Adieu Abraham, notre frère

Serfaty avant sa détention

Le Maroc a perdu coup sur coup deux monuments, l’un dans le domaine littéraire et l’autre dans le domaine politique. Il s’agit bien sûr d’Edmond Amran el Maleh et d’Abraham Serfaty. Si les deux méritent autant d’attention et de commémoration, je compte m’attarder ici sur le cas d’Abraham Serfaty. Ce n’est pas seulementla mort qui les rapproche, mais aussi leur parcours politique – les deux militèrent en effet en même temps au sein du Parti communiste marocain (PCM), et tous deux se sont fait connaître au-delà de nos frontières pour leurs prises de position antisionistes. Serfaty semble d’ailleurs laisser entendre qu’ils se connaissaient à l’époque de la lutte pour l’indépendance – les deux, nationalistes convaincus, étaient fortement déçus par le caractère timoré de la réaction initiale du PCM, qui parlait encore en 1946 d’indépendance dans le cadre de l’Union française – cf. Abraham Serfaty & Mikhaël Elbaz, « L’insoumis: Juifs, Marocains et rebelles« , Desclée de Brouwer, Paris, 2001, p. 109 et surtout p. 126:

Serfaty: – (…) En fait, le noyau du Parti était constitué d’enseignants français suivant aveuglément les directives du PCF [Parti communiste français], jusqu’à dénoncer le Manifeste pour l’indépendance. C’est tout dire sur le PC et la question coloniale. Ali Yata met en avant la notion d’indépendance dans le cadre de l’Union française, en 1946.

Elbaz: – L’universalisme primait-il sur le nationalisme?

Serfaty: – Les deux pouvaient se rejoindre.

Elbaz: – Cela était-il pensable dans une société clientèliste, semi-féodale?

Serfaty: – Nous pouvions rêver de cela. Tel fut le cas d’Edmond Amran el Maleh qui vécut des années de clandestinité très éprouvantes, de 1952 jusqu’à l’indépendance. Il risquait, avec d’autres, sa vie. C’est dire que les luttes n’étaient pas contradictoires.

Né à Casablanca en 1926 d’un père marocain émigré au Brésil puis revenu au Maroc en 1922, Abraham Serfaty a eu l’honneur d’être exilé de force tant sous le Protectorat français que sous le régime de Hassan II. Militant communiste dès la fin de la seconde guerre mondiale, il sera illégalement expulsé du Maroc par les autorités françaises en 1952, ne revenant au Maroc qu’en 1956. L’ingénieur qu’il était il aura eu une brillante carrière au sein de l’Office chérifien des phosphates (OCP) puis de l’Ecole Mohammedia des ingénieurs, carrière que seul son militantisme communiste empêchera d’aboutir pleinement – il refusa même l’offre qui lui fut faite par le légendaire patron italien de l’ENI, Enrico Matteï, de venir travailler pour lui.

Longtemps désabusé de la ligne officielle du PCM, qui oscillait – après l’indépendance – entre nationalisme istiqlalien (1) et aveuglement pro-soviétique, Serfaty le quitta finalement (il était devenu entretemps le PLS) en 1970, pour fonder ce qui deviendra la plus connue – à défaut de la plus grande – organisation de l’extrême-gauche marocaine, Ilal amam (En avant). Passé à la clandestinité en 1972 après avoir été brièvement arrêté avec Abdellatif Laabi, il sera finalement arrêté le 10 novembre 1974 et sauvagement torturé (sa garde à vue dura… 14 mois!), puis condamné lors d’un inique et célèbre procès politique à Casablanca en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité pour atteinte à la sécurité de l’Etat. Sa soeur, Evelyne, mourra des suites des tortures infligées par la police marocaine sans avoir jamais trahi la cachette de son frère alors en clandestinité, tandis que son fils Maurice – qui était l’ami de Malika Oufkir (fille du général) ainsi que d’Ouzzin Aherdane, fils de Mahjoubi Aherdane –  sera également arrêté et torturé.

Une des répliques les plus absurdes des années de plomb marocaines il y aura droit de la bouche du juge d’instruction devant lequel il fut convoqué après des mois de détention clandestine et de torture quotidienne. Face à un Serfaty portant les stigmates physiques de la torture, le juge lui déclara « vous avez de la chance que nous soyions en démocratie » (2). Inutile de s’attarder sur ces propos, l’Instance équité et réconciliation étant passée par là.

En 1990/91, en conséquence du véritable séisme politico-diplomatique que fut la publication en France de « Notre ami le Roi » de Gilles Perrault (il n’aurait cependant pu être écrit sans les informations transmises notamment par Christine Daure-Serfaty, Perrault ayant principalement prêté sa notoriété à une entreprise militante), Tazmamart fut fermé et ses 28 survivants libérés, la majeure partie des prisonniers politiques libérés et parmi ceux-ci Abraham Serfaty, cependant immédiatement expulsé du Maroc – en 1991 -au prétexte farfelu de sa nationalité prétendument brésilienne (3)…

Serfaty en 1991, à sa sortie de prison

Petite parenthèse juridique:  il est un adage du droit marocain selon lequel la nationalité marocaine ne se perd ni ne s’acquiert. C’est faux depuis le Code de la nationalité de 1958, qui reconnaît à la fois la naturalisation et la déchéance de la nationalité marocaine. Le droit de la nationalité marocaine antérieure à cette loi best assez clair pour ce qui est de la perte de la nationalité:

« Le droit marocain a-t-il prévu ces cas de perte de la nationalité? Aucunement. Nous savons par ailleurs que la nationalité marocaine est dominée par le principe de l’allégeance perpétuelle (…). Or, l’allégeance perpétuelle exige qu’un individu conserve, sa vie durant, sa nationalité d’origine, quelle que soit la nature des événements qui influent sur le cours de son existence, quelle que soit l’aptitude de cet individu à revendiquer le bénéfice d’une naturalisation étrangère. On peut donc immédiatement poser en principe que la nationalité marocaine est indélébile et que, lorsqu’elle s’est annexé un individu, elle ne perd jamais ses droits. (…) La jurisprudence des tribunaux du Maroc, qui est déjà très riche de décisions en la matière, semble fixée dans le sens de la stricte application du principe de l’allégeance perpétuelle (…) » (Germain Chauvel, « Les notions d’Etat et de nationalité au Maroc », Librairie Farairre, Casablanca, 1937, pp. 174-175, 181)

De fait, le Sultan avait la possibilité d’accorder à titre individuel la faculté de renoncer à la nationalité marocaine – ces décisions, rares avant le Protectorat, furent systématiquement refusées sous le Protectorat. Le père d’Abraham Serfaty, né au Maroc, choisit, comme de nombreux juifs marocains du début du XXe, d’émigrer au Brésil avant de retourner au Maroc. Pour qu’il ne soit pas Marocain, il aurait fallu – alors même que le Code de la nationalité n’existait pas – qu’il soit autorisé à perdre la nationalité marocaine par le Sultan, c’est-à-dire par dahir. Cela ne fut pas le cas. Abraham Serfaty est donc né au Maroc d’un père marocain, et rien n’autorisait les autorités à ne pas le considérer comme marocain. Pour son inextinguible honte, la Cour suprême marocaine, ou prétendue telle, a  avalisé en 1998 ce déni de justice indigne d’un mauvais étudiant en première année de droit.

Serfaty de retour d'exil, à l'aéroport de Salé, le 30 septembre 1999

Il fallut attendre deux mois après la mort de Hassan II pour qu’Abraham Serfaty puisse retrouver sa patrie, le Maroc, le 30 septembre 1999. Dans ce premier geste symbolique de rupture avec son père, Mohammed VI allait réserver un acceuil officiel à Serfaty à l’aéroport de Salé, où il fut accueilli par Fouad Ali el Himma et Rochdi Chraïbi. Le Roi allait ensuite le nommer, en septembre 2000, conseiller auprès de l’Office National de Recherches et d’Exploitations Pétrolières (ONAREP) – Serfaty s’illustra par une clairvoyance remarquable face au « hype » entourant les éventuelles découvertes  réserves d’hydrocarbures au Maroc, et notamment le gisement – qui s’est avéré imaginaire – de Talsint.

Qu’a représenté Abraham Serfaty pour le Maroc? Il est difficile de porter un jugement sur le plan politique, d’autant qu’Abraham Serfaty n’a jamais exercé de pouvoir politique – et pour cause, puisque ce n’est qu’à son retour d’exil, en 1999, à l’âge de 73 ans, qu’il était en mesure de militer librement au sein d’un parti politique reconnu défendant ses idées – en l’occurence, Annahj addimoqrati, successeur d’Ilal amam.

C’est à travers l’idéal de justice sociale et de libération nationale face au colonialisme, à l’impérialisme et au sionisme qu’Abraham Serfaty est venu au communisme dès son adolescence, en février 1944. Il se réclama du marxisme-léninisme jusqu’à son exil parisien de 1991-99, qui le convertit à un socialisme libertaire. Ceci signifie que durant sa période de militantisme au Maroc, que ce fut en liberté, en clandestinité ou emprisonné, Serfaty prôna des solutions institutionnelles et économiques marxistes-léninistes aux problèmes marocains, « solutions » qui n’eurent pas que des effets heureux dans les pays qui eurent la faiblesse de les appliquer effectivement. Ce n’est donc pas forcément pour les mesures concrètes qu’ils se proposaient de prendre, lui et les milliers de militants progressistes à ses côtés, qu’on a admiré et respecté Serfaty – et ce constat est également valable pour Mehdi Ben Barka par ailleurs.

Sur plan organisationnel, Ilal amam ne fut jamais en mesure d’atteindre la phase révolutionnaire. L’organisation et ses cadres fut quasi entièrement démantelée par l’Etat, sans compter ceux morts sous la torture ou exilés. Sa meilleure implantation, Ilal amam ne fut en mesure de l’atteindre que parmi les lycéens et les étudiants. Son écho dans les classes populaires fut marginal (faute notamment de réel relais syndical), son assise rurale nulle. Cette carence n’était sans doute pas le seul fait de la répression féroce – voire  barbare – du pouvoir. Les très nombreux emprisonnés à la maison centrale de Kénitra eurent vite fait de se diviser, l’année 1979, soit à peine deux ans après le procès de Casablanca de 1977, étant particulièrement éprouvante – « l’année la plus dure de ma vie » selon Serfaty lui-même (Serfaty & Elbaz, op. cit, p. 179) ou, comme le rapporte un ancien d’Ilal amam, Mustapha Kharmoudi:

Abraham restait pour nous une boussole, un phare. Il en sera autrement dès lors que nous nous retrouverons sans lui, sans ses conseils et sans sa clairvoyance : à peine tombait-il aux mains de ses tortionnaires que déjà nous ne savions plus que faire. Je me souviens : on aurait dit que nos divisions couvaient depuis fort longtemps. Un ancien camarade, décédé en Hollande depuis fort longtemps, me disait que la siba travaillait encore notre inconscient… Et ce n’était pas que pour en rire…

Son retour d’exil allait sceller la séparation – à l’amiable – avec ses anciens camarades, regroupés dans Annahj addimoqrati:

Lors de la cérémonie d’accueil qui lui a été organisé au complexe culturel du Maârif, le 9 octobre 1999, la question aurait pris une nouvelle tournure. Ce jour-là, M. Serfaty avait déclaré qu’il voulait prendre part à l’édification de l’État de droit et qu’il salue les efforts déployés par les formations politiques de la Koutla Il a mis un terme, pour ainsi dire, à une éventuelle prise de responsabilité au sein du nouveau parti.La suite des événements peut bien amener des surprises, mais cela n’est pas le propos ici. Ce qui est par contre sûr c’est que des divergences existent entre Serfaty et ses compagnons de route. Ces derniers n’auraient pas apprécié l’attitude de leur camarade et ses déclarations parfois hors toute coordination. (Maroc Hebdo, 1999)

“Le jour de son retour d’exil, le 30 septembre 1999, nous sommes allés nombreux l’accueillir à l’aéroport de Rabat-Salé. Il y avait notamment tous les membres du comité qui avait milité au Maroc pour que l’Etat mette fin à son bannissement. Ne le voyant pas sortir de l’aéroport, je me suis introduit dans les lieux pour arriver jusqu’à la voiture officielle où il était installé avec sa femme Christine. Je lui ai demandé de rejoindre le comité d’accueil des militants. Il m’a regardé gêné. J’ai alors compris qu’il avait subi des pressions pour ne pas nous suivre. J’ai protesté auprès de Hassan Aourid, porte-parole du Palais à l’époque, insistant sur le fait que c’était nous qui avions bataillé pour le retour de Serfaty, et non pas les officiels présents. Par la suite, nous avons rejoint Abraham à l’hôtel Hilton où on l’avait logé. Toute la nomenklatura politique, du Makhzen aux forces de gauche, faisait la queue pour le rencontrer dans sa chambre d’hôtel. Comme beaucoup de militants voulaient le voir, Abraham Serfaty est finalement descendu dans le hall de l’hôtel où l’attendaient 300 à 400 personnes. Il a pris la parole, évoquant Mohammed VI et la nouvelle ère qui s’ouvrait, selon lui. Il nous a affirmé croire que la monarchie et les forces du progrès pouvaient collaborer pour bâtir une démocratie au Maroc. Il avait une analyse trop optimiste du nouveau règne, comptant beaucoup sur Mohammed VI. Il rêvait un peu à une expérience similaire à celle du roi Juan Carlos dans l’Espagne de l’après-Franco. Beaucoup de gens, dont moi-même, sont restés interloqués devant ce discours. Je lisais même une sorte de désespoir sur certains visages. Je me rappelle notamment la mine de Abdelaziz Menebhi, ancien président de l’UNEM. A l’écoute des propos d’Abraham Serfaty, il s’est écrié : “Allah iâaouna ou iâaounek”, avant de quitter les lieux. Une fois les propos d’Abraham achevés, je me suis levé et j’ai pris la parole pour lui rendre hommage. C’était un discours totalement improvisé où j’ai insisté sur le nationaliste qui militait pour l’indépendance au sein du Parti communiste marocain, le haut cadre à l’OCP qui a sacrifié sa carrière pour se solidariser avec les mineurs de Khourbiga. J’ai évoqué aussi le militant qui a été l’un des organisateurs du mouvement révolutionnaire marocain, et n’a jamais parlé sous la torture. Je pense avoir traduit le sentiment général de l’assistance, prise entre la joie et la déception. Abraham Serfaty n’a rien dit, mais il avait compris le message. Le jour de son retour d’exil a vraiment marqué une rupture entre les militants de l’extrême gauche et lui”. Abdelhamid Amine, ancien d’Ila Al Amam, codétenu d’Abraham Serfaty (septembre 79-Août 1984), dans Tel Quel (2008).

Contrairement aux propos de circonstance, notamment à l’étranger (voir par exemple le blog du Monde Diplomatique, ou El Pais, qui l’a qualifié dans sa nécrologie de « defensor a ultranza de la autodeterminación del pueblo saharaui« , ou encore le quotidien communiste français L’Humanité), peignant Serfaty sous les traits de l’opposant immuable au trône alaouite et du partisan de toujours au séparatisme sahraoui, la réalité est plus nuancée.

Certes,  en 2004 il écrivait encore, dans une réplique cinglante à son sinistre tortionnaire Driss Basri, alors en disgrâce auprès de Mohammed VI,  « il serait trop long de faire le bilan des exactions d’Hassan II contre les peuples marocain, sahraoui et algérien« , « il est vrai qu’Hassan II avait une haine particulière contre les Rifains« , « Hassan II a été l’allié sûr des forces les plus rétrogrades du capitalisme français et européen« , « on ne peut pas oublier que les années du règne d’Hassan II furent jalonnées de massacres » et encore « il serait trop long de parler ici des exactions d’Hassan, prince héritier« . Cependant, déjà en 1998, soit du vivant de Hassan II et avant son retour au Maroc, il évoquait la « vision politique et généreuse » de Hassan II sur le problème du Sahara. Plus récemment, dans un entretien accordé en 2009 à Reda Benjelloun sur 2M, il tenait des propos que ne renieraient pas l’USFP, affirmant que la révision constitutionnelle n’était pas une priorité, que le Maroc était impregné de religion et que la laïcité n’était pas d’actualité, et notant les progrès enregistrés dans les premières années du règne de Mohammed VI – son épouse et surtout sa compagnonne de lutte depuis quatre décennies, Christine Daure-Serfaty, partageait, en 2008 (!) le même optimisme: « Un vent de liberté souffle au Maroc« . A sa mort, Amina Bouayach, présidente de l’OMDH et réputée proche de l’USFP, a ainsi pu justifier son admiration d’Abraham Serfaty par les propos positifs tenus par lui sur l’évolution récente du Maroc:  « J’ai perdu un ami et quelqu’un qui avait le courage de dire ses idées par rapport au changement de la politique et des institutions« …

Dans ce même ordre d’idées, ce qui a fait sa célébrité à l’étranger, dans les milieux communistes et d’extrême-gauche ainsi que ceux acquis à la cause séparatiste sahraouie, ce sont ses propos tenus lors de son procès en 1977, propos qu’il a souvent qualifié d’honneur de sa vie:

« Vive la république sahraouie, vive la république marocaine, vive l’union des deux peuples sahraoui et marocain, vive la révolution marocaine, vive la révolution arabe » (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 159).

Il est paradoxal que l’image de Serfaty comme partisan du séparatisme sahraoui soit demeuré si vivace aujourd’hui, alors qu’elle cadre mal avec ses propos tenus depuis l’exil, où il a peu ou prou affirmé l’option de la confédération puis explicitement défendu le principe de l’autonomie proposé par l’Etat marocain aux séparatistes.

Cette prise de position d’Abraham Serfaty, plus émotionnelle que politique, allait causer ou du moins aggraver les tiraillements internes au mouvement marxiste-léniniste marocain, dont faisaient également partie le Mouvement du 23 mars (dont une partie fonda ensuite l’OADP) et Linakhdoum ach-chaab (maoïste). L’ancien détenu et militant d’Ilal amam Abdelaziz Tribak, dans un livre – « Ilal amam, autopsie d’un cadavre« , Saad Warzazi Editions, Tanger, 2010 – qui fait figure de réquisitoire, est d’une violence extrême – j’ai même dû couper un passage malséant vu les circonstances – contre Serfaty sur ce point:

L’évocation de la question du Sahara avait enveloppé l’ambiance de lourds nuages (…). C’est le moment que choisit Serfaty pour accomplir « l’honneur de sa vie« . Le Camarade Suprême fixait comme date limite au régime de Hassan II l’année 1979. (…) « Vive la RASD, vive le peuple sahraoui! » s’est-il écrié lors de son passage à la barre, en plus dans un arabe qu’il n’avait jamais maîtrisé auparavant. Cette position n’était ni celle de l’ensemble des autres détenus de Ilal amam, notamment ceux de Aïn Borja, ni celle des membres du 23 mars jugés avec nous, ni celle des camarades en France (ceux-là connaissaient la réalité du Polisario pour avoir été au congrès de Bir Lahlou!). (…)

Cette position lancée sous forme de slogans creux, dans les conditions politiques du moment, signifiait-il l’anéantissement du groupe. Serfaty avait-il le droit de le faire contre la volonté des autres camarades, quitte à entraîner les autres dans sa chute? (…) Nous n’avions pas signé pour une organisation kamikaze, mais pour une alternative censée travailler sur le long terme au sein des masses populaires. Or le camarade dirigeant s’était livré à un véritable hara-kiri, totalement injustifié d’après les données mêmes de cette année 1977. Ilal amam n’avait aucune alliance politique avec le Polisario (…). Et puis, ne valait-il pas mieux épargner le maximum de camarades lors de ce procès, pour leur donner l’occasion de continuer leur lutte dehors? (…) (Tribak, op. cit., pp. 220-221)

Du point de vue politique, les propos de Serfaty, en dépit du grand courage personnel qu’il eût à les tenir, n’eurent aucun effet sur le plan interne, aucune organisation politique ou syndical d’importance n’ayant embrayé, pendant qu’Ilal amam allait se déchirer, sur ce sujet et sur d’autres. Reprise par Annahj addimoqrati mais de manière plus radicale, sans mention de confédération ou d’autonomie, cette position n’a pu servir, à la marge, que de baume au coeur des séparatistes du Polisario et de leurs donneurs d’ordre algériens, lesquels ont exagéré – c’est de bonne guerre – un dérisoire signe de division au sein de la classe politique marocaine. Sans compter que l’évolution de Serfaty après son exil, et surtout au-delà, est allée vers une position finalement proche de celle de l’Etat marocain, fondée sur une large autonomie du Sahara marocain:

· Que pensez-vous des manuvres du Front Polisario qui tente de saboter le référendum maintenant qu’il a toutes les chances de clore le dossier de nos Provinces du Sud en faveur du Maroc?
– L’analyse des Accords de Houston, telle qu’elle a été menée au Maroc sous l’impulsion de Driss Basri, n’a pas saisi le désastre pour notre pays auquel conduit la politique étroite et manipulatrice qui sous-tend cette analyse, à l’opposé de la vision politique et généreuse qu’avait exprimée SM le Roi dès les années 80 en déclarant: « Qu’on me laisse le timbre et le drapeau, et tout le reste est négociable ».

· Quel sens précis donnez-vous à la déclaration de Sa Majesté sur le timbre et le drapeau sur laquelle vous fondez votre raisonnement?
– SM le Roi avait laissé cette déclaration ouverte dans toutes ses potentialités, et le moment décisif actuel montre qu’il avait eu raison. Cela dit, sur la base des éléments que j’ai résumés dans ma réponse, éléments fondés sur une analyse précise des Accords de Houston, et aussi de la situation internationale dans ses incidences avec le Maghreb, je précise que, pour éviter la catastrophe où le Maroc perdrait tout et entrerait dans une période d’instabilité aux conséquences imprévisibles, il nous faut préparer une solution « ni vainqueur, ni vaincu » dont la limite maximale pourrait être une Confédération, et la limite minimale pourrait être l’offre faite au Polisario par le Prince Héritier Sidi Mohammed au nom de son Père, début septembre 1996, offre s’inscrivant dans le cadre du projet de Constitution soumis ce même mois à référendum, la négociation appuyée par l’Union européenne permettant de fixer une telle solution dans le cadre de ces limites. Les bouleversements de la scène internationale et la volonté des États-Unis à régenter le monde font que seule une solution « ni vainqueur, ni vaincu » dans l’esprit de la déclaration de SM le Roi, solution qui pourrait être appuyée par l’Union européenne, permettrait à notre pays d’éviter ce désastre.

