L’aide militaire étatsunienne au Maghreb

Un article intéressant sur PBS.org sur les montants d’aide militaire versés par les Etats-Unis en 2010 et depuis 1946 mérite quelques commentaires. Si Israël est numéro 1 sur toute la période, l’Afghanistan reçevait plus en 2010, tandis que l’Egypte se trouve à la 3e place dans les deux cas – même si l’aide militaire étatsunienne n’atteint jamais le compte du ministère de la défense à la banque centrale égyptienne:

« The $1.3 billion that goes to the Egyptian army doesn’t really go to the Egyptian army. It goes to an account that stays in the U.S. for the Egyptian army to buy U.S. hardware, » said Farouk El-Baz, an Egypt-born scientist and administrator at Boston University who was an adviser to the late President Anwar Sadat.

Egypt is « totally dependent on U.S.-made military hardware, » El-Baz said, and has been since 1979, when what amounts to a U.S. monopoly on arms sales to Egypt was written into the Camp David Accords. Prior to that agreement establishing peace with Israel, Egypt’s military had been a Soviet client.

« The aid is recycled within the U.S., » said Mohammed Akacem, a professor of economics at the Metropolitan State University of Denver. Taxpayers give the money to the IRS, which disburses it to the Pentagon, which spends it with U.S. defense contractors.

The Egyptians then take the arms, which over the years have included the F-16 air-to-air combat fighter from Lockheed Martin and the M1A1 Abrams tank from General Dynamics.

« It’s what we used to call ‘tied aid’ back in the ’70s and ’80s, » said Akacem, referring to an aid agreement that stipulates that the recipient country must spend its aid money within the donating country.

Les montants versés à l’Egypte sont faramineux sur la période – plus de 57 milliards d’USD, même si ce montant pâlit par rapport aux 123 milliards d’USD versés à Israël.

Le cas de la Turquie est intéressant: si ce pays est 4e sur la période 1946-2010, avec 40 milliards d’USD soit 6,11% du total de l’aide militaire à l’étranger, il ne reçevait que 5 millions d’USD en 2010, soit 0,04% seulement de l’aide militaire US à l’étranger cette année-là.

On retrouve d’autres surprises – le Soudan reçevait ainsi près de 127 millions d’USD en 2010 – mais c’était avant la sécession du Sud-Soudan, effective en 2011, et on peut peut-être présumer que l’aide militaire allait aux forces du SPLA constituant l’ossature de l’armée du Sud-Soudan plutôt que l’armée du nord, dirigée par le président Omar Bachir, dont les Etats-Unis ont obtenu qu’il soit inculpé par la Cour pénale internationale, sur saisine – en 2005 – du Conseil de sécurité. Le Venezuela reçoit quant à lui 329.000 USD et la Chine 190.000 USD – dans ces deux cas, on peut présumer qu’il s’agit de la formation d’officiers de ces pays aux Etats-Unis ou des activités assimilées. Le montant que ne parviens absolument pas à comprendre ce sont les 127 millions d’USD pour la Russie en 2010 – si quelqu’un a des explications à ce sujet, je suis preneur…

Voyons de plus près les montants pour le Maghreb, d’abord en 2010 puis sur la période 1946-2010:

2010:

1- Tunisie $20,313,000

2- Maroc $12,322,247

3- Algérie $1,015,000

4- Libye $469,000

5- Mauritanie $407,000

1946-2010:

1- Maroc $2,334,870,797

2- Tunisie $1,776,127,354

3- Libye $99,662,397

4- Algérie $10,459,519

5- Mauritanie $4,453,616

Quelques remarques:

  • Globalement, le Maghreb est une région peu importante dans le cadre de l’aide militaire US – au total, les 5 Etats du Maghreb ont reçu ensemble 0,67% de l’aide militaire globale des Etats-Unis de 1946 à 2010 – et cette importance est en chute libre, puisque ces 5 Etats ne totalisaient que 0,22% du total de l’aide militaire US en 2010. L’Egypte reçoit en trois ans ce que le Maghreb a reçu de 1946 à 2010. Ca choquera quelques Marocains et peut-être surtout quelques Algériens, mais le Maghreb n’est pas, militairement et stratégiquement parlant, au coeur de la vision US sur le monde qui les entoure – encore que l’évolution de la Libye pourrait changer la donne, même si l’aide militaire à strictement parler ne semble pas d’actualité pour cet Etat pétrolier.
  • Si le Maroc est le premier bénéficiaire de l’aide militaire US en valeur absolue, la Tunisie est bien évidemment la première par habitant, sa populationétant un tiers de celle du Maroc;
  • Maroc et Tunisie, tous deux au régime conservateur sur le plan politique, libéral en matière économique et pro-occidental (depuis 1961 pour le Maroc) se partagent 97% du total de l’aide militaire US sur la période;
  • La Libye et l’Algérie ont reçu très peu – pas seulement en raison de leur régime politique et des choix diplomatiques qui en ont découlé, mais aussi surtout en raison de leur caractère d’Etats rentiers, avec de très fortes entrées de devises en raison d’exportations d’hydrocarbures. Ceci n’empêche pas des liens sécuritaires très bons entre l’Algérie et les USA;
  • La Mauritanie paie bien évidemment des choix politiques malheureux vu de Washington – l’alignement sur l’Irak en 1991, et sans doute aussi une très faible capacité d’absorption de ses forces armées, de très loin le splus faibles des cinq Etats maghrébins;
  • Ces chiffres devraient être complétés par les statistiques de ventes d’armes sur la même période pour donner une image complète des liens militaires avec les Etats-Unis – mais ça ne bouleverserait pas véritablement le classement, car la Tunisie et surtout le Maroc s’équipent auprès des Etats-Unis mais également auprès d’autres pays de l’OTAN – surtout la France et l’Espagne pour le Maroc.On constate, à lire les statistiques de SIPRI sur la période 1950-2012, que l’Algérie a acheté 20 de ses 24 milliards USD d’armes auprès de l’URSS/Russie; pour la Tunisie, sur 1,9 milliards d’USD d’achats d’équipements militaires sur la même période, 768 millions d’USD sont achetés aux USA, 482 millions à la France, 217 à l’Allemagne et 134 à l’Italie – les pays OTAN ou UE représentent 96% des achats d’armement tunisiens; la Mauritanie, qui n’a dépensé que 323 millions d’USD sur cette période, en a acheté environ un tiers hors UE/OTAN, mais son premier fournisseur est la France, son deuxième l’Espagne et son troisième la Chine. Pour la Libye, les compteurs explosent: 31 milliards d’USD d’achats d’équipement militaire, avec la part du lion détenue par l’URSS/Russie, avec 23,5 milliards, et une honorable deuxième place pour la France (3,3 milliards) et une troisième place à l’Italie (1,4 milliards), des chiffres probablement en voie de changer avec le changement de régime. pour le Maroc, qui n’a pas la rente hydrocarbures de la Libye ou de l’Algérie, le montant n’est « que » de 9,5 milliards, dont 90% achetés auprès de fournisseurs OTAN ou UE, la France (3,4 milliards) et les Etats-Unis (3,3 milliards) étant au coude à coude, loin devant les Pays-Bas (508 millions) et l’espagne (500 millions). On notera les faibles montants, pour ces cinq pays, des ventes britanniques et allemandes.
  • Plus intéressant encore pour la pérennité des liens militaires, la formation des militaires est probablement l’élément le plus efficace pou nouer des liens personnels et politiques entre armées étrangères (d’où l’active politique marocaine de formation de militaires de pays francophones d’Afrique de l’Ouest, notamment à l’Académie royale militaire de Dar Beida à Meknès). On sait le rôle politique fondamental dans le régime politique algérien de l’armée, des anciens officiers de l’armée française ayant rejoint le FLN (assez tard pour certains…) – les DAF, alors que la majeure partie des officiers des générations ultérieures aura été formée en Egypte ou en URSS. Si les autres armées maghrébines ne semblent pas traversées par des rivalités aussi prononcées, difficile de se pronconcer là-dessus en l’absence de données chiffrées et crédibles;
  • Enfin, les liens avec l’OTAN – si on sait que le Maroc est le seul des 5 pays maghrébins à être officiellement un « major non-NATO ally » aux yeux du gouvernement étatsunien, l’OTAn a lancé en 1994 le Dialogue méditerranéen, qui vise – selon son document de base – à nouer des relations de coopération militaire et politique avec les pays méditeranéens. Quatre des cinq pays maghrébins en font partie, à l’exception de la Libye, invitée à participer en 2012 cependant. De nombreux exercices et manoeuvres communs ont ainsi été menées entre armées de l’OTAN et armées maghrébines, surtout le Maroc mais également l’Algérie.

