« Do you speak Arabic? » « Yes, fluently » « Too bad! »

Andrew Cockburn est un excellent journaliste, de la famille Cockburn qui a également donné Claud (le père, cousin d’Evelyn Waugh, l’auteur de « Brideshead revisited« ) ainsi que Patrick et Alexander (les frères), et sans compter Leslie (sa femme) – smalla progressiste d’origine irlandaise que vous retrouverez – entre autres – sur le site de Counterpunch.

D’Andrew Cockburn, j’ai lu « The Threat: Inside the Soviet Military Machine« , un extraordinaire livre sur l’armée rouge (il date de 1983) et qui, en plein regain de la guerre froide sous Reagan, démontrait que l’armée rouge était affligée de tant de carences qu’elle n’était en rien la machine de guerre invincible présentée par la propagande reaganienne et reprise par les mainstream media d’Europe occidentale. J’ai également lu « Out of the Ashes: The Resurrection of Saddam Hussein« , consacré à la survie et à la résurrection de Saddam Hussein après la deuxième guerre du Golfe (1991), et je viens de terminer son excellente biographie de Donald Rumsfeld (« Rumsfeld: his rise, fall, and catastrophic legacy« ), parue en 2007 (1).

Bref, cette biographie, brève (224 pages) et fondée sur des sources généralement anonymes, apporte un éclairage très intéressant sur la carrière de Rumsfeld – il fût chief of staff du président Ford (précédant Dick Cheney à ce poste) puis secretary of defense (il fût le plus jeune à ce poste sous Ford, avant de devenir le plus vieux sous Bush jr). Elle contient de nombreuses anecdotes, dont une savoureuse qui concerne un confrère bloggeur, le colonel (en retraite) de l’US Army Special Forces (les fameux bérets verts) Pat Lang, qui fût le premier professeur d’arabe à West Point et ancien responsable des renseignements militaires (DIA).

Le blog de Pat Lang, « Sic semper tyrannis« , est un de mes favoris: l’auteur, ancien militaire donc, est un conservateur, du sud (Virginie), auteur de livres d’histoire militaire sur l’armée confédérée, bref un républicain réaliste façon George H. W. Bush sr ou James Baker ou démocrate du type de Zbigniew Brzezisnki. Très critique vis-à-vis de la politique étatsunienne au Moyen-Orient y compris en Palestine et en Iran (à souligner que cela le distingue de nombre de libéraux, au sens étatsunien du terme, qui reprochent surtout à l’invasion de l’Irak d’avoir mal tourné, et pas tant le principe même d’une invasion), il a une saine détestation des néo-cons, qu’il qualifie dans son blog de « jacobins« . Ce n’est donc pas vraiment un bobo buvant du café latte entre un cours de yoga, une virée à IKEA et une pétition pour le mariage homosexuel en Iran.

Voilà donc l’anecdote que raconte Andrew Cockburn:

Feith himself made it clear that he was prepared to work only with the ideologically committed. « He’s not one of us », he would declare in rejecting the advice of one of the career staff he had inherited. Colonel Pat Lang, a retired Defense Intelligence Agency specialist who had formerly served as the chief DIA officer for the entire Middle East, was interviewed by Feith for a possible position.

« I see you’ve spent a lot of time in the Middle East, said Feith, leafing through Lang’s résumé. « Do you speak Arabic? ».

« Yes, fluently », replied Lang, happy to have this asset noted.

« Too bad, said Feith, apparently convinced that such a skill automatically damned as a biased « Arabist ». (Andrew Cockburn, op. cit., pp. 106-107)

La même histoire est rapportée par le colonel Pat Lang lui-même, après la publication du livre:

It was at the beginning of the first Bush term. Lang had been in charge of the Middle East, South Asia and terrorism for the Defense Intelligence Agency in the 1990s. Later he ran the Pentagon’s worldwide spying operations.

In early 2001, his name was put forward as somebody who would be good at running the Pentagon’s office of special operations and low-intensity warfare, i.e., counterinsurgency. Lang had also been a Green Beret, with three tours in South Vietnam.

One of the people he had to impress was Feith, the Defense Department’s number three official and a leading player in the clique of neoconservatives who had taken over the government’s national security apparatus.

Lang went to see him, he recalled during a May 7 panel discussion at the University of the District of Columbia.

“He was sitting there munching a sandwich while he was talking to me,” Lang recalled, “ which I thought was remarkable in itself, but he also had these briefing papers — they always had briefing papers, you know — about me.

