’était évertuée depuis sa création à faire le distinguo entre les mondes démocratique et autocratique en empêchant ce dernier de se présenter comme étant « un équivalent moral » au premier.

Par rapport à la tribune originale de Bernstein, la MAP a supprimé la référence à l’Union soviétique et à la Chine:

That is why we sought to draw a sharp line between the democratic and nondemocratic worlds, in an effort to create clarity in human rights. We wanted to prevent the Soviet Union and its followers from playing a moral equivalence game with the West and to encourage liberalization by drawing attention to dissidents like Andrei Sakharov, Natan Sharansky and those in the Soviet gulag — and the millions in China’s laogai, or labor camps.

Quatrième et dernière citation directe de la MAP:

Quand je me suis retiré en 1998, Human Rights Watch était active dans pas moins de 70 pays, dont la plupart étaient des sociétés fermées. (…) [D]ans son action, aujourd’hui, cette ONG oublie « de plus en plus fréquemment de faire la distinction entre les sociétés ouvertes et les sociétés fermées ».

Ceci correspond au quatrième paragraphe de la tribune de Bernstein,qui ne mentionne pas Israël (c’est la dernière à ne pas le faire) immédiatement suivie de huit paragraphes mentionnant Israël. Aucun des huits paragraphes suivant n’est cité, ni d’ailleurs le titre de la tribune de Bernstein, « Rights Watchdog, Lost in the Mideast » (« Chien de garde des droits de l’homme, perdu au Moyen-Orient »), ni d’ailleurs le motif principal invoqué par Bernstein pour justifier son dépit. Je suis bien évidemment convaincu que tous les contempteurs de la presse (indépendante) marocaine, qu’on peut lire à longueur de commentaires sur la blogoma, ne manqueront pas de réclamer les foudres de la déontologie et de la loi contre les fonctionnaires (« journalistes« ) de la MAP.

 Pour des approches moins déconnectées de la réalité de la tribune de Bernstein, voir les posts suivants:
– KABOBfest, « Background on Bernstein/NGO Monitor attack on HRW » et « Do Palestinians have (only) human rights?« ;
– Angry Arab, « It is now officail: Human Rights Watch calls on Israel to fight wars« ;
– Economist.com, « A note on Jewish literary style« ;
– Andrew Sullivan, « The Assault On Human Rights Watch » et « The Assault On Human Rights Watch, Ctd« ;
– Phil Weiss, de Mondoweiss, « Can you imagine the Times Op-Ed page running pieces supporting the Haditha massacre in Iraq? » et « ‘NYT’ continues to justify dropping white phosphorus on school children« ;
– le courrier des lecteurs du NY Times au sujet de la tribune de bernstein, « Crossfire: A Rights Group and Israel »

Quant au fond, les reproches faits à HRW pour son anti-sionisme primaire supposé sont franchement hilarants – voir notamment mon billet « Human Rights Watch a du mal avec le Liban – et surtout avec Israël » ou Angry Arab. Mais c’est surtout le scandaleux communiqué de HRW du 22 novembre 2006 qu’il faut retenir, dans lequel HRW critiquait le fait pour des civils palestiniens de se constituer boucliers humains à proximité de domiciles de résistants palestiniens soupçonnés d’être visés par des tentatives israëliennes d’assassinat:

Palestinian armed groups must not endanger Palestinian civilians by encouraging them to gather in and around suspected militants’ homes targeted by the Israel Defense Forces (IDF), Human Rights Watch said today.

Les critiques contre ce communiqué avaient été si intenses (de Norman Finkelstein, Jonathan Cook, Helena Cobban, d’ONG palestiniennes, de l’International Solidarity Movement et enfin de citoyens scandalisés) que HRW s’était vu contraint, un cas unique dans les annales, de sortir un second communiqué clarifiant son premier et tentant très maladroitement de revenir en arrière, comme l’avait noté Helena Cobban:

We regret that our press release below (“OPT: Civilians Must Not Be Used to Shield Homes Against Military Attacks”) gave many readers the impression that we were criticizing civilians for engaging in nonviolent resistance. This was not our intention. It is not the policy of the organization to criticize non-violent resistance or any other form of peaceful protest, including civilians defending their homes.

Rapport de Human Rights Watch sur le Sahara

C’est ici, ça fait 216 pages (dont 60 d’annexes – et notamment un « jugement » rendu par un « tribunal » du Polisario à Tindouf concernant l’affranchissement d’un esclave, cf. pp. 210-211) et ça couvre tant le Sahara marocain que les camps de Tindouf. Je n’ai lu que le résumé en français pour l’instant: rien de bien révolutionnaire. Des violations des droits de l’homme ont, quelle surprise, lieu au Sahara, le gouvernement marocain avançant pour sa défense qu’il n’y a pas plus de violations des droits de l’homme au Sahara que dans le reste du territoire marocain, un argument – comment dire – assez réaliste, même s’il étonne dans la bouche d’un gouvernement: « vous battez votre femme? » « oh, vous savez, pas beaucoup plus que mes enfants« … HRW n’est pas convaincue par cette explication, mais ne la rejette pas catégoriquement non plus.

Ce qui est étonnant, à moins que cela m’ai échappé, c’est à quel point HRW évoque les violations des droits de l’homme qui ont lieu à Tindouf, en Algérie et sous contrôle du Polisario, etde quelle manière très ferme HRW souligne la responsabilité du gouvernement algérien pour ce qui se passe à Tindouf.

Le conflit du Sahara est un conflit qui ne connaît guère plus, depuis la finalisation du mur, de victoires ou de défaites éclatantes, y compris sur le plan diplomatique. La démission d’un fonctionnaire de l’ONU ou le changement de position du Malawi ou du Burundi font figure de victoires retentissantes. Dans ce contexte, le fait que les violations des droits de l’homme dans les camps du Polisario soient présentés, par une ONG aussi crédible et reconnue que HRW, de manière équivalente à celles qui sont imputées aux autorités marocaines peut être considéré comme une demie-victoire – le gouvernement marocain est un habitué aux chapeaux noirs des méchants des films de western dans les rapports des ONG étrangères, il a désormais le plaisir de porter un chapeau gris, ou plutôt de voir le Polisario chercher en vain son chapeau blanc, envolé dans les dunes de Tindouf.

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