Le Sahara, ligne rouge en Algérie

Chacun sait que le Sahara et son statut – partie intégrante du Maroc ou une « indépendance » aux couleurs algériennes – est une ligne rouge au Maroc. Ce qui est sans doute moins connu ce que ‘il s’agit aussi d’une ligne rouge en Algérie, où professer un point de vue favorable au Sahara marocain est source de d’ennuis. Dernier exemple en date, Nessma TV, chaîne satellitaire privée arabophone à capitaux tuniso-italiens (et pas n’importe quels capitaux italiens, puisqu’il s’agit de Mediaset, une société du holding Berlusconi). Très regardée en Algérie, sa couverture de l’affaire du Sahara jugée trop favorable au Maroc lui a valu bien des déboires:

Il s’agirait du dossier « Nessma TV », la télévision satellitaire tunisienne à vocation maghrébine dont Mediaset a acquis 25% des parts il y a un peu plus d’un an (25% supplémentaires sont contrôlés par la Quinta Communications de Tarak Ben Ammar, dont Fininvest est l’un des principaux actionnaires).

C’est justement pour promouvoir Nessma TV que Berlusconi s’était rendu en Tunisie au mois d’août dernier. Cette fois-là, c’était pour une visite privée, « informelle« , qui s’était conclut dans les studios de la chaîne de télévision avec une interview encore plus « informelle » pendant laquelle il fut clair que c’était l’hommes d’affaires qui parlait, l’entrepreneur et pas le président du Conseil:

« L’Italie augmentera les canaux d’entrées réguliers pour ceux qui recherchent de nouvelles opportunités. Nous leur donnerons la possibilité de travailler, d’avoir une maison. Nous garantirons l’instruction à leurs enfants et nos hôpitaux s’ouvriront à leurs besoins« .

Des mots sortis de la bouche d’un homme qui seulement trois mois avant cette déclaration avait vigoureusement protesté contre l’émergence d’une « société multiethnique » en Italie. Mais alors, sur Nessma TV, Berlusconi se trouvait devant un public télévisé potentiel de 80 millions de nord-africains: spectateurs et consommateurs d’abord, bien avant d’être d’éventuels futurs migrants.

Mais ce projet de première télévision privée du monde arabe en partenariat européen (« une télévision libre et indépendante qui apportera bien-être et démocratie ») a buté sur l’Algérie. La cause en est le Sahara occidental, territoire revendiqué par le Maroc qui y est aux prises avec le Front Polisario, mouvement de libération populaire soutenu militairement et diplomatiquement par le gouvernement de Bouteflika.

Nessma TV serait favorable au soutien des appétits marocains, et ce serait le motif pour lequel elle ne jouit d’aucun statut juridique ou commercial en Algérie, s’y retrouvant dans une situation paradoxale: être l’une des cinq chaines les plus visionnées du pays sans pouvoir toutefois capitaliser ce succès. Car un siège légal à Alger lui est indispensable pour percevoir les recettes publicitaires.

Son dossier de demande de régularisation de statut a depuis longtemps été déposé sur une table dirigeante algérienne. Bloqué. En tout cas, selon L’Expression, au moins jusqu’à ce Berlusconi ne traverse la méditerranée pour une visite officielle.

Qui sait si… la politique étrangère italienne ne risquerait pas tout à coup de développer un imprévisible et insoupçonnable intérêt pour l’épineuse question saharienne. D’ailleurs, comme le réfère le quotidien algérien, en échange du déblocage de dossier « il faudra bien faire quelque concession« … (Daniele Sensi via Italopolis)

L’article du quotidien algérien L’Expression auquel il est fait allusion citait explicitement la position de Nessma sur l’affaire du Sahar comme cause de ses problèmes avec le gouvernement algérien:

Et l’une des plus importantes est la question du Sahara occidental, traitée par la chaîne de façon favorable à la vision marocaine. Nessma TV présente une carte territoriale du Maroc qui indexe le territoire du Sahara occidental. Même dans l’émission de jeu Qui veut gagner des millions, les questions posées par l’animateur marocain, Rachid El Ouali, aux candidats issus du Maghreb arabe, évoque l’expansion territoriale du Maroc. La question du Sahara occidental est très sensible en Algérie et son mauvais traitement risque d’avoir des conséquences considérables sur les relations entre Alger et les opérateurs privés qui souhaitent investir dans l’audiovisuel algérien.

