Quarante années de crimes

Mansour Kikhia, opposant libyen "disparu" au Caire le 10 décembre 1993

Mansour Kikhia, opposant libyen "disparu" au Caire le 10 décembre 1993

Le colonel Kadhafi, qui a pris le pouvoir en Libye suite à un coup d’Etat le 1er septembre 1969 ayant renversé le roi Idriss I, est largement perçu à travers le monde arabe – et le monde tout court – comme un fou, amusant les galeries avec ses pitreries, y compris vestimentaires. Certes, trois organes de presse marocains («Al Massae», «Al Jarida Al Oula» et «Al Ahdath Al Maghribiya») condamnés à 3 millions de dirhams (270.000 euros) de dommages-intérêts ont sans doute quelques réserves à émettre, mais il est vrai que le spectacle de Kadhafi humiliant dignitaires et chefs d’Etat occidentaux peut être réjouissant à l’occasion.

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Pensez donc: voilà l’homme qui a ridiculisé médiatiquement Sarkozy cinq jours durant lors de sa visite officielle en 2007 (contestant que les droits de l’homme aient été évoqués par Sarkozy en dépit des protestations de ce dernier, et obtenant une véritable pluie d’avantages divers de son « ami » Sarkozy), celui qui a obtenu du gouvernement réactionnaire, xénophobe et partiellement post-fasciste de Silvio Berlusconi des excuses pour les indéniables crimes coloniaux italiens en Libye, et qui a réussi l’exploit au sujet de la libération d’Abdelbasat el Megrahi de semer la zizanie entre autorités écossaises et gouvernement britannique d’une part, et gouvernement britanniques et gouvernement étatsunien d’autre part. En comparaison avec les autres chefs d’Etat arabes (à l’exception éventuelle de Bashar al Asad), tous plus soumis les uns que les autres face aux puissances occidentales, Kadhafi peut jouer sur la fibre nationaliste arabe – enfin un chef d’Etat arabe qui tiendrait tête aux puissances occidentales.

C’est oublier les événements de ces six dernières années: suite à la ténébreuse affaire de Lockerbie, dont les tenants et les aboutissants ne sont absolument pas clairs (cf. le magistral résumé chez Lenin’s Tomb), et qui était plus que douteuse quant à la légalité des sanctions prises contre la Libye par le Conseil de sécurité de l’ONU (ce bref mais éclairant article de Hugh Stephens), la Libye a fait plus qu’amende honorable, se rapprochant très sensiblement des Etats-Unis au lendemain même de l’invasion de l’Irak, et renouant les relations diplomatiques en 2006, et esquissant même initialement quelques timides gestes envers Israël (le vice-président de la Knesset en 2004, l’Israëlien d’origine libyenne Moshe Kahlon, fût ainsi invité dans son pays natal par Kadhafi). Bien sûr, ce n’est l’amour du peuple libyen qui anime les puissances occidentales, mais le pétrole libyen et les opportunités d’affaires qu’il rend possibles en Libye:

When Col Gaddafi decided to turn a page on the past, he might have been partly driven by the need to attract foreign investment and expertise into Libya’s oil industry. But once this goal was achieved, and oil prices soared, he discovered that he could use his financial muscle to consolidate his new position.

Thus, moves in the US Congress last year to pass legislation that would sue Opec members for manipulating international oil prices immediately prompted Libya to threaten to cut its oil exports. Though neither the legislation nor the threat were likely to materialise, oil markets were shaken by the Libyan warning.

Furthermore when one of Col Gaddafi’s sons – Hannibal – was arrested in Switzerland last year on charges of assaulting a maid, Tripoli cut oil supplies to the Alpine state and withdrew $5bn from Swiss banks. Hannibal was released without charge.

The world economic crisis has further strengthened Tripoli’s hand. “There’s plenty of action in Libya,” says Oliver Miles, a former British ambassador in Libya and now the deputy chairman of the Libyan British Business Council. “It has accumulated a sizeable cash mountain and it needs everything, from food to services – it hardly produces anything other than oil and gas.”

The list of projects outside oil and gas is impressive: Tripoli is planning a range of new airports, ports and rail lines and wants to double electrical power capacity this decade, all of which requires foreign business involvement.