“He’s looking at this stuff, and he says, ‘I’ve heard of you. I heard of you.’

“He says, ‘Is it really true that you really know the Arabs this well, and that you speak Arabic this well? Is that really true? Is that really true?’

“And I said, ‘Yeah, that’s really true.’

‘That’s too bad,” Feith said.

The audience howled.

“That was the end of the interview,” Lang said. “I’m not quite sure what he meant, but you can work it out.”

Feith, of course, like the administration’s other Israel-connected hawks, didn’t want “Arabists” like Lang muddying the road to Baghdad, from where — according to the Bush administration theory — overthrowing Saddam Hussein would ignite mass demands for Western-style, pro-U.S. democracies across the entire Middle East.

Pour ceux qui se posent la question, ledit Feith est bien celui décrit par le général Tommy Franks, qui commanda les troupes étatsuniennes en Afghanistan et en Irak, comme « the fucking stupidest guy on the face of the earth« , ce qui, vu la rude concurrence à Washington DC ces derniers temps, n’est pas loin de constituer un exploit.

(1) Voir aussi une bonne critique du livre ici.

Géorgie: « Comment prendre sérieusement, Paris, accusé de complicité de génocide, ou Washington, envahisseur illégal d’un pays? »

Bien vu par le politologue turc Soli Ozel:

I support the independence of Kosovo. I find the Russian assault against Georgia illegal and disproportionate and I think the Kremlin’s regime is brutal. But then again, would anyone take seriously Paris, whose complicity in the Rwandan genocide was recently reiterated, or Washington, which invaded a country (illegally and illegitimately by the judgment of most of the world) and made torture legal, when they accuse Russia of anything? So for every country that wants to contain Russia you may find one or two that see it as a counterweight to the United States and a good response to Western conceit. What I am getting at is the question of legitimacy. The West has lost the upper hand on this because of double standards and increasingly misplaced arrogance, not to mention the lack of a coherent strategy supported wholeheartedly on both sides of the Atlantic.

Malgré la propagande étatsuno-séoudienne, les opinions arabes n’ont pas bougé

Un sondage a récemment été publié par le Brookings institution et plus particulièrement l’universitaire Shibley Telhami, qui n’a rien d’un islamo-gauchiste assoiffé de sang – sa brève étude de ce sondage contient de manière liminaire des remerciements à Martin Indyk, ex-lobbyiste à AIPAC, ancien ambassadeur étatsunien à Tel Aviv, qui fût suspendu par le State Department pour violations des règles de sécurité et de confidentialité alors qu’il était toujours en poste – wink, wink, nudge, nudge, say no more – et guère soupçonnable d’antisionismeantisémitisme primaire ni de pacifisme bélant

Pour en revenir au sondage (conduit dans six pays arabes – le Maroc, l’Arabie séoudite, l’Egypte, la Jordanie, le Liban et les Emirats arabes unis), Shibley Telhami, qui a été récemment conseiller de l’administration Bush, souligne à quel point la question palestinienne est centrale dans l’opinion des pays arabes couverts par ce sondage (et probablement aussi dans les autres – je doute que les opinions algériennes, libyennes, tunisiennes, syriennes et irakiennes soient post-sionistes):

an analysis of the trends in the past six years, as well as demographic analysis of the 2006 poll, indicates that the Arab-Israeli conflict remains a central issue for most Arabs. Despite Iraq and increasing Sunni-Shiite tensions, the Arab- Israeli issue remains the prism through which most Arabs view the world

Au risque de déprimer les éditorialistes de L’Economiste et Tel Quel, Jamel Debbouze, Sofia Essaïdi, Abderrahim el Bouhmidi et l‘Institut Amadeus du frère et militant Brahim Fassi Fihri, je me dois de vous avouer une terrible réalité: le peuple marocain fait preuve d’un antisémitisme primaire, fanatique et atavique, comme en témoignent les chiffres suivants, à vous glacer le sang – 82% des Marocains interrogés estiment que la question palestinienne est parmi les trois questions les plus importantes pour eux, et 63% estiment qu’un accord imposant le retrait d’Israël des territoires occupés en 1967 contribuerait le plus à améliorer l’image qu’ils se font des Etats-Unis. Un tel déferlement de haine obscurantiste est accablant, et montre le profond besoin de réforme et travail en profondeur sur nous-mêmes, notre mentalité, et notre histoire auquel nous sommes confrontés, n’en déplaise à certains obscurantistes haineux et manipulateurs. Non, le Marock ce n’est pas cela!