Plusieurs télévisions ont fait les frais de cette option auparavant. C’est le cas, notamment, d’Al Jazeera qui avait décidé de créer un bureau au Maroc avec un traitement très partial sur le Sahara occidental. Il est clair que l’audiovisuel en Algérie est lié à plusieurs paramètres: la ligne politique, le dossier du Sahara occidental, la France et surtout la gestion de l’actualité politique algérienne. Donner la parole à des opposants ou des ennemis de la cause nationale pourrait fermer éternellement le bureau en Algérie. Le cas de Nessma TV et sa gestion du dossier du Sahara occidental n’est pas unique. Il expose seulement les raisons et les visions d’un pays qui aspire à garder sa vision des choses. (L’Expression)

On apprend donc que le Sahara n’est pas seulement une cause nationale au Maroc mais également en Algérie…

Résultat des courses: Nessma TV vient d’être invitée à quitter le territoire algérien par le gouvernement – cela touchera surtout sa capacité à recueillir des recettes publicitaires d’annonceurs algériens, et bien évidemment les possibilités de tourner des émissions ou des reportages en Algérie.

« Quinze jours pour quitter le territoire algérien. » C’est en ces termes que Azzeddine Mihoubi, secrétaire d’État algérien chargé de la Communication, a mis fin, le 12 mai, aux relations pour le moins houleuses entre Nessma TV et son pays. La chaîne maghrébine s’était attiré plusieurs fois les foudres des Algériens en donnant l’impression de profiter de leur marché sans considération pour les attentes du public. Tout a commencé après « la guerre du Caire », qui a éclaté au lendemain des échauffourées qui ont suivi le match de qualification pour le Mondial sud-africain de football entre les Pharaons et les Fennecs (2-0), le 14 novembre 2009. (Jeune Afrique)

Il n’est pas fait mention ici du dossier du Sahara, dont on ne sait dans quelle mesure il a pesé sur l’issue finale du dossier (ça n’a pas facilité les choses, sans doute…) mais on notera la référence à l’Egypte et aux violences liées aux matches de foot de novembre 2009. Ce n’est pas la première fois ces derniers temps que le pouvoir algérien semble prendre des décisions à l’encontre d’opérateurs économiques étrangers sur des motifs autres que strictement commerciaux – pensons aux déboires de l’égyptien Orascom dans le ciment et la téléphonie mobile ou à ceux de l’émirati Emaar dans la promotion immobilière…

Ce que je pense du réferendum suisse interdisant les minarets

Donc les Suisses ont par votation populaire interdit, à 57% des suffrages exprimés, interdit que les mosquées en Suisse soient dotées de minaret. Tous les cantons suisses ont voté pour l’interdiction, à l’exception de trois des quatre cantons francophones que sont Genève (probablement la ville la plus cosmopolite de Suisse, en raison de la présence de l’ONU et de l’OMC, et qui a le plus à perdre avec son importante clientèle des pays du Golfe, et qui a voté non à 59,7% – si vous boycottez la Suisse, ne boycottez en tout cas pas Genève), le canton de Vaud et Neuchâtel (le Jura est le seul canton francophone à avoir voté pour, ainsi que le canton italophone du Tessin, les quatorze cantons germanophones, les trois cantons bilingues français/allemand et le canton trilingue des Grisons).

Quelques réflexions en vrac, et je regrette par avance de ne pouvoir éplucher la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme pour juger de la conformité de cette prohibition avec la liberté de religion prétendument protégée par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH).