· Un référendum, par définition, exclut une issue formulée sur l’axiome « ni vainqueur ni vaincu ». N’est-ce pas là pour vous une manière d’éluder la question de la marocanité du Sahara?
– Les canaux de la diplomatie peuvent résoudre la difficulté effective que vous signalez. J’ajoute qu’il ne s’agit pas pour moi d’éluder quelque question que ce soit sur le Sahara. Je n’ai jamais tout au long de ma vie éludé aucune question. Mais je tiens compte des fautes commises, notamment en 1958, qui ne permettent pas de résoudre la question par une intégration pure et simple. Je suis convaincu que SM le Roi avait tenu compte de cette difficulté lorsqu’il avait fait cette déclaration. Je pense que les forces politiques nationales, dont les dirigeants ont vécu cette période, sauront se rallier à cette voie de sagesse devenue indispensable aujourd’hui. Car cette voie est la seule qui pourra convaincre l’électorat sahraoui, dûment identifié par les commissions ad hoc sur la base des Accords de Houston, de demeurer librement dans la mouvance marocaine ; par là même, cet électorat pourra échapper au danger d’hégémonie des pétroliers américains sur la région. (Maroc Hebdo, 1998)

Quelle est votre position, aujourd’hui, sur le Sahara ?

Le principe de l’union du Maroc et du Sahara reste valable ! Je suis pour ce qu’on appelle la troisième voie.

En d’autres termes : je ne suis ni pour une simple annexion, ni pour une véritable indépendance. Ma position participe de la même optique que celle défendue actuellement par les autorités marocaines: une autonomie effective aux Sahara sous souveraineté du Maroc. Les partis politiques qui parlent de provinces du Sud font de la surenchère un peu bête. Ils feraient mieux de se rallier à la troisième voie et de concentrer leur énergie en se battant pour l’autonomie du Sahara. (Aujourd’hui le Maroc, 2004)

MHI: Dans ce climat d’ouverture, comment voyez-vous l’acharnement des médias marocains contre Ali Lmrabet après sa visite aux camps de Tindouf?
– Abraham Serfaty : Je ne suis pas partisan de tout ce que fait Ali Lmrabet, un journaliste un peu aventureux, mais je pense que nous avons encore au Maroc à faire un pas en avant sur la question du Sahara, car on voit toujours ce que j’appelle le chauvinisme. Le Sahara doit être accordé au royaume du Maroc et pas au Maroc proprement dit, c’est à dire avec un statut spécial comme le stipule l’ONU.
MHI: Avez vous changé votre position, quelque peu sécessioniste, sur le sort du Sahara marocain pour pouvoir rentrer au Maroc?
– Abraham Serfaty : Mon retour au Maroc s’est fait sans condition et j’ai les documents qui le prouvent. D’autre part, j’avais dit le jour de mon jugement en 1977: “Vive la république sahraouie, vive la république marocaine et vive l’union du Maroc et du Sahara!” Les termes républiques sont un peu trop avancés pour l’époque. En revanche, j’avais dit “vive l’union du Maroc et du Sahara” et c’est encore mon point de vue. L’association entre le Sahara occidental et le Maroc sous l’égide du roi Mohammed VI, mais pas du parlement marocain, est une solution nécessaire du conflit du Sahara.
MHI: Accepteriez-vous de visiter les camps de Tindouf ?
– Abraham Serfaty : Les manquements à l’unité du Maroc remontent à 1956 quand le Maroc a failli à son devoir d’aider l’armée de libération marocaine et sahraouie afin de lutter ensemble pour l’indépendance. Donc il y a eu une faute de la part de ceux qui prétendent aujourd’hui être plus marocains que nécesaire. Le Polisario, qui était au début un mouvement de libération, s’est de plus en plus mis sous la coupe de l’Algérie. Donc, je ne suis pas partisan d’aller aujourd’hui dans les camps de Tindouf. (Maroc Hebdo, 2005)

Signe des temps: l’agence de presse des séparatistes du Polisario – Sahara Press Service – n’a pas, jusqu’à aujourd’hui lundi 22 novembre, trouvé le temps de signaler la disparition d’Abraham Serfaty…

L’analyse politique de la situation marocaine faite par Serfaty a donc évolué, principalement parce que cette situation est elle même devenue radicalement différente de celle des années 70, où le régime fut miraculeusement sauvé en 1971/72 et où la situation internationale (conflit armé au Sahara marocain et guerre froide entre Etats-Unis et Union soviétique) pouvait faire espérer que la situation interne ne soit pas figée, y compris sur le plan institutionnel. L’échec de la pitoyable tentative de lutte armée – option jamais sérieusement mise en oeuvre par Ilal amam – en 1973, puis de la grève générale en juin 1981, alliés au ralliement de l’USFP et du PPS puis du mouvement du 23 mars (OADP) au parlementarisme, tout cela rendait chimérique l’option révolutionnaire – du moins celle à inspiration socialiste, puisque l’islamisme radical a repris le flambeau de lutte armée (avec le même constat d’échec, d’ailleurs partagé par les séparatistes sahraouis ainsi que tous ceux qui ont, depuis l’indépendance, pris les armes contre le pouvoir…).

Abraham Serfaty de retour dans son pays

Difficile de tenir rancune à Abraham Serfaty de son revirement (ou inflexion, selon l’appréciation qu’on en fait): plus que la plupart de ses compagnons d’infortune, il a souffert dans sa chair de la répression barbare du régime makhzénien. Sa soeur Evelyne est morte sous la torture; son fils Maurice a été arrêté et torturé; sa mère est morte alors qu’il était emprisonné (il ne fut pas autorisé à assister aux obsèques); le colosse qu’il était fut réduit à passer les deux dernières décennies de sa vie en chaise roulante. Et c’est en chaise roulante et âgé de 73 ans qu’il retrouva la liberté dans son patrie, soucieux qu’il était, comme le rapporte Mustapha Kharmoudi, de rentrer mourir au pays:

Ce jour-là, un journaliste lui avait demandé son vœu le plus cher. Je m’attendais à ce qu’il réponde quelque chose comme la fin de la tyrannie au Maroc, ou la venue d’un Etat palestinien, enfin quelque chose de ce genre. Je me souviens de sa réplique acerbe : « je veux retourner mourir dans mon pays ». A vrai dire, j’en étais choqué, même si j’étais en exil moi-même, en situation de le comprendre…

Il n’a jamais versé dans l’opportunisme politique voire dans le reniement, contrairement à certains de ses anciens compagnons de lutte. On peut ne pas partager son appréciation trop optimiste de la situation au Maroc depuis 1999 – c’est certainement mon cas – et reconnaître qu’il ne s’est jamais départi de sa dignité, appelant notamment à la démission du premier ministre USFP Abderrahim Youssoufi, qu’il estimait, lors des premiers procès contre Le Journal en 2000. Les quelques avantages qui lui ont été concédés par l’Etat marocain en 1999 (logement provisoire) et 2000 (poste de conseiller à l’ONAREP) n’avaient rien d’extravagant par rapport aux souffrances physiques et morales vécues par lui.

Si son parcours politique est légitimement ce qui domine dans sa biographie, il serait criminel de passer sous silence son rôle au sein de cette admirable épopée intellectuelle collective que fût la revue Souffles (4), dont il fût un des animateurs aux côtés d’Abdellatif Laabi, également camarade d’Ilal amam. Lire la liste des contributeurs à cette revue c’est passer en revue le gotha de la vie culturelle et intellectuelle marocaine de ces dernières décennies – seuls – si j’ose dire – Abdallah Laroui, Fatima Mernissi et Paul Pascon manquent au palmarès. Par la forme, et par le contenu, Souffles n’a jamais été dépassé depuis. C’est là que Serfaty développa sa réflexion sur les questions identitaires, qui allaient jalonner son parcours à Ilal amam ainsi que ses écrits de prison, principalement sur la Palestine mais aussi sur le Maroc, où il reconnut les sentiments identitaires sahraouis, berbères et juifs, dans une démarche originale dans le contexte marocain de l’époque – elle conserve une certaine originalité toujours aujourd’hui.

Serfaty aura du reste toujours reconnu avoir fait partie d’une élite privilégiée, tout en la combattant et en renoncant aux avantages du renoncement et de la comprommission:

Serfaty (…) ajoutera plus tard (…) une autocritique dont l’honnêteté l’honore: « A Rabat, nous avions fait partie de ce que l’on appelerait l’élite qui, dans son assise culturelle et idéologique, reposait sur une prolongation artificielle d’un mythe, celui de la construction du Maroc indépendant. Ce mythe maintenait l’unité hétérogène et superficielle d’un monde aisé où loups sanguinaires, prédateurs sans scrupules et hommes d’affaires cyniques côtoyaient des technocrates civils et militaires qui vivaient dans une schizophrénie dorée le déchirement entre leur idéal national et professionnel et la décomposition morale toujours plus affirmée des classes dominantes, tandis que leurs épouses, idéalistes ou blasées, prenaient leur parti de cette décomposition. Ce fut cette unité qui allait éclater lors des tentatives de coup d’Etat de 1971 et 1972. Pour la connaître de l’intérieur, nous sentions tous, mes camarades et moi, qu’elle ne pourrait tenir. D’où sans doute le sentiment confus que ce pouvoir était fragile, ce qui nous entraîna à quelque peu idéaliser la tâche révolutionnaire« . En effet, au sein d’une classe dirigeante issue de la lutte pour l’indépendance, le meilleur et le pire coexistent en se mélengeant. (…) Cette cohésion nationaliste, vécue quotidiennement sur un mode paradoxalement très francophile, explique aussi le naturel avec lequel, par exemple, Maurice Serfaty et Malika Oufkir se fréquentent.  Le fils unique de l’opposant marxiste et la fille aînée du ministre de l’intérieur, élevée au Palais, sont du même monde. C’est ce monde qui éclate comme une bulle de savon à l’été 1971. (Stephen Smith, « Oufkir, un destin marocain« , Calmann-Lévy, Paris, 1999, pp. 278-279)

Sa proximité avec les Marocains d’origines diverses ne se démentira pas – les scènes de ses obsèques le montrent, mêlant conseiller du Roi ou ministres et anciens militants d’apparence modeste. L’ingénieur juif casablancais francophone, symbole de résistance, sera perçu comme tel même par ceux peu au fait des méandres du mouvement marxiste-léniniste marocain:

Ce soir-là, la maison est envahie. Debout, assis, une vingtaine d’hommes et quelques femmes mangent Serfaty des yeux. L’un d’entre eux l’a côtoyé en prison ; pour les autres, c’est un inconnu célèbre, un symbole qu’ils viennent fêter et honorer. Ils représentent tout ce que Mohammedia, la ville la plus proche, compte comme syndicats, partis de gauche, associations progressistes, ouvres sociales, etc. Il y a même une petite fille, cartable sur le dos, qui a accompagné papa et se présente, rougissante.  » Je m’appelle Nidal.  » Ce qui signifie  » Lutte  » et met Christine et Abraham en joie. « Camarade Serfaty, au nom de Dieu, nous vous souhaitons la bienvenue« , s’enflamme le porte-parole de cette délégation plurielle, encombré d’un énorme bouquet de fleurs. Un militant me confie que « quelles que soient les divergences que nous pouvons avoir avec lui, c’est un honneur pour Mohammedia d’accueillir ce grand résistant« . Ils repartent assez vite, ne veulent pas déranger, l’un d’entre eux glisse quand même à Serfaty que  » demain, une manifestation est prévue en ville contre les abus patronaux « . D’ailleurs, actuellement, une banderole barre l’entrée d’un des plus grands hôtels de Mohammedia. Il y est écrit, en arabe et en français :  » Le personnel de l’hôtel Miramar réclame son droit légitime : 18 mois de salaire.  » (…) Des anonymes aussi veulent l’aider : le petit artisan venu installer l’antenne parabolique a décidé que  » pour Serfaty  » ce serait absolument gratuit. (L’Humanité, 1999)

Un camarade de Serfaty embrasse son cercueil

Plus étonnant, le témoignage de Mustapha Kharmoudi, rappelant l’accueil fait à Serfaty, alors en exil, par des travailleurs marocains en France:

Par la suite, Serfaty était venu à notre rencontre dans notre belle Franche-Comté, plus exactement au pays de Peugeot. Le samedi matin, nous l’avions habillé chaudement car c’était l’hiver, et nous l’avions entraîné dans un marché arabe. Alertés par les médias locaux (avec à leur tête une radio arabe), beaucoup de Marocains se pressaient de le saluer, même la peur au ventre. Certains lui baisant parfois la main ou l’épaule. Abraham avait tout le temps les larmes aux yeux. Plus tard, je l’avais moqué : quoi, un marxiste handicapé et juif tolérant le baisemain ? Je me souviens qu’il en avait ri, d’un rire presque enfantin.