Pour le reste, Telhami note les brillants résultats de la diplomatie de l’axe Washington/Tel Aviv/Riyad:

In the 2008 survey, we had a chance to test if the policy of the Bush Administration was paying off especially in the wake of the November, 2007 Annapolis Conference. In particular, one of the stated aims of Administration policy was to demonstrate that militancy does not work, while moderation can pay. Thus, the imposition of sanctions on Hamas and Gaza while negotiating improvement on the ground for the West Bank was a policy intended to weaken support for militancy and empower moderates, both regionally and among Palestinians. The results, as shown below in the 2008 graphs, indicate that the outcome is closer to the opposite of what was intended.

In particular, when asked which Palestinian faction they sympathize with most, 37% of Arabs polled said they sympathize with both to some extent while 18% said they sympathize with Hamas. Only 8% said they sympathize with Fatah. Similarly, when asked which Palestinian government they blamed more for the situation in Gaza, 39% blamed both, 23% blamed the government appointed by President Mahmoud Abbas and 15% blamed Hamas.

La vulgate néo-con veut que l’hostilité au gouvernement étatsunien soit dictée par la haine des valeurs démocratiques libérales qu’on lui prête. C’est raté:

First, the Arab public consistently and overwhelmingly expresses the view that attitudes toward the United States are shaped by American policies, not by American values. When asked to assess the role of the Arab-Israeli issue in forming their opinion of the United States, more than three quarters say it is at least somewhat important, and half or more consistently say it is « extremely important ».

There was some variation across countries in the percentage of people who ranked the issue of policy toward the Arab-Israeli conflict as being “extremely important” in developing their views of the United States. In the 2006 survey, for example example, 65% of Moroccans, 76% of Jordanians, and 54% of Saudis ranked it as “extremely” important, whereas only 43% of Egyptians identified it this way.

Sur Israël, la paix, oui, mais une paix juste, et s’il faut des actions militantes pour atteindre la paix dans la justice, soit:

Those who are in principle opposed to an agreement with Israel are a minority in every country, with a majority stating that they would accept a peace agreement based on the 1967 borders. But the other side of the coin is a result that explains how people who support peace can also support militancy: a plurality of Arabs overall support peace, but do not believe that Israelis will ever accept such peace (1)

Même la médiévale guéguerre sectaire que médias séoudiens -voire certains médias « occidentaux » (2) – ont de toutes leurs forces tenté d’activer entre sunnites et chiites ne semble pas prendre:

It is also clear that the Iraqi sectarian conflict, the rise of Hezbollah as a militant Shiite group, and the increasing influence of Iran in the shadow of Iraqi devastation have highlighted the Sunni-Shiite divide. This divide entered the discourse in the Arab world in ways that have not been seen in decades. It is also true that some Arab governments have specifically made reference to this divide, notably in Jordan and Egypt, as a way of garnering Sunni Arab public support for their positions toward Iran and Hezbollah. The ugly way in which Saddam Hussein was executed also fueled more divisiveness, especially in the Jordanian discourse. The Lebanese crisis that followed the Lebanese-Israeli war of 2006 had a decidedly sectarian character—although the divisions were not entirely along sectarian lines. But is this divide the new lens through which the Arab public views the world?

The poll results from November/December, 2006, as well as the March 2008 poll, suggest a different story, although this continues to unfold. First, while a number of Arab governments took an anti-Hezbollah position (even publicly) their public had significantly improved its views of Shiite Hezbollah, even as some of the discourse continued to be sectarian. Surprisingly, this was even more so in the 2008 poll. When asked to identify the leader they admire most (in an open-ended question), the number one answer overall, (and especially in predominantly Sunni countries such as Egypt, Morocco, and Jordan) was Hasan Nasrallah, Hezbollah’s leader.

In fact, the leadership question is revealing in other ways. The top four leaders in 2006 (by relatively small margins) were all non-Sunni, with three being non- Arab: Nasrallah, Jacques Chirac, Hugo Chavez, and Iran’s Mahmoud Ahmadinajad. And while the 2008 poll had an Arab leader in the top three (Bashar Assad), none was Sunni Arab. These results indicate that most people are answering this question through the prism of their anger with Israel and the United States—not through the Shiite- Sunni divide or through the lens of Muslim vs. non-Muslim divide. While the public may not know much about these leaders and may not be embracing what they stand for in their own countries, their answers give clues about their sense of what is important to them at the time of the poll.