  1. En soi, l’interdiction d’ériger des minarets au-dessus des mosquées suisses n’est pas à proprement parler scandaleuse. Je me rappelle que lors de la discussion de l’édification de la superbe grande mosquée de Stockholm à Björns trädgård (Medborgarplatsen), il fût très tôt convenu entre Islamiska förbundet i Sverige (l’Association islamique de Suède, une des associations musulmanes de Suède) et la ville de Stockholm que la mosquée n’aurait pas de minaret surélevé, mais qu’une des tourelles existantes sur ce bâtiment vieux d’une centaine d’années tiendrait lieu d’un minaret, purement décoratif puisque l’adan n’a bien évidemment pas lieu en dehors des locaux de la mosquée. Je ne suis pas sûr que le fait d’avoir un minaret soit imposé par le Coran ou la Sunna, mais allahou alem. La loi scélérate française permettant l’exclusion de l’école de filles voilées (et également de garçons sikhs portant le turban rituel) est objectivement infiniment plus attentatoire aux libertés individuelles que cette interdiction des minarets.
  2. Mais bien évidemment, aucune décision ou déclaration politique ne peut être appréciée abstraction faite de son contexte. De la même façon qu’un blague juive est plus marrante quand elle est racontée par Woody Allen que par Dieudonné, l’interdiction de minarets a une autre signification lorsqu’il fait suite à une initiative explicitement islamophobe avec un débat public et médiatique à l’avenant, que lorsqu’il s’inscrit dans le cadre d’une négociation entre l’autorité municipale en charge de l’urbanisme et le propriétaire d’un bâtiment.
  3. Le contexte suisse est celui désormais tristement banal – pensons aux Pays-Bas, où certains souhaitent suivre l’exemple suisse, ou au Danemark – d’un pays relativement libéral (encore que la Suisse ait eu des problèmes à traiter correctement ses travailleurs immigrés, notamment italiens) voire multiculturel (la Suisse compte quatre langues officielles et est historiquement partagée entre catholiques et protestants) virant, sous l’effet conjugué de la crise et du 11 septembre, vers une xénophobie et tout particulièrement une islamophobie de plus en plus clairement affichée: l’UDC, parti de droite islamophobe et xénophobe derrière l’initiative populaire de ce dimanche dernier, veut poursuivre plus loin sa politique de votations populaires islamophobes, en en proposant sur la burqa, la mutilation génitale (au demeurant déjà prohibée) ou le port du foulard au travail.
  4. Pour une fois, les réactions à l’étranger semblent unanimement négatives, qu’il s’agisse de pays arabes ou musulmans ou de pays européens, à l’exception bien évidemment des islamophobes patentés que sont Marine Le Pen, Geert Wilders ou les racistes de la Lega Nord italienne (padanienne?). Même la France officielle et médiatique, championne hors concours en matière de mesures discriminatoires prises sous couvert de laïcité, semble estomaquée par l’absurdité patente de l’islamophobie populaire suisse. Je dois dire que ces réactions m’étonnent grandement: ainsi, il serait plus condamnable d’interdire la construction de minarets (et non, pas de mosquées, la construction de minarets ne semblant pas être une quelconque obligation religieuse) que d’expulser des écoles et de la fonction publique des musulmanes recouvrant leurs cheveux. Au nom de quoi? Pourquoi cette absence de réaction face aux prohibitions – de degrés divers – turque, française et allemande du port du voile?
  5. Cet étonnement est plus fort encore à lire les réactions françaises: le ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner s’est déclaré « un peu scandalisé« , une formule d’une délicieuse hypocrisie – mais il faut reconnaître qu’il est isolé au sein de l’UMP, dont plusieurs dirigeants rotent d’aise en pensant aux perspectives offertes par l’islamophobie, le président du groupe parlementaire UMP à l’Assemblée nationale, Jean-françois Copé, bavant d’excitation à l’idée d’une loi interdisant niqab et burqa. Nul prise de conscience de l’incohérence à dénoncer l’interdiction des minarets et approuver celle du foulard porté par des collégiennes et lycéennes. Même les champions de la laïcité autoritaire est intolérante qui a cours légal en France (du moins s’agissant des musulmans, les cultes catholique, protestant et juif étant mieux lotis) semblent en retrait, notamment au PS, pourtant jamais le dernier à entonner le clairon de la laïcité en danger face aux hordes islamistes en hijab et burqa. Un coopérant français, Philippe brachet, avait écrit un livre intitulé « Descartes n’est pas marocain » sur son expérience marocaine. Un observateur neutre (suédois?) pourrait en écrire un autre aujourd’hui, intitulé « Descartes n’est pas (plus?) français« .
  6. L’effet d’entraînement de cette mesure islamophobe (deux Länder autrichiens l’avaient déjà adoptée) est aussi certain que celui de l’interdiction du voile dans les écoles publiques françaises, mesure reprise par des pays aussi éloignés de la laïcité à la française que la Belgique (régime de neutralité et non de laïcité, avec financement public du culte et cultes reconnus par l’Etat) et l’Allemagne (régime de concordat, avec impôt ecclésiastique et programmes scolaires explicitement basés sur les valeurs chrétiennes). Les constructions de mosquées font jaser en France (et ailleurs), et la droite islamophobe européenne s’est précipitée sur l’occasion – avec des débordements en vrille, comme en Italie, où la Lega Nord propose de rajouter un crucifix au drapeau italien, un peu sur le modèle de Saddam Hussein rajoutant Allahou akbar sur le drapeau irakien lors de l’invasion du Koweït (non pas qu’il soit illégitime pour les Italiens de se choisir le symbole qu’ils veulent sur leur drapeau, mais le contexte, le contexte…).
  7. Le summum de l’absurde revient cependant à certains dignitaires musulmans, qui devraient étouffer de honte plutôt que de prendre les mots « liberté religieuse » dans leur bouche. Je pense notamment à l’Arabie séoudite, mais aussi à l’OCI, qui a exprimé son inquiètude par le truchement de son secrétaire général turc, dont je n’ai pas souvenir qu’elle ait condamné l’interdiction de lieux de culte non-musulmans en Arabie Séoudite, ou des difficultés rencontrées pour l’édification d’édifices religieux chrétiens dans d’autres pays musulmans.
  8. Nadia Yassine, égérie d’Al adl wal ihsan, déclare dans un entretien à swissinfo.ch « les néo-conservateurs en ont rêvé, la Suisse l’a fait » et dénonce la victoire de l’émotionnel – je ne connais pas ses positions ou celles de son mouvement sur les lieux de cultes non-musulmans au Maroc, ce serait intéressant à creuser…
  9. Les églises catholique et protestante de Suisse étaient opposées l’interdiction des minarets – c’est souvent (pas toujours toutefois) des autres croyants européens que les musulmans peuvent attendre le plus de réconfort, et pas toujours des laïcs.
  10. La rapporteure spéciale de l’ONU sur la liberté de religion et de pensée, la pakistanaise Asma Jahangir, a condamné cette prohibition, de même que le secrétaire général du Conseil de l’Europe (à ne confondre sous aucun prétexte avec l’Union européenne).
  11. On parle déjà de recours devant la Cour européenne des droits de l’homme contre cette prohibition. Ne vous faites aucun faux espoir: cette Cour n’a pas eu la main tendre lorsque les libertés religieuses de musulmans ont été déférées devant elle. Elle est présidée par le français Jean-Paul Costa, qui prit activement part dans la campagne médiatique française en faveur de l’interdiction du voile en 2003/2004 en déclarant de manière décisive devant la bien nommée commission Stasi que le projet de loi d’interdiction du foulard à l’école publique était conforme à la CEDH. L’interdiction du foulard faite à une enseignante suisse (décision d’irrecevabilité dans l’affaire Dahlab contre Suisse (2001))  ou à une étudiante d’université turque (affaire Sahin contre Allemagne, jugements de 2001 et 2003) n’a pas ému la vénérable Cour, laquelle n’avait en son temps guère été émue par l’interdiction du parti communiste allemand (décision d’irrecevabilité du 20 juillet 1957, parti communiste d’Allemagne contre Allemagne), les interdictions professionnelles ouest-allemandes (Berufsverbote interdisant la fonction publique aux personnes soupçonnées de sympathies nazies ou communistes, affaire Kosiek contre Allemagne (1986), voir cependant en sens contraire l’affaire Vogt contre Allemagne (1995)), l’interdiction professionnelle d’un menuisier suédois travaillant pour le musée de la marine (affaire Leander contre Suède (1987)), et autres casseroles qui prouvent que la perfection n’est pas de ce monde, cette cour étant légitimement considérée comme une des plus légitimes de par le monde en matière de droits humains.
  12. Enfin, on peut lire des tombereaux de conneries de Marocains du genre « bein quoi, c’est bien pire au Maroc, les juifs et les chrétiens n’ont pas le droit d’y construire des synagogues ou des églises« . C’est faux: aucune interdiction de ce genre n’existe, aucun texte réglementaire ou législatif contient ce type d’interdiction. Il y a d’ailleurs un vide juridique regrettable s’agissant des lieux de culte chrétiens, réglementés par aucun texte normatif. Larbi en publie les preuves photographiques récentes, s’agissant des églises chrétiennes, et des projets de reconstruction de synagogues – la synagogue Simon Attias à Essaouira par exemple – ont pignon sur rue. Il y a des problèmes évidents de liberté religieuse au Maroc, mais cela n’autorise pas à dire n’importe quoi, de bonne ou de mauvaise foi.