Ce qui reste d’Abraham Serfaty, et qui survivra probablement aux péripéties et rebondissements politiques de l’histoire politique marocaine de ces dernières trois ou quatre décennies, c’est le symbole. Le symbole du refus de la dictature makhzénienne, du refus de l’exploitation économique, sociale et culturelle des Marocains, du refus du chauvinisme, du colonialisme, du post-colonialisme et du sionisme, le refus de l’humiliation, de la résignation et de la faiblesse.

Ce refus est inscrit dans le parcours personnel d’Abraham Serfaty, qui est fondamentalement un homme contre:  petit-bourgeois casablancais sous le Protectorat, il rejoint le parti communiste; juif, il devient anti-sioniste; francophone, il devient résistant nationaliste contre le colonialisme français; haut fonctionnaire, il rejoint l’opposition radicale au makhzen; Marocain viscéralement attaché à son pays, il s’oppose publiquement, et à quel prix, à l’union nationale largement réalisée sur la question du Sahara;  non-berbère, il sera un des premiers hommes politiques à reconnaître les revendications identitaires berbères; non-musulman, il dialogue en détention avec les islamistes radicaux de la Chabiba islamiya. Allant contre son intérêt personnel, ou celui de sa famille, de son groupe social, voire ethnique, il a agi en conscience, en individu libre, courageux et altruiste.  C’est le symbole du refus de la tyrannie, de l’oppression, de l’occupation et de la misère qui restera dans la conscience collective du Maroc, bien plus que les objectifs spécifiques qu’il se proposait d’atteindre.

Interrogé, un jour, par un journaliste, sur cette détermination à poursuivre son combat et sur sa fidélité à l’idéal communiste malgré l’écroulement des pays de l’Est, Abraham Serfaty, répondit  » celui qui vit, c’est celui qui lutte « . (L’Humanité, 1991)

Ou comme l’exprimait un citoyen anonyme, non-militant, venu assiter au meeting saluant le retour au pays de Serfaty en 1999:

Mais il n’y a pas que des militants, aussi divers soient-ils, dans cette salle. Un homme, trente ans peut-être, me confie :  » J’ai appris la tenue de ce meeting par la presse. Je ne suis membre d’aucun parti, d’aucune association. Simplement amoureux de la liberté, venu rendre hommage à un homme d’exception qui nous a montré le chemin de la résistance.  » (L’Humanité, 1999)

Une mention spéciale est nécessaire ici pour la Palestine. Abraham Serfaty était un militant anti-impérialiste convaincu, combattant les différentes formes d’impérialisme: nazisme, colonialisme, néo-colonialisme et sionisme.

Des proches de Serfaty portant son cercueil, sur lequel figurent le drapeau marocain et un keffieh palestinien

Sa position sur le sionisme était catégorique:

“ Le sionisme est avant tout une idéologie raciste. Elle est l’envers juif de l’hitlérisme.”

Il concluait son important essai « Le judaïsme marocain et le sionisme » (publié dans Souffles en 1969) ainsi:

Dans la lutte du peuple palestinien pour une Palestine laïque, unifiée et démocratique se dresse, entre autres, la figure du Palestinien William Nassar, commandant du secteur de Jérusalem de Al-Assifah, torturé par les sionistes, de père chrétien, de mère juive.

Sa réflexion sur le sionisme, le judaïsme marocain et la Palestine ne l’avait pas abandonné en prison, où il écrivit « Ecrits de prison sur la Palestine« . Dans les faits, il s’était progressivement rallié à ce qui est devenu l’option majoritaire du mouvement national palestinien, à savoir la coexistence d’un Etat palestinien et d’un Etat palestinien.

Un drapeau palestinien déployé devant la tombe d'Abraham Serfaty

Son judaïsme lui était souvent jeté à la figure, tant par le régime que par des « camarades » – et Abraham Serfaty relevait le gant, ne reniant rien de sa judéité, y compris sur le plan religieux. Ainsi, à la mort de sa mère, alors qu’il était en détention à la maison centrale de Kénitra, certains codétenus s’irritèrent de la prière du mort, Kadoch, tenue le trentième jour de deuil, et « la majorité ne toléra point cette cérémonie » (Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 182). Du côté du pouvoir, le dignitaire sahraoui Khalli Henna Ould Rachid, qui fut ministre à la fin des années 80, avait cru bon traiter Serfaty de sioniste à la Chambre des représentants en mai 1989, accusant l’USFP de connivence avec ce sioniste notoire… Le résultat en fut saisissant: lors d’une manifestation pro-palestinienne à Rabat le 5 juin commémorant le déclenchement de la guerre des six jours, la foule scanda « Khalli Henna sioniste, Serfaty palestinien » (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., pp. 183-84).

De même après les attentats du 16 mai 2003:

« Après les attentats du 16 mai, j’ai fait le choix de défiler avec la communauté juive. Les juifs originaires des pays arabes devraient comprendre que leur intérêt stratégique est de s’allier avec les Palestiniens contre les racistes venus des noyaux fondateurs du sionisme européen. Il faut saper les fondements mêmes du sionisme. Comme André Azoulay, je suis marocain et juif, sans vouloir gommer la religiosité inhérente au monde méditerranéen. C’est peut-être de cela que je traiterais, s’il m’arrivait d’écrire. Je réfléchis à ce que pourrait redevenir le judaïsme quand le sionisme sera dépassé ! Pour le reste, je n’ai pas de comptes à régler. » (Jeune Afrique, 2004)

En pointe dans son anti-sionisme, option certes majoritaire au Maroc (à défaut de l’être dans les couloirs du pouvoir), Serfaty fut en butte au rejet de la part du leadership communautaire juif – les fameux juifs de Cour (auxquels l’historien marocain Michel Abitbol a consacré un ouvrage fort intéressant, « Tujjar al-Sultan – Les commerçants du Roi« ).

Parmi ceux-ci, il faut réserver une place spéciale à Robert Assaraf, ancien fonctionnaire puis cadre de l’ONA avant de quitter le Maroc pour la France, où il a fondé une radio communautaire juive, Radio Shalom (5), et été l’actionnaire principal de l’hebdomadaire Marianne. Sioniste convaincu et ayant quitté le Maroc pour affaires et non pas sur décision arbitraire, Robert Assaraf a longtemps poursuivi Abraham Serfaty de sa vindicte, mesquine et respirant l’ignorance.

Dès le retour d’exil de Serfaty en 1999, Assaraf a ainsi commis une lettre ouverte, publiée par Maroc Hebdo sous le titre « Baroukh haba, mais…« , où l’ignorance se le disputait à la hargne, mais dont certains passages relèvent de la comédie burlesque plutôt que de la discussion politique:

« Après avoir participé aux premiers efforts de construction du Maroc indépendant et au développement des phosphates, puis de l’enseignement technique supérieur, il s’est retrouvé à la tête d’un parti d’extrême gauche, non pas marxiste-léniniste mais réellement maoïste: Ilal Imam; car il n’était plus d’accord avec la grande majorité des communistes marocains favorables au retour du Sahara au Maroc »

Faux. Ilal amam n’était pas maoïste – Assaraf doit confondre avec Linakhdoum ach-chaab, qui l’était. Assaraf fait au passage une opposition, qui n’a pas lieu d’être, entre maoïste et marxiste-léniniste. Enfin et surtout, Serfaty créa avec plusieurs camarades du PCM/PLS (aujourd’hui PPS) Ilal amam en 1970, soit 5 années avant la Marche verte, et alors que la revendication du Sahara marocain par le makhzen était cantonnée aux chancelleries diplomatiques et n’avait rien du débat public des années 1975 et suivantes.

« En compagnie de sept autres intellectuels marocains, il lance après la Marche Verte de Novembre 1975 un mouvement révolutionnaire maoïste appelant à la « République démocratique et populaire du Maroc » (certains tracts dit- on, précisaient: « Président Abraham Serfaty »). Parmi ses compagnons de la révolution populaire, on retrouve le fils d’Ahmed Balafrej, ancien chef de l’Istiqlal et ancien Président du Conseil (1958), ainsi qu’un autre « juif-arabe » portant le nom de famille prédestiné de Sion. »

La Marche verte de 1975 n’avait pas rendu Serfaty maoïste, et l’histoire ne garde pas de trace du « mouvement révolutionnaire maoïste » évoqué par Assaraf. Quant aux années 1975/76, elles furent des années de torture en garde à vue (qui dura 14 mois pour Serfaty) à Derb Moulay Chérif et en détention provisoire, dans des conditions qu’on imagine peu propices au lancement de mouvement révolutionnaire, fut-il maoïste. Anis Balafrej militait lui à Linakhdoum ach-chaab, organisation réellement maoïste. Je ne suis pas sûr qu’il y aut eu une grande coordination entre Ilal amam et Linakhdoum ach-chaab à l’époque. Quant aux tracts dont Assaraf n’affirme pas avoir vu la trace, on peut sans doute en douter, surtout si la paternité en revenait au « mouvement révolutionnaire maoïste« . Quant au « juif-arabe » (le terme fait presque figure d’insulte dans la bouche d’Assaraf) Sion, il s’agit sans doute du militant d’Ilal amam Sion Assidon, dont Sion est le prénom et non pas le nom de famille et qui est lui aussi antisioniste, le pauvre…

Continuons:

Tout le groupe est arrêté en 1977, dans un village du sud du Maroc, avec des documents compromettants et des armes légères. Ils sont tous condamnés après un procès public, assistés de leurs avocats, à une peine d’emprisonnement à perpétuité: pour atteinte à la Sécurité de l’État, mais, aussi pour leur soutien déclaré au Polisario et à une « République provisoire démocratique et populaire Sahraoui ». Malgré la guerre entre le Polisario et les Forces Armées Royales, le marxisme-léniniste, « démocratique et populaire », était pour eux primordial et essentiel
C’est cette dernière position permanente que Hassan II ­comme toute l’opinion publique et politique marocaine- a condamné sans appel. Il n’en demeure pas moins que Hassan II acceptera de mettre les huit compagnons du Groupe Serfaty, au bout de quelques années, en surveillance allégée, d’où ils essaieront de s’évader.