Choquant, n’est-il pas?

(1) Telhami fait preuve de son très fort tropisme gouvernemental étatsunien en commentant que ceux qui sont pour une paix juste impliquant le retrait de tous les territoires occupés en 1967 mais qui ne croient pas qu’Israël accepterait une telle paix « ne travaillent pas pour la paix » (p. 16). A mon humble avis, c’est ceux qui se refusent à cette paix juste « qui ne travaillent pas pour la paix », sauf à avoir la même conception de la paix que Sofia Essaïdi.

(2) J’utilise ce terme par paresse intellectuelle assumée, pas parce que je crois qu’il existerait une entité politique ou culturelle de ce nom – « Occident » n’est, tout comme « Orient », qu’un terme idéologique.

الضمير العربي

Une assez belle prestation, diffusée le 27 février dernier sur des dizaines de chaînes arabes, et qui réunit le gotha de la chanson arabe, de Cheb Khaled à Lotfi Bouchnaq en passant par Nancy Ajram (je sais, elle ne présente guère de rapport avec la chanson arabe, mais bon…) – mais je n’ai pas relevé d’artiste marocain-e (je n’ai cependant pas fait attention à tous les noms d’artiste) – il est vrai que certaine artiste marockaine préfère célébrer les soixante ans de la nakba en compagnie des admirateurs d’Israël.

On relèvera l’équilibrisme des paroles, dûes à la plume du Palestinien Ahmed Al Aryan, ainsi que des images très efficaces qui les accompagnent et les illustrent – tant Rafiq Hariri que Yasser Arafat et cheikh Ahmed Yassine défilent à l’écran, et les attentats terroristes (Dar es-salaam 1998, NY 2001, Casablanca 2007, Alger 2007) imputables aux groupes jihadistes figurent aux côtés des images violentes de la colonisation israëlienne de la Palestine et de l’agression israëlo-étatsunienne au Liban et en Irak (le Golan syrien semble bizarrement éclipsé, mais c’est peut-être faute d’images, même si la désolation de Quneitra est amplement documentée). Le même équilibrisme vaut pour l’évocation de la religion, et plus particulièrement l’affaire des caricatures danoises: certaines images semblent autant dénoncer les caricatures que certaines protestations excessives contre elles, et les paroles évoquent les trois religions monothéistes en les plaçant toutes les trois sur un pied d’égalité en matière de pacifisme intrinsèque de leur message essentiel. Enfin, le sectarisme sunnites/chiites vivement encouragé par les Etats-Unis et l’Arabie séoudite est catégoriquement condamné.

Certaines images m’ont bouleversé. D’autres colportaient un message implicite – comme l’image d’un Amr Moussa désabusé et celle de dirigeants arabes, dont Boutef’, marchant piteusement sur un tapis rouge. En tout état de cause, un produit et un message très habiles.

J’ai toujours été persuadé que le rapprochement inter-arabe ne serait jamais le fait des gouvernants mais celui des citoyens – que ce soit ceux qui partagent les mêmes idéaux d’indépendance et de refus de la colonisation ou ceux qui se contentent de partager la même culture et la même envie de se débarasser de régimes parasitaires et de pesanteurs archaïques. Bien évidemment, les gouvernants arabes, sans exception, sont farouchement opposés à tout rapprochement entre peuples, même si le poids de l’opinion publique (qui n’existe pas, comme l’a expliqué Bourdieu) les contraints à une vigoureuse hypocrisie en la matière – ceci explique notamment la grande sévérité avec laquelle les pays arabes (la Syrie faisant partiellement exception) traitent les demandes de visa de ressortissants d’autres pays arabes – un Palestinien n’ayant pas la nationalité israëlienne aura ainsi infiniment plus de mal à obtenir un visa pour le Maroc qu’un Israëlien.

Bien évidemment, il coule de source que de grands clivages sociaux, économiques, historiques et culturels partagent les peuples arabes – je ne suis pas particulièrement nostalgique de Michel Aflaq. Et la solidarité arabe n’implique en aucun cas le droit d’opprimer les minorités non-arabes de ces pays. Mais il est amusant de noter la hargne et la rage avec laquelle les gouvernants et leurs porte-voix médiatiques – au Maroc, cela se double bien évidemment du clivage social a coloration linguistique opposant francophones à arabophones, les premiers n’ayant généralement aucun intérêt (1- par manque de maîtrise de l’arabe classique, et donc par souci de valoriser la langue française qu’ils maîtrisent; 2- par souci de se distinguer socialement de leurs compatriotes arabophones) à un quelconque panarabisme, ne fût-il que simplement culturel. Il suffit de lire blogs et médias francophones pour s’en convaincre – la construction européenne y est sans doute souvent plus louangée que ne l’est l’idée d’une solidarité arabe, et pas seulement parce que la première est une réalité politique alors que la seconde n’est qu’un sentiment populaire.