The government’s revenues are projected to fall by 40 per cent this year, because of lower oil prices, but the International Monetary Fund estimates net foreign exchange reserves, including investments by the Libyan Investment Authority, the newly founded sovereign wealth fund, will reach $147bn, up from $136bn in 2008.

Unlike many of its peers which have been reeling from financial losses, the LIA (with $65bn in assets) only recently started investing, turning itself into a favourite destination for investment bankers scrambling for new clients. (Financial Times, 31/8/2009)

Je passe sur les incohérences du Guide suprême de la révolution, son action africaine, et ses pitreries habituelles (sa proclamation en tant que Roi des Rois d’Afrique…) – sans compter ses encombrantes amitiés: ainsi, aux festivités de ses 40 années de pouvoir dictatorial, Kadhafi a invité Robert Mugabe et Omar Bashir, ce dernier sous le coup d’un mandat d’arrêt international délivré par la Cour pénale internationale. Mais tout cela occulte le caractère sanguinaire et violent de sa dictature, sans compter son soutien au terrorisme (même si Lockerbie ne semble pas être de son fait) et à l’antisémitisme (le psychopatholigique dissident marocain Ahmed Rami, vivant en Suède, et d’un antisémitisme maladif, a pu se louer de la générosité du Comité populaire – c’est ainsi que le Guide nomme ses ambassades – libyen à Stockholm). Sur ce dernier point, ce qui m’a frappé c’est non seulement qu’il a réussi à rendre la Libye Judenrein de son vivant, mais qu’il avait en plus fait détruire les cimetères juifs du pays en 1970:

It is an unavoidable duty of the city councils of Tripoli, Benghazi, Misurata, etc., to remove their [the Jews’] cemeteries immediately, and throw the bodies of their dead, which, even in their eternal rest, soil our country, into the depths of the sea. Where those dirty corpses are lying they should put buildings, parks, and roads. Only thus can the hatred of the Libyan Arab people toward the Jews be satiated

Le résultat a été radical:

The Jewish cemeteries have been leveled off and buildings were erected on them without giving the families the opportunity to remove the remains of their dead. These included four cemeteries in Tripoli, one in Benghazi, and sixteen in small towns.[86] This act by the Qadhafi regime forever erased the Jewish past from Libya. The same can be said for the seventy-eight synagogues that were turned into mosques or, as in the case of the Central Synagogue in Benghazi, a Coptic church. Sixty-four of them were destroyed-forty-four in Tripoli, three in Benghazi, and seventeen in small towns.[87]

Les Libyens qui sont restés au pays n’ont pas été plus chanceux, et les rapports sur la situation des droits de l’homme en Libye sont accablants. Un rapport d’Amnesty de 2004 – « Il est temps que les droits humains deviennent une réalité » – donne un tableau assez général, de même que celui tout récent de Human Rights Watch « Libya: rights at risk« , et on peut également se rappeler de la mort récente du prisonnier d’opinion Fathi el-Jahmi dans un hôpital jordanien peu de temps après avoir été libéré après cinq années dans une prison libyenne. Human Rights Watch a saisi l’occasion de ce triste jubilé pour demander au pouvoir libyen de respecter les droits de l’homme – « Mark anniversary by restoring rights« , où l’on apprend que les groupes politiques critiquant l’idéologie de la Révolution sont interdits, et l’adhésion à ces groupes punie de mort:

Libyan laws also severely restrict freedom of association. Law 71 bans any group activity opposing the ideology of the 1969 revolution, and the penal code imposes the death penalty on those who join those groups

L’ANHRI (Arabic Network for Human Rights Information) a quant à lui publié un rapport très critique, « The Long-Aged Dictatorship
40 Years of Qaddafi Rule in Libya
« , retraçant l’évolution de la Libye dans ce domaine.

S’il fallait donner un visage à l’oppression du régime de Kadhafi sur son propre peuple, ce serait celui de Mansour Kikhia, toutes proportions gardées le Mehdi Ben Barka libyen. Cet opposant au Guide, démocrate et fondateur de l’Arab Organisation for Human Rights, disparût le 10 décembre 1993, au Caire, en pleine conférence arabe sur les droits de l’homme:

Mansur al Kikhiya, militant des droits humains et secrétaire général de l’Alliance Nationale Libyenne, groupement d’opposition basé à l’étranger, a «disparu» au Caire, Egypte, en 1993. Il avait été membre du gouvernement libyen pendant un certain nombre d’années et avait démissionné en 1980 pour protester contre l’exécution, cette année-là, d’opposants politiques par les autorités libyennes. Avant sa «disparition», Mansur al Kikhiya participait à la Conférence Générale de l’Organisation Arabe des Droits de l’Homme au Caire ; il a été vu pour la dernière fois dans la soirée du 10 décembre 1993 à l’hôtel Al Safir.