C’est là une révélation révolutionnaire: le reste du monde, à commencer par Serfaty, est persuadé qu’il a été arrêté le 10 novembre 1974, et certainement pas au sud du Maroc. Or non, nous révèle Sherlock Assaraf: c’était en 1977. De plus, alors que personne même dans la presse makhzénienne la plus vendue n’a jamais prétendu que Serfaty ait jamais été en possession d’armes, Assaraf nous apprend qu’il possédait des armes légères. En outre, alors que c’est l’accusation d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat qui valut à Serfaty sa condamnation à perpétuité, Assaraf affirme que c’est le soutien au Polisario, plutôt constitutive d’atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat, qui lui aurait valu sa condamnation. Enfin, on apprend que la maison centrale de Kénitra constitue un lieu de « surveillance allégée« , et on apprend que Serfaty aurait tenté de s’évader autrement que par la pensée.

Abraham Serfaty, toujours animé ou bloqué par la femme qu’il a connue en détention, Christine Daure, refusera de signer une lettre de grâce et encore moins revenir sur son soutien au Polisario et sur sa conviction républicaine. C’est là la rancoeur de Hassan II à son égard. C’est là que se trouve le « coin de jardin » de Hassan II qui ne peut comprendre la position anti-nationale d’un militant de l’indépendance et d’un juif marocain, même s’il se dit juif-arabe, alors que les Juifs, au Maroc, ne peuvent être que berbères, castillans ou sahraouis pour un grand nombre.

Maintenant, c’est au tour de « cherchez la femme« . Et par coin de jardin Assaraf fait allusion au fameux « jardin secret » évoqué par Hassan II pour désigner Tazmamart et le sort de la famille Oufkir. Enfin, de l’ethnologie de bazar, refusant à Serfaty ou tout autre juif marocain le droit de s’identifier comme juif arabe…

Puis Assaraf se fait exégète du droit de la nationalité:

Hassan II acceptera cependant, en 1991, de laisser partir Abraham Serfaty du Maroc. Le ministère de l’Intérieur, aidé par une personnalité de la communauté juive, a découvert que sa famille bénéficiait de la double nationalité marocaine et brésilienne. En fait, la famille d’Abraham Serfaty, était brésilienne par un parent ayant émigré au Brésil à la fin du 19ème siècle comme des centaines de Juifs du Maroc depuis Safi jusqu’à Tétouan en passant par Rabat et Fès. À leur retour au Maroc, certains de ces émigrés réclamaient, régulièrement, d’abord la « protection du Brésil » ensuite la nationalité brésilienne à partir du Protectorat en 1912.

(…) Cette nationalité, concernant Abraham Serfaty, n’est pas une invention de Hassan II ni de Driss Basri, mais une interprétation de la loi sur la nationalité marocaine, qui va permettre, dans ce cas exceptionnel, de régler un problème de Droit de l’Homme concernant un prisonnier politique- voire militaire, dans l’optique de Hassan II- devenu pesant.

On aimerait bien connaître le nom de la « personnalité de la communauté juive » ayant soufflé à Driss Basri qu’un parent d’Abraham avait la double nationalité marocaine et brésilienne – Robert Assaraf, Serge Berdugo ou André Azoulay (les deux derniers ayant assité aux obsèques d’Abraham)? On aimerait aussi savoir si Assaraf est en mesure de produire un seul exemple de jurisprudence – abondante sous le Protectorat – relative à la possibilité de perdre la nationalité marocaine dans ce cas de figure, cette nationalité étant alors liée directement à l’allégeance personnelle et perpétuelle au Sultan. On rappelera à Assaraf que les capitulations bénéficiant aux étrangers (6) prirent fin en 1956, soit 35 ans avant l’expulsion de Serfaty. Enfin, on notera qu’Assaraf fait de Serfaty un « prisonnier militaire« , ce que même Driss Basri n’avait jamais osé avancer.

Serge Berdugo dialoguant avec André Azoulay devant le cercueil d'Abraham Serfaty

Mais le summum du pêché politique commis par Serfaty est son antisionisme:

L’autre vérité concerne un Juif, dit arabe. Pourquoi arabe et non sahraoui? Pourquoi pas berbère ou andalous? Ou simplement fassi? Abraham Serfaty souhaitait faire un procès en diffamation à un journal qui l’a qualifié de « sioniste »? C’est son droit. Mais, il doit admettre, qu’il est une fois encore très minoritaire en niant Israël au lieu de refuser simplement la politique d’Israël.
Tous les Juifs du Maroc, à quelques très rares exceptions, ont été impliqués dans la vie de la communauté juive du Maroc. Ils se souviennent de la campagne menée vers les années 1973-1974, par Abraham Serfaty contre les dirigeants communautaires, contre les Juifs marocains tous assimilés au monde des affaires, contre certaines familles juives y compris celle de Rothschild! Il faut pour cela relire la série d’articles de Victor Malka publiée à l’époque dans la revue mensuelle, l’Arche, pour constater à quel point Serfaty croyait devoir rejeter sa communauté juive parce qu’il était en faveur des Palestiniens et contre Israël. Comme il croyait devoir être contre la cause nationale du Sahara parce qu’il était maoïste et pour une démocratie populaire même si elle était théorique en Algérie ou à Tindouf.

On doute qu’Assaraf ait été en mesure de déterminer si la position antisioniste de Serfaty – qu’il caricature, car Serfaty s’était rallié à la solution, aujourd’hui chimérique, d’un Etat palestinien sur les territoires occupés en 1967 – était si minoritaire que ça au Maroc. On notera qu’Assaraf semble particulièrement fâché avec les faits, puisque l’Arche, mensuel communautaire, avait à ma connaissance cessé de paraître en 1964, et que Victor Malka, journaliste depuis exilé de son plein gré en France, avait quitté le Maroc a la même période. Surtout, il répète le mensonge absolu et infâmant d’un Serfaty rejetant sa communauté, ce qui n’a jamais été le cas, l’inverse étant probablement plus proche de la vérité, du moins si par communauté on entend leadership communautaire.

Dans son ouvrage partial, « Une certaine histoire des Juifs du Maroc » (2005), et dont au peut craindre de l’exactitude factuelle au vu de la pléiade d’erreurs relevées dans sa lettre ouverte à Serfaty de 1999, Assaraf se fait le porte-parole de la communauté juive marocaine, affirmant au sujet de la Marche verte que « la communauté juive (…) était loin de reconnaître comme l’un des siens – et celui-ci lui rendait la pareille – l’encombrant militant d’extrême-gauche Abraham Serfaty » (Robert Assaraf, « Une certaine histoire des Juifs du Maroc », Jean-Claude Gawsewitch Editeur, Paris, 2005, p. 749) – affirmation fausse voire injurieuse du moins dans sa partie relative à l’identification totale d’Abraham Serfaty à la communauté juive marocaine, qu’il n’a jamais reniée. Assaraf poursuit en regrettant qu’Ilal amam ait été dirigé par un juif (p. 747).

Assaraf réserve là aussi sa hargne à l’antisionisme de Serfaty, qu’il estime insupportable, s’attardant sur l’appel public fait par quelques juifs antisionistes au lendemain de la guerre des six jours en juin 1967. En guise de protestation contre l’agression israëlienne, l’UMT, principal syndicat à l’époque, appela au boycott des intérêts économiques  « sionistes » au Maroc, allusion en fait aux opérateurs économiques juifs marocains. Des appels à limoger des fonctionnaires « sionistes » reprenaient en fait les fonctionnaires marocains de confession juive. Serfaty a condamné cette campagne comme étant du racisme (cf. Serfaty & Elbaz, op. cit., p. 205). A l’époque, avec d’autres militants progressistes juifs, il avait néanmoins tenu à marquer une distance entre judaïsme (au sens identitaire) et sionisme, et avait appelé la communauté juive marocaine à en faire de même:

L’agression d’Israël contre les Etats arabes, sa politique expansionniste, l’occupation et l’annexion de nouveaux territoires (…) soulèvent la colère légitime des masses populaires. Le sionisme est la négation des idéaux qui ont, depuis des siècles durant, fait de la question juive une partie de la cause de la démocratie et de l’anti-racisme.

Nous estimons de notre devoir de rappeler ces principes parce que nous restons persuadés qu’en cette heure cruciale où le Maroc a besoin de tous ses fils, le devoir de tout Marocain juif éclairé est de se solidariser par tous les moyens avec son peuple, de combattre l’idéologie et la politique sionistes au sein de la minorité juive, afin d’y promouvoir une conscience nationale et entière. C’est la voix de la raison et de la sagesse, celle de l’honnêteté et de la loyauté. C’est la seule voie qui permettra à notre communauté de s’épanouir au sein de sa propre nation. (Assaraf, op. cit., p. 737)

On mesure ici la gravité du manquement idéologique reproché à Serfaty par Assaraf…

Des sites sionistes ont jugé bon de cracher sur le cadavre encore chaud d’Abraham Serfaty, à l’instar de JSS News:

Triste personnage Abraham Serfaty, Juif marocain renégat, qui renie son Histoire, les siens et sa patrie Israël.

Qu’il meurt dans l’oubli !

On mesure donc l’ironie qu’il y a à voir Serge Berdugo, ancien ministre du tourisme et secrétaire général de la Conseil des communautés israëlites du Maroc, et André Azoulay, conseiller du Roi,  assister à ses obsèques, eux auxquels on ne peut reprocher d’avoir fait du zèle en matière de militantisme, que ce soit au Maroc ou en Palestine…

L’ironie est encore appuyée, dans un autre registre, non seulement par la présence d’un conseiller du Roi (qui est conseiller du Roi depuis… 1991, l’année de l’expulsion de Serfaty), mais par celle de deux ministres du gouvernement, Amina Benkhadra et Mohammed Lyazghi (USFP), et les propos élégiaques du ministre de la communication et porte-parole du gouvernement Khalid Naciri:

Le ministre de la Communication Khalid Naciri, qui avait milité avec Abraham Serfaty au sein du Parti communiste marocain, a lui aussi rendu hommage à un militant «de la première heure qui s’est battu d’abord pour l’indépendance de son pays». «Progressiste convaincu, a ajouté le ministre,Abraham Serfaty a pu diverger avec ses camarades de combat mais, personnage honnête, il a pu porter un regard positif sur le nouveau Maroc qui se construit».  (Libération.fr, 2010)

Même Le Matin du Sahara s’est fendu d’une mention neutre des obsèques de Serfaty, mais Moulay Ahmed Alaoui avait, avec Fouad Ali el Himma, Rochdi Chraïbi, Mohamed M’jid et quelques autres dignitaires, accueilli Serfaty au pied de l’avion le ramenant chez lui le 30 septembre 1999…

Le makhzen a pu briser le corps d’Abraham Serfaty, l’enfermer puis l’exiler, mais il n’a pas eu raison de sa conscience et de sa volonté. Cet exemple vivra dans les consciences des Marocain-e-s tant qu’ils seront attachés à la liberté et à la révolte contre la tyrannie et la misère.