Il faudrait d’ailleurs que l’on m’explique pourquoi certains de ceux qui s’extasient devant la construction européenne, l’Union méditerranéenne ou – plus rarement, sans doute à cause de l’epithète – l’Union du Maghreb arabe sont si souvent réticents à l’idée d’une unité arabe (je ne pense pas nécessairement à une union arabe telle qu’elle a été conçue dans les années 60) – quoi qu’on en dise, le Maroc et l’Irak ont objectivement plus de points communs que la Slovénie et la Finlande ou le Portugal et la Suède…

Pour en revenir à الضمير العربي: ça vaut tout de même mieux que « بكره إسرائيل » de Shaaban Abdel Rahim, non?

Il y avait bien un grain de vérité dans cette chanson, écrite par Islam Khalil, mais enfin, « wa baheb Amr Moussa » – à moins que ce soit du second degré…

Par ailleurs: ce clip n’a pas été diffusé par les médias d’obédience séoudienne – l’Arabie séoudite, véritable chancre cancéreux du monde arabe, présente ainsi la particularité d’avoir nourri intellectuellement sinon matériellement Al Qaïda, et d’être simultanément le partenaire inconditionnel d’Israël et des Etats-Unis dans l’étouffement de toute velléité de résistance contre la domination de ces deux Etats au Moyen-Orient. Afin de contourner la censure séoudienne, je convie ceux qui le souhaitent de diffuser et faire diffuser ce clip, sur leurs blogs ou ailleurs, même si comme moi ils ne partagent pas tout à fait sa ligne.

Hat-tip: Label Ash et l’inégalable Culture & Politiques Arabes.

Les tribunaux anglais, c’est quand même autre chose

L’actualité de ces dernières semaines a comporté deux informations judiciaires intéressantes, touchant éminemment au domaine politique.

Dans un premier jugement, la High Court (comme son nom ne l’indique pas, il s’agit du tribunal de première instance, compétent en matières civiles, commerciales, pénales et administratives, le Royaume-Uni en général et l’Angleterre et le Pays de Galles en particulier n’ayant pas plusieurs ordres juridictionnels, comme la France ou (hélas) le Maroc) a ainsi ordonné la reprise d’une enquête administrative du Serious Fraud Office sur les pots-de-vin d’un milliard de livres sterling versés au prince Bandar Bin Sultan lors d’une série pharaonesque de vente d’armes britanniques à l’Arabie séoudite. Ce scandale avait défrayé la chronique, et surtout la décision du gouvernement britannique d’ordonner la fin de l’enquête administrative pour « raisons diplomatiques ». Des ONG britaniques avaient alors décidé d’initier une action en justice contre la décision de ne pas enquêter sur le scandale – et la High Court leur a récemment donné raison.

Le jugement de la High Court du 10 avril 2008 dans l’affaire The Queen on the Application of Corner House Research and Campaign Against Arms Trade v. The Director of the Serious Fraud Office and BAE Systems PLC est dévastateur pour le gouvernement, et plus encore pour le régime cleptocrate et théocratique séoudien. Pour ce dernier, il est révélé qu’il fît des menaces directes contre le Royaume-Uni, ne menaçant non seulement de représailles commercialles, ce qui est de bonne guerre, mais aussi sécuritaires – en clair, la fin de la coopération sécuritaire et la perspective d’attentats terroristes sur le sol britannique (« if the investigation was not stopped, there would be no contract for the export of Typhoon aircraft and the previous close intelligence and diplomatic relationship would cease » – point 4 du jugement). Imaginons un instant que ces menaces aient été proférées par la Syrie, l’Iran, le Vénézuela ou la Corée du Nord… Enfin, sortons de notre songe et poursuivons notre lecture:

Ministers advised the Attorney General and the Director that if the investigation continued those threats would be carried out; the consequences would be grave, both for the arms trade and for the safety of British citizens and service personnel. In the light of what he regarded as the grave risk to life, if the threat was carried out, the Director decided to stop the investigation. (pt. 5)

Face aux menaces séoudiennes, qui mettaient en danger la vie de citoyens britanniques, le gouvernement britannique s’est couché de bonne grâce. C’est ce que constate Lord Justice Moses (rejoint par Mr Justice Sullivan) dans son jugement:

The defendant in name, although in reality the Government, contends that the Director was entitled to surrender to the threat. The law is powerless to resist the specific and, as it turns out, successful attempt by a foreign government to pervert the course of justice in the United Kingdom, by causing the investigation to be halted. The court must, so it is argued, accept that whilst the threats and their consequences are « a matter of regret », they are a « part of life ».