Les antécédents des prostituées

CAMPAA~1
Je viens de lire ceci, dans un livre déniché tantôt chez un bouquiniste:

En résumé, il semble ressortir de cette étude que les causes ayant amené les femmes à la prostitution sont extrêmement diverses. Elles comprennent la faiblesse mentale et physique, les traits de caractère, les foyers malheureux et brisés, la mauvaise éducation, la négligence dont elles ont été victimes dans leur enfanceet leur adolescence, les mauvaises conditions de travail, les bas salaires, les emplois monotones et peu intéressants, le chômage, le brusque besoin d’argent, les charges qu’entraîne l’obligation d’entretenir des enfants et autres personnes, et l’influence des prostituées et des entremetteurs.

Il va de soi, cependant, qu’en un certain sens, ces causes sont d’ordre secondaire puisqu’elles n’entrent en jeu que lorsqu’il existe une demande de prostituées. Dès lors que cette demande existe, elles correspondent en tout cas à assurer l’offre correspondante; à défaut, elles continueraient sans doute d’agir, mais leurs résultats seraient manifestement différents. Les causes primaires seront toujours, nécessairement, la demande de prostituées – quelle que soit son origine – et l’acceptation, par l’opinion publique, de la prostitution, faits qui, l’un et l’autre, sont subordonnés à la philosophie et à la morale courantes, aux coutumes, aux traditions, à l’éducation et à la structure de la société. La prostitution n’est donc pas un phénomène isolé, non plus qu’elle n’est causée par la stupidité, la pauvreté, la paresse ou le vice d’un petit nombre de femmes. Bien au contraire, on l’a justement décrite comme étant « si subtilement et profondément enracinée qu’elle ne peut être sensible qu’à des influences exerçant leurs effets sur tous nos modes de pensée et de sentiment et sur toutes nos coutumes sociales » (1). Lorsqu’on étudie les faits exposés dans le présent rapport, il ne faut jamais perdre de vue les causes fondamentales de la prostitution.

(1) Havelock Ellis, « The task of social hygiene », Constable, London, p. 303

De qui sont ces lignes? Judith Butler, dans l’introduction à son rapport sur la prostitution commandé par le ministère suédois de la justice avant l’adoption en 1998 de la loi criminalisant l’achat des services des prostitué-e-s (l’offre de ces services n’est pas punissable quant à elle) (1)? Pierre Bourdieu, dans La domination masculine? Michel Foucault dans l’Histoire de la sexualité? Marcela Iacub, dans sa récente tribune dans Libération?

Du tout. C’est un extrait (pp. 76-77) d’un rapport n° C.218.M.120.1938.IV intitulé « Enquête sur les mesures de relèvement des prostituées (première partie): les antécédents des prostituées » de la Commission consultative sociale de la Société des Nations paru à Genève en 1938 – les auteurs du rapport ne sont pas identifiés. On s’imagine toujours que notre époque est la plus moderne et avancée, mais voilà des propos vieux de 71 ans d’une très grande fraîcheur: le problème de la prostitution n’est pas à chercher du côté des prostituées, mais des clients. Ce n’est pas un problème de vices quelconques du côté de la prostituée, mais un problème structurel de normes et d’acceptation sociales de l’achat des services des prostituées par les clients hommes. On n’est pas dans la supply-side economics, mais dans la demand-driven sociology. Le problème n’est pas à chercher auprès des prostituées italiennes et de l’Est venues donner l’illusion de sa virilité à Berlusconi, mais auprès de Berlusconi lui-même.

(1) En vertu du chapitre 6 article 11 du Code pénal suédois (Brottsbalken), est puni d’amende ou de six mois de prison quiconque se procure des relations sexuelles temporaires contre compensation financière, la punition étant encourue même si le paiement émane d’un tiers. Il est intéressant de noter qu’un des arguments utilisés par les défenseurs de Berlusconi pour excuser ses frasques pathétiques est qu’il n’aurait pas payé les prostituées de sa poche.

Israel and European fascists, or with enemies like that who needs friends…

Frank Vanhecke est parlementaire européen du parti post-fasciste belge – flamand plutôt, puisqu’il est séparatiste – Vlaams Belang, qui est le nouveau nom du Vlaams Blok (le parti dût changer de nom en 2004 pour garder son financement public par l’Etat belge suite à une décision de justice le déclarant non-démocratique – eh oui, l’Etat belge finance un parti qui souhaite sa disparition). Le Vlaams Blok fût fondé par Karel Dillen, ancien SS et nationaliste flamand ultra. Le Vlaams Belang, malgré des tentatives désespérées de se couper de son nazisme et antisémitisme initial pour se cantonner dans une xénophobie et une islamophobie finalement mieux acceptées, garde les stigmates du passé, indélébiles, en dépit des bonnes relations maintenues depuis des années entre ce parti et l’influente communauté juive anversoise.

Comme l’extrême-droite de la plupart des pays européens, le Vlaams Belang est traversé par une lutte interne intense entre pragmatiques – qui souhaitent se cantonner dans une xénophobie et une islamophobies lights, compatibles finalement avec une frange importante de l’opinion européenne, tout en souhaitant en finir avec l’embarassant fétichisme du passé fasciste, nazi et antisémite – ces fétiches impliquant une quarantaine politique absolue, contrairement à la xénophobie ou à l’islamophobie – ainsi, le Dansk Folkeparti, parti danois fortement xénophobe et surtout islamophobe, fait partie de la majorité parlementaire du premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen. En Italie, les post-fascistes d’Alleanza Nazionale font ménage commun avec Berlusconi et les régionalistes racistes de Lega Nord, tandis qu’en post-fasciste non-repenti a été élu maire de Rome à la tête d’une coalition de droite.

Jusqu’où les post-fascistes sont-ils prêts à aller pour se faire accepter? Jusqu’en Israël (comme la petite-fille du Duce, Alessandra Mussolini, favorable tant à Israël qu’à son grand-père): Frank Vanhecke déclare ainsi au quotidien Haaretz, dans un article intitulé « Belgian far right leader: I am one of Israel’s staunchest defenders« , son amour pour l’Etat sioniste:

« They say I’m antisemitic when the truth is I am one of Israel’s staunchest defenders in the European Parliament. I invite you to read my queries to the European Parliament concerning its unjust treatment of Israel, and about the support the same parliament is giving to Palestinian murderers. »

Vanhecke went on to say he thinks of himself as « a defender of Israel and of the Jewish people, » adding: « Israel stands for the spirit that we stand for; liberty and self-determination« .