Lectures complémentaires:

– Abraham Serfaty, « Le judaïsme marocain et le sionisme« , Souffles, 1969;

– « Abraham Serfaty: rétrospective de combat« , d’Ahmed Amri;

– « Hommage à Abraham Serfaty: adieu, mon camarade« ,par Mustapha Kharmoudi, ancien compagnon de lutte de Serfaty;

– « Hommage à Edmond Amran el Maleh et Abraham Serfaty, honneur du judaïsme marocain« , par le journaliste progressiste libanais René Naba;

– « Mort d’Abraham Serfaty, opposant historique de Hassan II« , de Pierre Haski de Rue89, qui couvra la répression politique au Maroc lors de ses débuts à Libération;

– « Abraham Serfaty, le Mandela marocain » d’Ali Amar, article publié sur le site de Marianne, et dont j’ose espérer qu’Ali Amar n’a pas choisi le titre – à la différence de Serfaty, Mandela a remporté son combat politique en renversant pacifiquement le régime de l’apartheid et en dirigeant son pays après avoir été triomphalement élu lors d’élections libres;

– « Serfaty est mort, ne le tuons pas une seconde fois!« , un post du blog de son ancien compagnon de lutte et codétenu Abdelaziz Mouride, lucide sur la récupération éhontée de Serfaty par le pouvoir;

– « Chronique des années de plomb au Maroc, troisième partie: Abraham Serfaty« , entretien audio réalisé par Mohamed Lotfi;

– « Serfaty: On ne se réconcilie pas avec son tortionnaire« , entretien accordé à Aujourd’hui le Maroc (2004);

– « Obsèques, hier, du militant Abraham Serfaty à Casablanca: les combats d’un siècle marocain« , article de Narjiss Rerhaye dans Libération du 20 novembre 2010;

un clip de France 24 (en arabe) sur les obsèques d’Abraham Serfaty;

– « L’avantage comparatif du Maroc, expliqué par Abraham Serfaty« , post du blog Misères francophones;

– « Hommage du Conseil d’administration du MRAP en sa réunion du samedi 20 novembre 2010 à la mémoire d’Abraham SERFATY« , communiqué officiel du MRAP;

– « Je me souviens…« , de Bernard Langlois, rédacteur en chef de Politis, qui introduisit clandestinement une caméra dans la cellule de Serfaty à la maison centrale de Kénitra, permettant à ce dernier de filmer les conditions de sa détention;

– « Abraham Serfaty, communist, anti-Zionist, democracy activist, Moroccan Jew, dies aged 84« , sur le blog anti-sioniste Jews sans Frontières;

– « Disparition d’Abraham Serfaty, un ami du droit et de la Palestine« , Association de solidarité France Palestine;

– « Abraham Serfaty, l’homme inlassablement juste, nous a quittés« , Al Oufok;

(1) Il est intéressant de voir comment le PCM et ses successeurs, le PLS et le PPS, ont semblé compenser le pêché initial du PCM – qui fut créé par des communistes français, qui s’appelait Parti communiste du Maroc jusqu’en 1946 et qui avait une position louvoyante par rapport à l’indépendance – par un surcroît de nationalisme, dont le manque apparent lui fut longtemps reproché non pas par le makhzen mais par le reste du Mouvement national marocain. Le pêché initial était aggravé par l’origine ethnique hétérodoxe du leadership – le premier secrétaire général du PCM ût le juif tunisien Léon Sultan, auquel succéda, en 1944, Ali Yata qui, s’il était musulman, était aussi d’origine algérienne, alors que bon nombre de militants, du moins jusqu’en 1946, étaient français. Il est piquant de constater que les deux adversaires politiques que furent Ali Yata et Abraham Serfaty furent tous deux expulsés du Maroc sous le Protectorat ainsi qu’après l’indépendance – pour Ali Yata, son statut juridique fut réglé en 1960…

(2) Je me rappelle cette citation de mémoire, mais elle provient de « Notre ami le Roi » de Gilles Perrault, que je n’ai malheureusement pas sous la main. Si quelqu’un a la citation et les références exactes, j’en serais reconnaissant!

(3) Le mérite de la libéralisation du régime ne revient pas exclusivement à « Notre ami le Roi », même s’il en fut l’élément déclencheur. Outre la lutte continue des militants marocains, les soucis de santé du Roi Hassan II (laissant voir une succession proche), la volonté de raffermir le trône et surtout la chute du Mur de Berlin et donc la fin des dividendes de la guerre froide pour le fidèle vassal des puissances occidentales qu’est le Maroc.

(4) On peut espérer que la thèse de Kenza Sefrioui – « La revue Souffles (1966-1973) – espoirs de révolution culturelle au Maroc » – trouvera une maison d’édition, de préférence au Maroc.

(5) On comprendra la vigueur des reproches faits par Assaraf à Serfaty en lisant cet auto-descriptif de Radio Shalom:

Radio Shalom, par la diversité de ses émissions, a pour vocation de favoriser la connaissance et la transmission du patrimoine historique, culturel et cultuel du peuple juif et d’Israël.

(6) Sur le régime des capitulations, voir André de laubadère, « Le statut international du Maroc depuis 1955« , Annuaire français de droit international, 1956, pp. 142-144.

Tzipi Livni reçue les bras ouverts au Maroc et poursuivie au Royaume-Uni

Il faut décidément boire le calice jusqu’à la lie s’agissant de la politique étrangère du plubopaysdumonde: alors que la criminelle de guerre israëlienne Tzipi Livni – elle se dit « fière » de toutes ses décisions durant la guerre contre Gaza (1) –  se pavanait à Tanger sous les hourras de la presse officieuse marocaine (« la protestation semble relever de l’excès de zèle, vu que la présence de Livni n’a jamais été confirmée » écrivait par exemple L’Economiste) voire de certains bloggeurs (« Heureusement que dans les hautes sphères marocaines on compte encore des gens qui ont le sens de l’honneur. Mme Livni a été officiellement invitée à la 2e édition (…)Et quand on invite quelqu’un même s’il agit d’un ennemi on assure, on l’accueillant comme il se doit. A ce niveau, ça a été presque parfait. L’hôte exceptionnelle des MEDays (…), arrivée tard jeudi à Tanger, a non seulement participé aux journées de travail jusqu’au bout mais elle a pu effectuer une virée à Casablanca le vendredi soir et aussi à Marrakech le lendemain« ), elle a décidé d’annuler un déplacement au Royaume-Uni, suite à une plainte déposée pour crimes de guerre, ayant abouti sur un mandat d’arrêt émis par un tribunal britannique (cependant annulé par le même tribunal en apprenant que Tzipi Livni avait renoncé à pénétrer le territoire britannique). C’est sur le fondement du principe de compétence universelle, applicable aux violations graves des Conventions de Genève de 1949 (par le biais des articles 49, 50, 129 et146 communs aux quatre conventions), que Tzipi Livni a pu faire l’objet d’un mandat d’arrêt au Royaume-Uni pour des crimes commis en Palestine occupée. Le gouvernement israëlien ne fait pas preuve d’un grand sens de l’humour:

Israel rejects attempts to exploit British courts against MK Tzipi Livni

15 Dec 2009

Britain should fulfill its promises to stop anti-Israel exploitation of the British courts.

(Communicated by the MFA Spokesperson)

Israel rejects the cynical legal move made in the British court against the Head of the Opposition, MK Tzipi Livni, at the behest of radical elements, and wishes to point out that Israel and Britain are both engaged in a common struggle against the forces of international terror. In many parts of the world, British soldiers are fighting to eradicate terrorism.

Israel calls on the British government to fulfill its promises, once and for all, to act in preventing the exploitation of the British legal system by anti-Israel elements against the State of Israel and its citizens.

The absence of immediate, determined action to correct this abuse harms relations between Britain and Israel.

If Israeli leaders cannot visit Britain in proper, dignified fashion, this will, quite naturally, seriously compromise Britain’s ability to play the active role in the Middle East peace process that it desires.

L’intéressée n’a pas, à proprement parler, fait acte de pénitence:

Livni’s office described her as « proud of all her decisions regarding Operation Cast Lead« . It added: « The operation achieved its objectives to protect the citizens of Israel and restore Israel’s deterrence capability. » (The Guardian)

Et pour être tout à fait franc, la violence ne semble pas trop la rebuter: il y a vingt-sept ans, déjà…

The frontrunner to become Israel’s next prime minister, Tzipi Livni, was a Paris agent for Mossad, Israel’s overseas intelligence agency, in the early 1980s when it ran a series of missions to kill Palestinian terrorists in European capitals, according to former colleagues.

They say Livni, now foreign minister, was on active service when Mamoun Meraish, a senior official in the Palestine Liberation Organisation, was shot dead by a Mossad hit squad in Athens on August 21, 1983. She was not directly involved in the killing, in which two young men on a motorcycle drew alongside Meraish’s car and opened fire, but her role in Mossad remains secret. (…)

Livni joined Mossad after leaving the army with the rank of lieutenant and completing a year at law school. From her base in Paris she travelled throughout Europe in pursuit of Arab terrorists.

Tzipi was not an office girl,” said an acquaintance. “She was a clever woman with an IQ of 150. She blended in well in European capitals, working with male agents, most of them ex-commandos, taking out Arab terrorists.”

Livni has never talked about her years with Mossad, but a glimpse of the nature of the work was given by her closest female partner on European assignments. “The risks were tangible,” said Mira Gal, who became head of her ministerial office. “If I made a mistake the result would be arrest and catastrophic political implications for Israel.” (The Times)

Quant à Tzipi Livni et le Maroc, ça donne plutôt ceci (via Entre Nous Marocains):

Rappelez-vous: le think-tank marocain Institut Amadeus, fondé par Brahim Fassi Fihri, 25 ans, fils du ministre des affaires étrangères marocain, Taïeb Fassi Fihri, avait jugé judicieux d’inviter à l’édition 2009 des MEdays Tzipi Livni, ministre des affaires étrangères du gouvernement d’Ehud Olmert qui avait massacré plus de deux mille Palestiniens à Gaza il y a un an, en décembre-janvier 2008/2009, et entretemps passé dans l’opposition. Tzipi Livni, juriste de formation, est une ancienne agente du Mossad mêlée à l’opération Mivtza Za’am Ha’el consistant en l’assassinat de militants palestiniens en Europe. Ayant fait carrière politique au Likud depuis 1996, elle rejoint le parti Kadima créé par Ariel Sharon.