So bleak a picture of the impotence of the law invites at least dismay, if not outrage. The danger of so heated a reaction is that it generates steam; this obscures the search for legal principle. The challenge, triggered by this application, is to identify a legal principle which may be deployed in defence of so blatant a threat. However abject the surrender to that threat, if there is no identifiable legal principle by which the threat may be resisted, then the court must itself acquiesce in the capitulation. (pts. 6 & 7)

Lord Justice Moses rappelle que les questions de politique étrangère sont généralement exclues de la compétence des tribunaux:

The separation of power between the executive and the courts requires the courts not to trespass on what Lord Phillips CJ described as one of the forbidden areas, a decision affecting foreign policy (R on the application of Abbasi v Secretary of State for Foreign and Commonwealth Affairs [2002] EWCA 1598 § 106). In a case touching foreign relations and national security the duty of decision on the merits is assigned to the elected arm of government. Even when the court ensures that the Government complies with formal requirements and acts rationally, the law accords to the executive an especially wide margin of discretion (R (Al Rawi) v Foreign Secretary [2007] 2 WLR 1219 § 148). The courts are under no less an obligation to respect and maintain the boundary between their role and the role of government than the executive. (pt. 56)

Mais il rappelle que dans le cas présent, il ne s’agit pas de considérations de politique étrangère, mais de réaction de soumission à des menaces:

The essential point, as we see it, derives from the threat uttered, it is said, by Prince Bandar to the Prime Minister’s Chief of Staff. The nature and implications of that explicit threat have a significant impact on this application. The challenge was originally resisted, in part, on the basis that the Director was entitled to discontinue the investigation as a result of the very grave threats to national and international security (see e.g. Detailed Grounds of Resistance § 10). But there is an ambiguity in the use of the word threat in that context. Threat as used in response to the claimants’ original challenge meant no more than risk. The Director’s decision was taken after assessment of the risk to security. But the grounds of resistance did not mention the fact that representatives of a foreign state had issued a specific threat as to the consequences which would flow from a refusal to halt the investigation. It is one thing to assess the risk of damage which might flow from continuing an investigation, quite another to submit to a threat designed to compel the investigator to call a halt. When the threat involves the criminal jurisdiction of this country, then the issue is no longer a matter only for Government, the courts are bound to consider what steps they must take to preserve the integrity of the criminal justice system. (pt. 57)

Voilà donc la distinction faite par la High Court: si le gouvernement peut parfaitement prendre en compte les conséquences diplomatiques d’une décision d’enquêter sur une affaire de corruption et, sur cette base, décider de ne pas poursuivre l’enquête, il ne peut cèder à une menace directe et spécifique sans menacer l’intégrité du système de la justice pénale. Suit ensuite des développements sur les rôles respectifs du gouvernement et des tribunaux dans le système constitutionnel britannique:

The constitutional principle of the separation of powers requires the courts to resist encroachment on the territory for which they are responsible. In the instant application, the Government’s response has failed to recognise that the threat uttered was not simply directed at this country’s commercial, diplomatic and security interests; it was aimed at its legal system. (pt. 57)

Had such a threat been made by one who was subject to the criminal law of this country, he would risk being charged with an attempt to pervert the course of justice. The course of justice includes the process of criminal investigation (R v Cotter [2002] 2 Cr App R. 29 at § 30 and 31). But whether or not a criminal offence might have been committed, the essential feature is that it was the administration of public justice which was traduced, it was the exercise of the Director’s statutory powers which was halted.