Ce n’est pas nouveau: déjà, Filip Dewinter, homme fort du parti, avait appelé l’électorat juif de Flandre, et surtout d’Anvers, à voter pour le Vlaams Belang pour lutter contre l’ennemi commun, l’islam, non sans succès:

Filip Dewinter fait la part des choses...

Filip Dewinter fait la part des choses...

One of the most successful extreme-Right leaders in Europe, Filip Dewinter, recently called on the Jewish public to join his campaign against radical Islam and support his party.

Dewinter heads Belgium’s Vlaams Belang party, which advocates strict limits on immigration and has been denounced as xenophobic.

The politician called Antwerp’s large Jewish community a natural partner “against the main enemy of the moment, radical Islamic fundamentalism,” according to a report in The Independent.

Yahya Yahya: Une fois ça ne compte pas, deux fois c’est une habitude


Je vous ai déjà entretenu des tribulations judiciaires en Espagne du conseiller (c’est-à-dire membre de la Chambre des Conseillers, inutile deuxième chambre du Parlement marocain) rifain Yahya Yahya, déjà condamné par un tribunal du préside occupé de Mlilya à 15 mois de prison avec sursis pour violences à l’encontre de policiers espagnols (il avait été relaxé de l’accusation de violences conjugales). Les circonstances de cette affaire, je l’avais dit, étaient particulières, en ce sens que Yahya Yahya, tout président du groupe parlementaire d’amitié maroco-espagnole qu’il est, a des vues particulièrement fermes sur la question des présides occupés par l’Espagne, et en a fait son cheval de bataille politico-médiatique (je n’exclus pas une dose de sincérité, étant lié à l’Espagne tant par le passeport que par le mariage). Enfin, je vous avais expliqué que si son statut de parlementaire impliquait bien évidemment des complications du point de vue diplomatique, elle n’en avait aucune du point de vue judiciaire, l’immunité parlementaire dont il bénéficie ne valant que devant des tribunaux marocains.

Les faits sont très fragmentaires. Selon la Map:

M. Yahya, arrêté le 4 août dans la capitale italienne pour atteinte à l’ordre public, a été condamné, le lendemain, dans le cadre d’une procédure d’urgence, à une peine d’emprisonnement ferme de deux ans et demi.

Al Bayane rapporte ceci:

Relatant à la MAP les faits tels qu’ils se sont produits, M. Abdelaziz Yahya a indiqué qu’après avoir dîné en compagnie de son épouse, Yahya Yahya s’est rendu seul à un site Internet pour consulter sa boîte de correspondances électroniques avant de regagner sa chambre d’hôtel qu’il a trouvée entrouverte avec, à l’intérieur, deux hommes habillés en civil qui parlaient à sa femme en langue italienne qu’elle ne comprenait pas. Interrogés sur la raison de leur présence sur les lieux, un dialogue de sourds s’est alors établi entre les interlocuteurs, les deux italiens ne parlant pas espagnol et Yahya ne comprenant rien à ce que ses deux vis-à-vis débitaient en italien.
C’est alors que Yahya Yahya a demandé aux deux intrus, leur indiquant la porte de la chambre, de quitter les lieux. En guise de réponse, il a été aussitôt menotté et conduit manu militari au poste de police.

La seule députée italienne d’origine marocaine – tempérez votre enthousiasme, elle est berlusconienne – Souad Sbaï, rajoute son grain de sel, se voulant sans doute plus catholique que le Pape (1):

Although details of the MP’s arrest are still unclear, there are reports that Yahya was arrested and later sentenced for being under the influence of alcohol and for insulting police.

Moroccan-born Italian MP Souad Sbai, said she found the reports « strange ». Sbai questioned claims that Yahya was drunk since he is part of an Islamic party and the Muslim holy month of Ramadan was about to begin.

« It seems unlikely that he was drunk, » said Sbai in an interview with Adnkronos International (AKI).

Instead, Sbai says that maybe Yahya was not in Italy to « do shopping », but instead to organise an « extremist group », something that she finds « extremely alarming. »

On notera que Souad Sbaï ment/se trompe sur un point: le hizbicule auquel appartient Yahya Yahya, Al Ahd, n’est pas plus « islamique » que le Parti authenticité et modernité de moul traktor, dans lequel il vient de se fondre. L’idée que ce démagogue, doublé de riche industriel, fasse la tournée des popotes salafistes italiennes est digne de l’imagination interessée et opportuniste d’une députée berlusconienne. La réaction officielle marocaine ultérieure confirme d’ailleurs le caractère farfelu de ces allégations diffamatoires.

Une autre dépêche fait état d’une dispute avec son épouse – des faits identiques avaient déjà été invoqués contre lui lors de son procès à Mlilya, mais sans succès pour l’accusation – dans un bar branché de Rome (drôle de point de chute pour le comploteur salafiste décrit par la berslusconienne Souad Sbaï – puis une tentative d’harcèlement sexuel:

Unconfirmed reports say that Yahya had a violent discussion with his wife at a bar in Rome’s fashionable Via Veneto. He reportedly stormed out of the bar and sexually ‘molested’ a woman in the street.

He was stopped by Italian paramilitary police or Carabinieri but he attacked them. He was later sentenced to two years and three months of jail time for sexual violence, rioting and resisting a public official.

Peu de clarté sur les faits incriminés (j’ai du mal à croire par exemple que l’italien soit si incompréhensible que ça pour l’hispanophone, même émeché, qu’est Yahya Yahya), mais on peut constater que Yahya Yahya a été condamné selon une procédure expéditive – les faits se sont produits le 4 août, et il a été condamné le lendemain – et à une peine très lourde – 30 mois de prison ferme – s’il s’agit d’une simple rixe.