Initialement,les responsables de l’Institut Amadeusprès avaient piteusement tenté de nier la venue de Tzipi Livni,

A la veille de la visite de la présidente du parti crée par Ariel Sharon, coup de théâtre de la part des organisateurs qui affirment que Tzipi Livni n’a jamais figuré sur les listes des invités du Forum Nord Sud MEdays. Contacté par le journal arabophone Almassae, Ibrahim Fassi Fihri a confirmé que le nom de l’ex ministre sioniste n’a jamais figuré parmi les invités à ce forum. Cela n’a pas empêché la continuation de la mobilisation dans le camp des militants pro-palestiniens. Au jour J Tzipi Livni était bel et bien présente à Tanger… (Le Journal de Tanger)

Voilà quelques faits bruts qui suffisent à mesurer un peu la sagacité de Mekki Lahlou, vice-président de l’Institut Amadeus:

« Nous invitons des gens de tous bords pour des échanges constructifs« , a déclaré à l’AFP Mekki Lahlou, vice-président de l’institut Amadeus, un ‘think tank’ marocain organisateur de MEDays 2009, qui ambitionne de devenir « le rendez-vous incontournable des décideurs politiques et économiques de la région EMEA (Europe, Moyen-Orient, Afrique)« . (…) MEDays, dont la première édition a eu lieu en 2008, est « une plateforme pour un dialogue et des échanges informels« , a pour sa part affirmé à l’AFP M. Lahlou, soulignant que des intervenants palestiniens, américains et européens ont également été invités pour, notamment, débattre du Proche-Orient. Mme Livni, a poursuivi M. Lahlou, est le chef de l’opposition israélienne et « s’est clairement prononcée contre la politique menée par (le Premier ministre israélien Benjamin) Netanyahu« .

Le bloggeur Big Brother Maroc avait d’ailleurs relevé l’inanité de la version amadeusienne des positions de Tzipi Livni en matière de colonisation (et encore n’a-t-il pas relevé que Tzipi Livni souhaite interdire l’usage du terme « nakba« ):

« I will advance only an agreement that represents our interests. Maintaining maximum settlers and places that we hold dear such as Jerusalem – not a single refugee will enter, » Livni said. (Haaretz)

Trois avocats marocains, Mes Khalid Soufiani, Abderrahman Benameur et Abderrahim Jamaï, avaient déposé plainte pour crimes de guerre contre Tzipi Livni lors de sa visite au Maroc à l’invitation de l’Institut Amadeus (2). Cette plainte n’a bien évidemment pas abouti, pas plus que celle initiée en son temps contre Amir Peres, le boucher de Qana II, pour des raisons liées bien évidemment à l’absence totale d’indépendance de la justice marocaine vis-à-vis du pouvoir exécutif. Voici ce qu’en dit Me Khalid Soufiani:

Khalid Sefiani, qui préside le Collectif, a qualifié de « jour noir et de honte » la visite au Maroc de l’ex-ministre israélienne.

« Alors qu’elle est recherchée et poursuivie en Europe, cette ‘criminelle de guerre’ foulera le sol marocain« , a-t-il dit. « Les Israéliens veulent imposer un projet sioniste et tentent de se redonner une nouvelle image après avoir commis d’horribles crimes à Gaza« , a-t-il ajouté

Il se trouve que le massacre de la population civile palestinienne à Gaza présente un lien direct avec le Maroc, puisqu’une ressortissante marocaine – Rqia Abou Naja – y a trouvé la mort:

L’ancien bâtonnier Abderrahim Jamaï a appelé les autorités marocaines à « l’arrêter dès son arrivée au Maroc et enquêter avec elle sur les horribles crimes de guerre commis par Israël dans la bande de Gaza« .

« Le droit marocain est compétent pour juger et condamner cette ancienne ministre israélienne car parmi les victimes de Gaza figurent une ressortissante marocaine, Rakia Abou Naja, sa belle-mère ainsi que son époux, un journaliste palestinien lors d’un bombardement israélien« , a-t-il déclaré.

Plusieurs partis marocains, dont le PJD, le PSU et le PADS, avaient manifesté et protesté contre la venue de cette criminelle de guerre au Maroc:

Au cours d’une conférence de presse, l’ancien bâtonnier Abderrahmane Benameur a qualifié cette visite « d’événement dangereux« , « qui cache mal l’intention de normaliser (les relations) avec l’entité sioniste« .

Le député tangérois Mohamed Najib Boulif (PJD) déclarait ne pas s’opposer à la venue de Tzipi Livni en tant qu’Israëlienne, mais en raison de sa politique belliqueuse lors de la guerre contre Gaza de décembre 2008/janvier 2009:

« Nous condamnons fermement la présence de cette ministre sioniste, qui avait adopté des positions très belliqueuses lors de l’opération “Plomb Durci”. Nous n’avons rien contre les Israéliens qui font avancer le processus de paix, mais cette personne n’est pas la bienvenue » (Jeune Afrique)

Un conférencier marocain, Mehdi Lahlou, pressenti pour une intervention sur l’immigration, avait refusé d’honorer sa promesse de participation en raison de la participation de Tzipi Livni:

Par la même occasion, je condamne cette invitation – qui n’avait été évoquée nulle part dans les documents que j’ai reçus des organisateurs depuis le mois de septembre dernier, comme je joins ma voix, naturellement, à tous les militants associatifs et politiques – au Maroc, comme ailleurs dans le monde – qui demandent que cette ministre comme les autres responsables israéliens des crimes perpétrés à Gaza soient traduits devant la Justice pénale internationale

La presse n’est en reste – ici Le Journal de Tanger:

Mais ce que cet événement vient de mettre en évidence de façon qui ne laisse aucun doute c’est que l’Etat d’Israél dispose d’un lobby puissant dans une certaine élite dirigeante marocaine qui défend la normalisation des relations avec l’état qui vient d’être accusé par le rapport de Goldston de crimes de guerre. Comment peut-on permettre à une criminelle de guerre de fouler le sol marocain quand on sait qu’elle est recherchée et poursuivie en Europe ?

Pour les paroles de « paix » ostensiblement espérées par la puissance invitante, on a eu droit à ceci, paroles qui marqueront sans aucun doute l’histoire de ce conflit:

« Il faut comprendre les sentiments de ceux avec qui vous négociez. Dans notre région, chaque pierre raconte une histoire différente, selon que l’on soit israélien ou palestinien », a témoigné la travailliste (Nd’IK: faux, elle est du parti Kadima et fût du Likud auparavant). Favorable à la solution des deux Etats, elle a appelé l’Autorité palestinienne à reprendre la main face au Hamas qui « ne se bat pas pour les Palestiniens, mais contre l’existence d’Israël. » (Jeune Afrique)

Ou encore ceci:

Invitée en tant que chef du parti Kadima et leader de l’opposition en Israël (et non comme ancienne ministre des affaires étrangères d’Israël, ce n’est pas la même chose, selon les organisateurs des MEDays), Tzipi Livni a rejoint les autres intervenants en soulignant que la solution réside dans l’existence de deux Etats souverains. «Nous avons trop souffert des deux côtés et nous avons aujourd’hui besoin que ce conflit cesse. Mais pour y arriver, il faut qu’on ait entre les mains un accord concret et détaillé», a-t-elle indiqué. Pour l’ex-ministre des affaires étrangères israélienne, la menace vient essentiellement des radicaux des deux côtés. « Il est nécessaire de définir d’abord la nature de ce conflit», qui n’est  pas « un problème de religion mais de gestion politique d’un territoire où vivent deux peuples qui s’y identifient », a dit Mme Tzipi Livni qui affirme que l’initiative d’instaurer la paix entre la Palestine et Israël doit être compris comme étant plus un intérêt pour Israël qu’une faveur qu’on lui accorderait. (Le Reporter)

Et enfin ceci:

Au jour J Tzipi Livni était bel et bien présente à Tanger, elle a participé activement aux débats sur le conflit israélo-palestinien en défendant les thèses du gouvernement extrémiste israélien à savoir la nécessité de la poursuite du processus de paix avec l’Autorité palestinienne sans conditions préalables, c’est-à-dire tout en poursuivant la colonisation sauvage en Cisjordanie et à Jerusalem Est. En plus, elle a eu droit à des interview aux chaines de TV marocaines et de la fameuse chaîne Qatari Aljazeera.

Plus encore Tzipi Livni, qui avait éclipsé la présence des autres invités dont Rachida Dati,  ne s’est pas contenté de son voyage à Tanger, mais elle s’est permise selon le même journal Almassae  d’un détour par la ville ocre Marrakech avant d’être l’hôte à Casablanca cette fois-ci d’une réception organisée à son honneur par le Président de la communauté juive du Maroc.  (Mediapart)

Soit dit entre parenthèse: le président – en fait secrétaire général – du Conseil des communautés israélites du Maroc est Serge Berdugo, ancien ministre du tourisme (il n’a pas laissé un souvenir impérissable), leadership contesté au demeurant (notamment sur le plan de la gestion), et a été nommé en 2006 ambassadeur itinérant (du Maroc, faut-il le préciser). Le fils du ministre des affaires étrangères invite la criminelle de guerre Tzipi Livni au Maroc, et un ambassadeur marocain la reçoit chez lui, à la bonne franquette – ne manquant pas au passage de cultiver l’amalgame détestable entre communauté juive et sionisme – le tout dans le silence le plus parfait des médias officiels. Bravo les artistes!

Difficile de parler de ce forum dédié à la normalisation des relations israëlo-marocaines sans évoquer notre presse officieuse – voici donc comment Le Matin du Sahara rend compte de l’intervention de Fassi Fihri Sr, père de son fils, qui évoquait la question palestinienne avec l’inflexibilité qui le caractérise, se permettant des déclarations d’une violence symbolique frisant – j’aime autant vous livrer le fond de ma pensée – l’anti-sionisme:

Ouvrant le bal des interventions, Taieb Fassi Fihri, ministre des Affaires étrangères n’y est pas allé de main morte pour dire la réalité des choses sans fioritures. «J’appelle le gouvernement israélien à cesser de penser qu’il est le seul à mener la région», a-t-il lancé sur un ton ferme. (…) Fassi Fihri n’a pas mâché ses mots à ce propos en disant que «la nouvelle administration israélienne n’est pas désireuse de paix» (…)

Des réponses, il en existe. Invité en tant que chef du parti Kadima et leader de l’opposition en Israël, Tzipi Livni a rejoint les autres intervenants en soulignant que la solution réside dans l’existence de deux Etats souverains. «Nous avons trop souffert des deux côtés et nous avons aujourd’hui besoin que ce conflit cesse. Mais pour y arriver, il faut qu’on ait entre les mains un accord concret et détaillé», a-t-elle indiqué. Pour l’ex-ministre des Affaires étrangères, la menace vient essentiellement des radicaux des deux côtés. Les intervenants à cette séance du vendredi ont, tous, salué le rôle que le Maroc a joué et continue de jouer pour soutenir le processus de paix. Ces Medays, organisés par l’Institut Amadeus, représentent une occasion pour relancer le débat autour des nouvelles pistes de sortie de crise.