Threats to the administration of public justice within the United Kingdom are the concern primarily of the courts, not the executive. It is the responsibility of the court to provide protection. (…) The rationale for the court’s intervention is its responsibility to protect the rule of law. Simon Brown LJ’s words were obiter but the sources to which he referred establish a well-settled principle. The surrender of a public authority to threat or pressure undermines the rule of law (see Lawton LJ’s emphatic response to those who sought to frustrate the exercise of statutory powers in R v Chief Constable of Devon and Cornwall Constabulary, ex p. CEGB [1982] QB 458,472-3, cited by Simon Brown LJ at p.61). That principle must apply with even greater force where the exercise of statutory powers in relation to the administration of justice has been halted by threats. (pts. 59 & 60)

La leçon de droit constitutionnel devient plus incisive:

The Government’s answer is that the courts are powerless to assist in resisting when the explicit threat has been made by a foreign state. Saudi Arabia is not under our control; accordingly the court must accept that there was nothing the Director could do, still less that the court can do now. Mr Sales said, as we have already recalled, that whilst it is a matter of regret, what happened was a part of life. The court cannot intervene but should leave the Government to judge the best course to adopt in response to the threat.

This dispiriting submission derived from the uncontroversial proposition that the courts in England will not adjudicate upon acts done abroad by virtue of sovereign authority (see Buttes Gas v Hammer [1982]AC 888 at 931G-932F and R v Bow Street Magistrate ex p. Pinochet(no.3) [2000] 1 A.C. 147 at 210).

The legal relationships of the different branches of government, and the separation of powers depend on internal constitutional arrangements. They are of no concern to foreign states (see Lord Millett in R v Lyons [2003] 1 AC 976 at § 105).
Mr Sales’ submission appears to us not to be one of principle but rather one of practicality: resistance is useless, the judgement of the Government is that the Saudi Arabian government will not listen and the authorities in the United Kingdom must surrender. That argument reveals the extent to which the Government has failed to appreciate the role of the courts in upholding and protecting the rule of law.

The courts protect the rule of law by upholding the principle that when making decisions in the exercise of his statutory power an independent prosecutor is not entitled to surrender to the threat of a third party, even when that third party is a foreign state. The courts are entitled to exercise their own judgment as to how best they may protect the rule of law, even in cases where it is threatened from abroad. In the exercise of that judgment we are of the view that a resolute refusal to buckle to such a threat is the only way the law can resist.

Surrender deprives the law of any power to resist for the future. In ex p. Phoenix Aviation, Simon Brown LJ criticised the public authorities who failed to consider what he described as the awesome implications for the rule of law, and the inevitable impact upon the ever more enthusiastic future conduct of the protesters [p.62]. The context of the threat, in the present case, was the investigation of making bribes to foreign public officials, an offence introduced in 2001. If the Government is correct, there exists a powerful temptation for those who wish to halt an investigation to make sure that their threats are difficult to resist. Surrender merely encourages those with power, in a position of strategic and political importance, to repeat such threats, in the knowledge that the courts will not interfere with the decision of a prosecutor to surrender. After all, it was that appreciation which, no doubt, prompted the representatives of the Saudi Arabian government to deliver the threat. Had they known, or been told, that the threat was futile because any decision to cave in would be struck down by the courts, it might never have been uttered or it might have been withdrawn.

Certainly, for the future, those who wish to deliver a threat designed to interfere with our internal, domestic system of law, need to be told that they cannot achieve their objective. Any attempt to force a decision on those responsible for the administration of justice will fail, just as any similar attempt by the executive within the United Kingdom would fail. (pts. 73 à 75, 77 à 80)

Les juges critiquent ensuite la soumission lâche du gouvernement britannique, qui n’a même pas essayé de résister aux menaces séoudiennes:

There is no evidence whatever that any consideration was given as to how to persuade the Saudis to withdraw the threat, let alone any attempt made to resist the threat. The Director did not himself consider this issue. His assessment of the threat and its consequences relied on the advice of others. There is nothing to suggest that those advising him on this issue had made any attempt to resist the threat. They merely transmitted the threat to the Director, and explained the consequences if it was carried out. When this question was raised, in argument, Mr Sales responded that that issue was not one which the defendant had come to court to meet. Moreover, he suggested the court should assume that due consideration had been given as to whether the Saudis might be persuaded to withdraw their threat and as to how its consequences might be avoided.