Baha al Kikhiya, l’épouse de Mansur al Kikhiya, a déclaré à Amnesty International : «En tant que femme et en tant que mère, je dois vivre avec cette souffrance : ignorer où est mon mari, ne pas savoir s’il est toujours vivant. Mes enfants et moi, nous voulons simplement connaître la vérité, quelle qu’elle soit

En 2002 les autorités libyennes ont écrit à Amnesty International pour lui faire savoir qu’elles «avaient mené une série d’enquêtes en vue de découvrir l’endroit où se trouvait [Mansur al Kikhiya] mais que «sa disparition restait un mystère». Cette lettre émettait en outre l’hypothèse selon laquelle il pourrait avoir été «enlevé dans le cadre d’un règlement de conflits entre groupements en concurrence, ou dans le cadre d’une tactique orchestrée par des services secrets étrangers» (80). En février 2004 toutefois, Abd al Rahman Shalgam, secrétaire général du Comité Populaire Général pour les Affaires Etrangères et la Coopération Internationale, n’a pas été en mesure de fournir de précisions sur les enquêtes relatives à cette «disparition». (Amnesty International, « LIBYE: Il est temps que les droits humains deviennent une réalité« , 2004)

Un ami de Mansour Kikhia témoigne:

On a warm winter evening in Cairo — December 10, 1993 — I first experienced the shock of having someone I knew disappear.

That night, I was waiting for Mansour Kikhia, a journalistic source and friend who had served as Libya’s ambassador to the United Nations and as Muammar Gadhafi’s foreign minister before joining the opposition in exile.

We had agreed to meet after he had taken his evening stroll along the Nile River, and our meeting place was to be the bar at the Intercontinental Hotel, where we both planned to attend a human-rights conference the following day.

He never showed up.

Cell phones were rare back then, so I waited idly, calling his room over and over. By midnight, I had that feeling in my stomach that I had felt before while covering Middle East catastrophes.

Months later, on May 18, 1994, I published an interview in the New York Times with Kikhia’s wife, Bahaa al-Omary, about her struggle with the impossible thought of her husband’s abduction. In the interview, she said she had tried to meet with the two men involved — Mr. Mubarak, who would have had to sanction such an act, and Colonel Gadhafi, who would have had to order it.

Mr. Mubarak didn’t meet with her, but Colonel Gadhafi did, and the Libyan leader had had the temerity to assure her he was prepared to assume all expenses for her four children and herself, including the costs of housing, schooling, and medical care. « I said, ‘No way,' » she told me. « I will not sully … [my husband’s] integrity by accepting money from them. »

For the longest time, she had been silent, she said, thinking, « Maybe I am living in a dream. Maybe they are just groping for a way to let him go without a fuss. » It was not to be. When Kikhia was taken that evening, he was to be tortured and eventually killed. Think of all those who have and will continue to endure such horrible experiences: the children, the spouses, the parents.

Le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires a été saisi de son cas, sans résultat à ce jour, et le gouvernement libyen prétend toujours « enquêter ». Tout comme pour Mehdi ben Barka, le pays dans lequel il fût enlevé n’a guère fait preuve de zèle sur les circonstances de sa disparition, et les Etats-Unis – Mansour Kikhia résidait dans ce pays et était marié à une Etatsunienne – n’ont pas non plus débordé d’énergie pour apporter la paix de l’âme à sa veuve, Baha Kikhia. Un rapport de la CIA, présenté au président William Clinton, a indiqué que selon leurs sources, Kikhia aurait immédiatement emmené en Libye par ses ravisseurs puis assassiné en 1994:

The U.S. investigation concluded that Kikhia was taken to Libya immediately and killed in early 1994. One source said that there are indications in the CIA report that Kikhia’s body was buried in the Libyan desert.

Au lieu d’un jubilé de quarante années de « règne », c’est quarante jours de deuil qu’il faudrait faire.

Laila Lalami a également consacré un billet sur les droits de l’homme en Libye.

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