La réalité est bien évidemment que la normalisation entre le Maroc et Israël est simplement à la recherche d’un prétexte pour s’officialiser, sur demande des Israëliens et des Etats-Unis d’Obama – et cette venue de Tzipi Livni doit être considérée comme un de ces signes supplémentaires de bonne volonté du régime marocain, signe dont l’accumulation sert également sur le plan interne à sonder les réactions populaires et préparer l’opinion à une normalisation toute naturelle si on relève les innombrables signes de bonne volonté du Maroc officiel vis-à-vis d’Israël: le ministre de la défense israëlien d’origine marocaine Amir Perez reçu par le Roi en 2006, rencontres officielles entre ministres marocain et israëlien des affaires étrangères (tiens, déjà Tzipi Livni), rupture avec l’Iran et fermeture de l’ambassade marocaine au Venézuela peu après la rupture des relations diplomatiques entre ce pays et Israël, soutien de la MAP à la hasbara israëlienne, coopération au niveau local entre municipalités israëliennes et marocaines, contrats militaires avec Israël (dont apparemment un lié à la récente acquisition d’avions de combat étatsuniens F16), participation au projet Aladin, décorations royales octroyées à des militants sionistes étatsuniens, présence de l’attaché militaire marocain lors des adieux de l’attaché militaire israëlien à Washington, répression de manifestations populaires de soutien à la Palestine (celle de Gaza, ici, ou celle venue en soutien à l’ingénieur Mohamed Benzian, licencié par SOFREMCO Maroc pour avoir refusé une formation assurée par une société israëlienne), et j’en passe – on voit mal ce que le Maroc pourrait faire de plus, à moins de criminaliser l’anti-sionisme (et je regrette déjà de donner une idée à nos dirigeants)…

Tel Quel, guère suspect de fanatisme pro-palestinien, l’a relevé:

Les responsables de l’Institut Amadeus, organisateur de ce forum méditerranéen, ne pouvaient rêver meilleure publicité. Brahim Fassi Fihri, fils du ministre des Affaires étrangères, et ses deux acolytes, Mekki Lahlou et Younès Slaoui, semblent, de fait, à l’aise entre les agents du Mossad et les personnalités de haut rang qui ont envahi, du 19 au 21 novembre, l’hôtel Mövenpick sur le cap de Malabata, réquisitionné pour cette grand-messe. Ce qui n’est qu’une énième poignée de main, entre des dirigeants israélien et palestinien, représente tout de même une réussite pour ce think tank, créé il y a moins de 18 mois. Et tant pis pour ceux qui crient à la trahison. En élargissant le champ, on prend la mesure d’un événement qui échappe aux trois mousquetaires fraîchement diplômés dans leurs costumes bien taillés. La main de Rabat ne saurait être étrangère au déroulé de ces rencontres qui augurent d’une évolution des relations diplomatiques avec Israël. (…)

Ce rapprochement de l’initiative, officiellement privée, de l’Institut Amadeus et de la diplomatie du royaume, les organisateurs eux-mêmes ne la réfutent pas. “Le Maroc a développé une politique de la main tendue pour débloquer le conflit israélo-palestinien et MEDays va dans ce sens”, arguent-ils, en substance, face aux critiques. Amadeus, think tank “indépendant” donc, comme tient à le préciser la MAP, s’est rallié à la position officielle. “Cette invitation s’est faite en accord avec la délégation palestinienne présente. Les deux parties étaient demandeuses d’une rencontre dans un pays arabe”, affirme Younès Slaoui, vice-président de l’Institut. “Cette posture d’écoute des Palestiniens est une constante dans la gestion par Rabat de son rôle de négociateur dans le conflit au Moyen-Orient”, commente un fin connaisseur de ce dossier.

Certains parlent de diplomatie parallèle, d’autres de diplomatie héréditaire. Ce sera d’autant plus flagrant que la Déclaration de Tanger, document final lu en clôture par Brahim Fassi Fihri, prônant la coexistence de “deux Etats souverains” avec “un État palestinien ayant pour capitale Jérusalem-Est”, ainsi qu’“un retour aux frontières de 1967 et l’arrêt immédiat des colonisations”, fera écho au discours prononcé, lors de l’ouverture du forum, par son père, chef de la diplomatie de son état, reprenant la solution défendue par la nouvelle feuille de route américaine. Au cours de cette cérémonie, les organisateurs avaient attribué le Grand prix MEDays à George Mitchell, envoyé spécial du président Obama au Proche-Orient, et le Prix de l’environnement au roi Mohammed VI. Le ton était donné…

Inutile d’en rajouter – même le très docile Jeune Afrique relève que ce séminaire est un instrument au service du ministère marocain des affaires étrangères:

Cette manifestation devrait continuer à monter en puissance dans les années à venir, avec comme ambition de devenir un « Davos du Sud ». Elle est, en tout cas, soutenue par les autorités, par les grandes entreprises du royaume et des partenaires internationaux comme l’Espagne. Sa deuxième édition peut déjà être considérée comme un succès, et a permis au Maroc de continuer à donner une image positive de sa diplomatie. (Jeune Afrique

Les réactions de sites sionistes furent enthousiastes:

Scoop JSS: Une ovation marocaine pour Tzipi Livni
Rédigé par JSS le Nov 20th, 2009 and filed under Scoop JSS.

Tzipi Livni au Maroc. Elle n'a pas vraiment l'air effrayé comme l'annonce pourtant Al Manar!

Tzipi Livni au Maroc. Elle n’a pas vraiment l’air effrayée comme l’annonce pourtant Al Manar! 

L’heure semble plus que jamais être au rapprochement israélo-marocain. Depuis plusieurs mois, le régime de Mohamed VI semble l’avoir compris et fait, petit à petit, passer le message aux Marocains. Officieusement, tout est très clair: Israël et le Maroc qui ont des relations diplomatiques très engagées depuis longtemps se rapprochent petit à petit d’un accord de paix final. C’est en tout cas ce que laisse penser la visite de l’ancienne ministre israélienne des affaires étrangères à Tanger. 

Invitée par un “think tank” local, elle a été ovationnée par la salle. Tous ont salué ses méthodes et son courage. Du côté des médias islamistes, de la mauvaise propagande en sort. Elle aurait été, selon la chaine du Hezbollah (Al Manar), insultée et traitée de “sale sioniste”. Complètement faux selon les dires de plusieurs journalistes marocains avec qui le site JSSNews est en contact permanent. 

Il y avait bien une poignée d’islamiste qui criait “Livni, assassin, on ne peut pas du mossad au Maroc” mais que sont 50 islamistes par rapport à 700 personnes venus l’acclamer? 

Le rassemblement organisé par l’Institut Amadeus à bien entendu été autorisé par le pouvoir en place ce qui signifie clairement le soutien du Roi à la visite de Livni. Un important dispositif de sécurité à été mis en place par les Marocains et… Il est certains que les hommes du Shabak étaient aussi présent pour sécuriser et superviser l’endroit. Le tout, avec la bénédiction de Mohamed VI. Plus le temps passe, plus le souverain devient serein et ses décisions s’avèrent de plus en plus judicieuses. (…) Aujourd’hui, une question se pose: puisque le Maroc veut jouer un rôle plus important à Jérusalem (le Maroc souhaite pouvoir s’occuper de nouveau de la rénovation des lieux saints musulmans à Jérusalem), il est temps pour Sa Majesté d’officialisé son amitié envers Israël…

Pour en revenir au mandat d’arrêt émis contre Tzipi Livni au Royaume-Uni: voilà la différence entre les deux cas de figure, le britannique et le marocain – une justice indépendante et compétente, adossée à un état démocratique où le gouvernement en place ne dicte pas leur conduite aux magistrats – car en l’occurence, le gouvernement britannique, totalement aligné sur Israël bien évidemment, goûte fort peu la plaisanterie:

However, the issue of the warrant – almost certainly for alleged war crimes in connection with Ms Livni’s role as Israeli foreign minister – has caused intense irritation in the Foreign and Commonwealth Office, amid concerns Israeli politicians are finding it increasingly hard to visit the UK.

The FCO last night issued a statement saying: “The UK is determined to do all it can to promote peace in the Middle East and to be a strategic partner of Israel. To do this, Israel’s leaders need to be able to come to the UK for talks with the British Government. We are looking urgently at the implications of this case.” (Financial Times)

Et effectivement, le Royaume-Uni – qui songe sans doute, comme l’a relevé l’excellent Ayman Mohiedin d’Al Jazeera Inernational, au sort de ses propres dirigeants et militaires en raison des guerres menées par son gouvernement en Irak et en Afghanistan – va probablement, selon la BBC, emboîter le pas à la Belgique et l’Espagne et modifier sa procédure pénale en matière de crimes internationaux afin de réserver l’exercice de la compétence universelle à l’encontre des seuls criminels de guerre nègres, slaves et autres bougnoules.

Le mot de la fin appartient sans aucun doute à l’ex-ministre des affaires étrangères et actuel vice-premier ministre israëlo-tunisien Silvan Shalom, qui s’est écrié « nous sommes tous des Tzipi Livni« . Tout à fait d’accord avec toi, Silvan, vous êtes tous des Tzipi Livni (3).

(1) Selon Haaretz:

Livni’s office also said that the opposition leader was proud of all the decisions she made as foreign minister during the Gaza war, an operation which she said achieved its goal of bring security to Israel.

(2) Cette visite semble avoir été ardemment souhaitée à Rabat, et ce, depuis 2008:

Il faut dire que l’actuelle ministre des Affaires étrangères israélienne ad-interim* qui a été élue le 17 septembre 2008 à la tête du parti centriste Kadima avec 43,1 % des suffrages exprimés contre 42 % pour Shaul Mofaz (qui suite à ce cuisant échec a déclaré prendre sa retraite politique) fascine autant qu’elle inquiète dans certains milieux marocains. Elle fascine par ce qu’actuellement le Maroc vit un véritable âge d’or de la gent féminine et une femme leader d’un parti politique qui se surcroit pourrait être la deuxième femme à diriger un gouvernement israélien après Golda Meir, à la fin des années 1960, ne peut que fasciner certains Marocains, du moins les modernistes et féministes d’entre eux.

(3) La dernière fois que Silvan Shalom, juif tunisien devenu homme politique israëlien, s’était rendu au Maroc en tant que ministre des affaires étrangères du gouvernement d’Ariel Sharon – Silvan apprécie les criminels de guerre, il faut croire – un Marocain en avait payé le prix une semaine après: Albert Rebibo, paisible commercant de Derb Koréa à Casablanca, assassiné le 11 septembre 2003 par deux terroristes islamistes.

Un blog sur le Maroc juif

20050523-b-judaisme1
Celui qui cherche des infos sur le net sur le judaïsme marocain devient vite frustré: entre la débauche de liens et la qualité disparate de l’information, la frustration est souvent au rendez-vous. Jusqu’ici, l’excellent site de Rick Gold – Visiting Jewish Morocco – constitue un point de départ incontournable, et on pourrait y rajouter le forum communautaire Dafina, désordonné, foisonnant mais inégal. On pourrait rajouter à cette liste deux musées – celui du judaïsme marocain de Casablanca, et celui du Centre de la culture judéo-marocaine à Bruxelles. Sans compter les sites excentriques – comme celui consacré à la restauration de la synagogue Attias d’Essaouira.

Il y a désormais un blog, Jewish Morocco, animé par un Etatsunien, Chris Silver – il nous emmène notamment au Guercif cher à Zakaria Boualem… Bravo à son initiateur!

Un regret cependant: qu’il n’y ait pas de voix de l’intérieur non-institutionnelle – par exemple un blog d’un Marocain juif vivant au Maroc, éclairant de l’intérieur la culture, l’histoire, la spiritualité et le présent de cette partie essentielle du peuple marocain et de son histoire.

Maguy Kakoun présente son journal de campagne électorale à Casa ce mardi

 
Maguy Kakoun, tête de la liste nationale (et donc féminine) du Parti du centre social aux élections législatives du 7 septembre 2007, a publié un journal de campagne où elle retrace ses impressions. J’avais pour ma part voté pour elle avec mon bulletin de vote pour la circonscription nationale, et pour le PSU avec mon bulletin local.
Elle présentera et signera son livre au Carrefour des Livres (angle rue des Landes et rue Vignemale, au Mâarif) à Casablanca ce mardi 22 avril à 19.00. Je tâcherai d’y être et d’en rendre compte ici.

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