We are not prepared to make any such assumption. It is not implicit in Mr Wardle’s statement. The defendant and Government were well aware that the accusation was that they had surrendered too readily; it was for them to show not only that the consequences of the threat were dire but that the threat itself could not be mitigated or withdrawn. (…)

No-one suggested to those uttering the threat that it was futile, that the United Kingdom’s system of democracy forbad pressure being exerted on an independent prosecutor whether by the domestic executive or by anyone else; no-one even hinted that the courts would strive to protect the rule of law and protect the independence of the prosecutor by striking down any decision he might be tempted to make in submission to the threat. If, as we are asked to accept, the Saudis would not be interested in our internal, domestic constitutional arrangements, it is plausible they would understand the enormity of the interference with the United Kingdom’s sovereignty, when a foreign power seeks to interfere with the internal administration of the criminal law. It is not difficult to imagine what they would think if we attempted to interfere with their criminal justice system. (…)

The Director failed to appreciate that protection of the rule of law demanded that he should not yield to the threat. Nor was adequate consideration given to the damage to national security and to the rule of law by submission to the threat. No-one took any steps to explain that the attempt to halt the investigation by making threats could not, by law, succeed. The Saudi threat would have been an exercise in futility, had anyone acknowledged that principle. We are driven to the conclusion that the Director’s submission to the threat was unlawful. (pts. 87, 88, 90 et 102)

La conclusion de la High Court est sans appel – au figuré seulement, puisque le Serious Fraud Office a annoncé sa décision de saisir la House of Lords, qui est la cour suprême en Angleterre et au Pays de Galles (et en Ecosse en matière civile):

The claimants succeed on the ground that the Director and Government failed to recognise that the rule of law required the decision to discontinue to be reached as an exercise of independent judgment, in pursuance of the power conferred by statute. To preserve the integrity and independence of that judgment demanded resistance to the pressure exerted by means of a specific threat. That threat was intended to prevent the Director from pursuing the course of investigation he had chosen to adopt. It achieved its purpose.

The court has a responsibility to secure the rule of law. The Director was required to satisfy the court that all that could reasonably be done had been done to resist the threat. He has failed to do so. He submitted too readily because he, like the executive, concentrated on the effects which were feared should the threat be carried out and not on how the threat might be resisted. No-one, whether within this country or outside is entitled to interfere with the course of our justice. It is the failure of Government and the defendant to bear that essential principle in mind that justifies the intervention of this court. We shall hear further argument as to the nature of such intervention. But we intervene in fulfilment of our responsibility to protect the independence of the Director and of our criminal justice system from threat. On 11 December 2006, the Prime Minister said that this was the clearest case for intervention in the public interest he had seen. We agree.

Affaire à suivre donc, et il n’est pas dit que la House of Lords, si elle décide de juger l’affaire, prenne une décision identique à celle de la High Court.

Dans une autre décision récente, la House of Lords a par contre rejeté l’action initiée par les familles de deux soldats britanniques morts en Irak, invoquant par ricochet l’article 2 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH) protégeant le droit à la vie afin d’obtenir la création par le gouvernement d’une commission d’enquête indépendante sur les conditions de l’entrée en guerre du Royaume-Uni, et tout particulièrement sur la légalité de cette guerre. La House of Lords a donc décidé dans l’affaire Regina (on the application of Gentle (FC) and another (FC)) v The Prime Minister and others, à l’unanimité des neuf juges, que l’article 2 de la CEDH n’imposait pas l’existence d’un mécanisme permettant de déterminer la légalité d’une participation à une guerre préalablement à celle-ci. Le raisonnement implicite des Law Lords est en fait que la décision d’aller en guerre n’est pas une décision qui est de la compétence des tribunaux, mais d’autres organes constitutionnels – parlement et gouvernement – c’est donc un exemple proche de la théorie dite de l’acte de gouvernement, bien connue en droit administratif français. Une décision qu’on peut difficilement qualifier de décevante, car on ne pouvait raisonnablement s’attendre à autre chose.

Pascal Bruckner, roitelet de l’essaysime à la française

Deux posts intéressants consacrés à Pascal Bruckner avaient échappé à mon attention lorsque j’avais commenté son invitation officielle au dernier Salon du Livre de Casablanca, où il pérora de manière lymphatique et hypocrite sur son rapport à la liberté d’expression, à la guerre en Irak et à la colonisation.

Le bloggeur Harold Bernat-Winter, dont le blog s’intitule opportunément Critique, et critique de la critique, s’attaque – en deux parties (I et II) – au roitelet de l’essayisme à la française (il me semble que l’expression a aussi été utilisée par Bourdieu s’agissant de cette dernière discipline) qu’est Pascal Bruckner.

Dans le même ordre d’idées, je vous conseille son billet « A Garcin, Assouline, Enthoven, Onfray, Cespedes, Redeker et tous ceux à venir… » ou celui consacré à Luc Ferry. Par contre, ses billets sur le 11 septembre, je ne les sens pas trop…

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