Sa famille prétend, en s’appuyant sur des allégations de violation des droits procéduraux de Yahya Yahya (dont notamment celui à un interprète lors du procès) qu’il s’agit d’un grand complot policier mêlant les services espagnols et leurs collègues italiens:

Dans ce procès, a-t-il dit, le tribunal de Rome s’est permis de passer outre les conditions élémentaires d’une justice équitable, avec en tout premier lieu le recours aux services d’un traducteur qui aurait permis à Yahya, lequel ne parle ni ne comprend la langue italienne, de s’exprimer sur les faits qui lui sont reprochés ».
Imaginons donc ce scénario risible, avec un homme au prétoire ne comprenant pas un mot de ce que dit le juge, de ce que dit l’avocat général, de ce que dit l’avocat de la défense.
« Compte tenu de ce qui précède, la famille, a-t-il souligné, a bien des soupçons sur une possible opération de coordination entre la police de Rome et les services de sécurité d’un autre pays européen ».
Notre étonnement, a dit Abdelaziz Yahya, était, d’autant plus grand que la manière dont était traité Yahya Yahya à l’intérieur de la prison prêtait à soupçon.
« En effet, a-t-il expliqué, dix jours durant, nous nous rendions au pénitencier où il était détenu, sans pouvoir lui rendre visite, encore moins lui remettre quelques objets simples dont il a besoin pour son quotidien ».

Cela paraît tiré par les cheveux, même s’il ne serait pas la première personne condamnée expéditivement pour des accusations infondées – même si des services de police étrangers peuvent se rendre service, ce complot nécessiterait la complicité de la magistrature italienne, laquelle est, contrairement au stéréotype, bien plus indépendante du pouvoir politique que, par exemple, la justice française – whatever that means…

En attendant, après avoir refusé, selon la presse italienne, l’assistance consulaire marocaine, et après avoir été empêché de rencontrer sa famille, Yahya Yahya a fait appel du jugement, et un tribunal italien a décidé de le placer en résidence surveillée au lieu de le maintenir en prison dans l’attente de son jugement en appel.

La réaction officielle marocaine est intéressante. Il apparaîtrait que les services consulaires marocains, généralement en charge de la protection consulaire accordée aux ressortissants marocains poursuivis pénalement à l’étranger – voir l’article 5 de la Convention de Vienne de 1963 sur les relations consulaires:

Les fonctions consulaires consistent à :
a) Protéger dans l’Etat de résidence les intérêts de l’Etat d’envoi et de ses ressortissants, personnes physiques et morales, dans les limites admises par le droit international;
(…)
e) Prêter secours et assistance aux ressortissants, personnes physiques et morales, de l’Etat d’envoi; (…)
i) Sous réserve des pratiques et procédures en vigueur dans l’Etat de résidence, représenter les ressortissants de l’Etat d’envoi ou prendre des dispositions afin d’assurer leur représentation appropriée devant les tribunaux ou les autres autorités de l’Etat de résidence pour demander, conformément aux lois et règlements de l’Etat de résidence, l’adoption de mesures provisoires en vue de la sauvegarde des droits et intérêts de ces ressortissants lorsque, en raison de leur absence ou pour toute autre cause, ils ne peuvent défendre en temps utile leurs droits et intérêts;

L’article 36 de la Convention précise le droit pour les services consulaires d’entrer en contact avec leurs ressortissants, y compris lorsqu’ils sont incarcérés:

Article 36
COMMUNICATION AVEC LES RESSORTISSANTS DE L’ETAT D’ENVOI
1. Afin que l’exercice des fonctions consulaires relatives aux ressortissants de l’Etat d’envoi soit facilité :
a) Les fonctionnaires consulaires doivent avoir la liberté de communiquer avec les ressortissants de l’Etat d’envoi et de se rendre auprès d’eux. Les ressortissants de l’Etat d’envoi doivent avoir la même liberté de communiquer avec les fonctionnaires consulaires et de se rendre auprès d’eux;
b) Si l’intéressé en fait la demande, les autorités compétentes de l’Etat de résidence doivent avertir sans retard le poste consulaire de l’Etat d’envoi lorsque, dans sa circonscription consulaire, un ressortissant de cet Etat est arrêté, incarcéré ou mis en état de détention préventive ou toute autre forme de détention. Toute communication adressée au poste consulaire par la personne arrêtée, incarcérée ou mise en état de détention préventive ou toute autre forme de détention doit également être transmise sans retard par lesdites autorités. Celles-ci doivent sans retard informer l’intéressé de ses droits aux termes du présent alinéa;
c) Les fonctionnaires consulaires ont le droit de se rendre auprès d’un ressortissant de l’Etat d’envoi qui est incarcéré, en état de détention préventive ou toute autre forme de détention, de s’entretenir et de correspondre avec lui et de pourvoir à sa représentation en justice. Ils ont également le droit de se rendre auprès d’un ressortissant de l’Etat d’envoi qui, dans leur circonscription, est incarcéré ou détenu en exécution d’un jugement. Néanmoins, les fonctionnaires consulaires doivent s’abstenir d’intervenir en faveur d’un ressortissant incarcéré ou mis en état de détention préventive ou toute autre forme de détention lorsque l’intéressé s’y oppose expressément.
2. Les droits visés au paragraphe 1 du présent article doivent s’exercer dans le cadre des lois et règlements de l’Etat de résidence, étant entendu, toutefois, que ces lois et règlements doivent permettre la pleine réalisation des fins pour lesquelles les droits sont accordés en vertu du présent article.

Les informations sur l’intervention des services consulaires marocains sont apparemment divergentes: selon une dépêche d’agence italienne, il aurait refusé l’intervention à son bénéfice des services consulaires marocains (notons qu’étant également espagnol et hollandais, il aurait pu invoquer la protection consulaire d’un ces deux pays):

For two weeks he refused to meet Moroccan authorities

Mais devinez quoi, selon sa famille, les autorités italiennes auraient refusé son accès aux services consulaires marocains:

Le Consulat général du Maroc, a-t-il indiqué, a saisi par écrit et par deux fois l’administration du pénitencier pour pouvoir rendre visite au Conseiller, sans jamais recevoir une quelconque réponse.
La visite ainsi sollicitée n’a pu avoir lieu que durant la matinée de jeudi, soit dix-huit jours après la saisie de ladite administration, et après protestation de la défense. Tout s’est déroulé comme si l’on est en présence d’un criminel hors pair.

La suite des événements rend plus crédible la version de la famille de Yahya Yahya: le Maroc a en effet rappelé son ambassadeur en Italie à Rabat pour consultations, invoquant la question – politique et non juridique – du statut de parlementaire de l’intéressé:

Dans un communiqué rendu public mardi dernier, le ministère des affaires étrangères et de la coopération avait souligné qu' » »A la suite de l’arrestation dans la capitale italienne de M. Yahya Yahya, membre de la Chambre des Conseillers, et du jugement expéditif prononcé à son encontre par le tribunal de Rome, l’Ambassadeur de SM le Roi en Italie a été convoqué à Rabat pour fournir aux autorités nationales les informations et appréciations nécessaires sur les motifs, les circonstances et évolutions de cette question préoccupante s’agissant en particulier d’un élu du peuple marocain » ».

On imagine mal que le Maroc aille jusque là pour défendre un de ses ressortissants qui refuserait toute assistance consulaire…

Là où ça devient intéressant c’est que s’il s’avère que les autorités italiennes auraient refusé à Yahya Yahya le bénéfice de l’assistance consulaire antérieurement à sa condamnation – et apparemment l’ambassade du Maroc à Rome n’a été notifié que le jour même de son procès, après l’heure du verdict selon son avocat – cela pourrait donner droit au Maroc de poursuivre l’Italie devant la Cour internationale de justice (CIJ), tout comme l’a fait le Mexique à l’encontre des Etats-Unis dans l’affaire Avena et autres ressortissants mexicains. Il ressort en effet de l’arrêt de la CIJ du 31 mars 2004 qu’un Etat doit notifier sans retard le poste consulaire d’un Etat tiers de la détention de ses ressortissants, afin de permettre à ce dernier de procurer l’assistance consulaire ou judiciaire prévue à l’article 36 de la Convention de 1963, de communiquer avec eux et de leur rendre visite.

Les faits tels qu’ils ressortent des informations publiées à ce stade ne permettent pas d’écarter l’hypothèse d’une violation, par les autorités italiennes, de leurs obligations en vertu de l’article 36 de la Convention. S’il s’avère que Yahya Yahya a été condamné en l’absence d’interprète, alors qu’on peut supposer que le consulat du Maroc aurait pu fournir une aide à cet égard, Yahya Yahya aurait là un argument intéressant à faire valoir auprès des juges de la Cour d’appel – une violation de son droit à la protection consulaire, alliée avec une violation de son droit à un procès équitable en raison de l’absence d’interprète, voilà de quoi faire tomber l’accusation la plus solide – ceci dit, je ne connais pas la procédure pénale italienne, et suis preneur d’avis informés sur la question.

Ceci étant, entre nous, je trouve troublant que Yahya Yahya ait été impliqué à deux reprises, dans deux pays différents, et en l’espace d’une année, à des rixes avec les forces de l’ordre suite à des disputes conjugales…

PS: Vous aurez noté avec moi que plusieurs agences de presse indiquent que Yahya Yahya représenterait la ville de Mlilya à la Chambre des Conseillers. C’est faux: si la logique officielle voudrait que les ressortissants des présides occupés, considérés villes marocaines, aient le droit de vote aux élections marocaines et désignent des représentants pour ces villes, la réalité veut malheureusement que le gouvernement marocain soit totalement incohérent dans ses revendications. De ce fait, ni Sebta ni Mlilya n’ont de représentants au parlement marocain.

Barbarie à Naples

Pourriez-vous continuer à vous bronzer et à vous baigner en présence de deux cadavres? Le fait que ces deux cadavres soit d’une ethnie que d’aucuns estiment inférieure – les roms – changerait-il quelque chose à votre réponse?

Jugez-en – les pieds qui dépassent de dessous les serviettes de bain appartiennent à Violetta et Cristina Ebrehmovich, deux jeunes fillettes de 12 et 11 ans, accessoirement d’origine rom, mortes noyées au bord d’une plage de Naples, dans l’indifférence quasi-générale des estivantscertains avaient cependant tenté de les sauver.

La grand-mère des deux fillettes dit fort justement (sur un excellent blog rom hébergé par la Tribune de Genève):

Vous pouviez respecter leur mort et vous ne l’avez pas fait. C’est vous qui êtes malades!

La mère n’est pas en reste:

Violetta se sentait italienne, comme toutes les jeunes de son âge, elle rêvait de devenir une star. Devant son miroir, elle dansait. Elle se sentait italienne, mais elle est morte comme une rom.

L’indifférence n’est bien évidemment pas générale:

C’est cette indifférence que dénonce l’archevêque de Naples, Crescenzio Sepe, dans La Repubblica, qui a publié ces photos terribles, lundi 21 juillet. « Ces images, dit le prélat, font encore plus mal à Naples que celles de ces derniers mois de la crise des déchets. »

Mais on peut se demander qui est le plus barbare, les baigneurs indifférents ou le gouvernement italien, qui, dans une mesure digne de l’apartheid sud-africain ou israëlien, prépare une loi visant le fichage, y compris les empreintes digitales (dans sa délicatesse, le gouvernement a décidé d’en exempter les mineurs), des seuls roms – du moins ceux habitants des campements non-reconnus:

Après ceux de Naples et de Milan, les habitants des camps nomades de Rome vont aussi être fichés. Dans la capitale italienne, ce sont les opérateurs de la Croix-Rouge, avec le soutien de médiateurs culturels, qui sont chargés de faire le recensement. Celui-ci doit débuter dans l’un des 50 camps sauvages de la ville au cours de la semaine.

Touché au vif par les reproches justifiés de mesure raciste sur le recensement des roms et notamment le relevé des empreintes digitales, le gouvernement italien a décidé de généraliser les empreintes digitales à tous les Italiens, les empreintes devant figurer sur la carte d’identité à compter de 2010 (pour rappel, cette mesure existe déjà au Maroc).

Berlusconi et la Lega Nord n’existent pas dans un vide politique – rappelons que Berlusconi a été élu, pour la troisième fois, et donc en pleine connaissance de cause. La xénophobie qui se dégage de son gouvernement, et cet incident estival, ne sont pas fortuits:

Une récente enquête d’opinion nationale a révélé que 68 % des Italiens estiment nécessaire de raser les campements Roms voire d’en expulser ses habitants. 160 000 personnes seraient ainsi reconduites à la frontière, la moitié possédant pourtant un passeport italien. Ces résultats répondent aux récents actes de violence répertoriés à la périphérie de Naples.

Après une tentative d’enlèvement d’un nourrisson par une jeune tzigane, d’intenses incidents ont éclaté dans des campements de Roms à Ponticelli, contraignant les Roms à se réfugier dans le plus grand camp, protégé par la police, pendant que leurs baraques étaient incendiées.

C’est le départ immédiat des Roms que souhaitent les Napolitains qui les accusent de divers délits et d’être ainsi un facteur d’insécurité. Selon le directeur de l’organisation de défense des droits de l’homme Every One, Matteo Pecoraro, «Cette hostilité est le résultat d’un langage enflammé et d’un climat général créé par le nouveau gouvernement, mais aussi par le précédent».

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