Affaire Aminatou Haïdar: La diplomatie marocaine triomphe à nouveau

Je serais curieux de lire comment les commentateurs, éditorialistes et autres joueurs de flûte vont s’ingénier à présenter le dénouement de l’affaire Aminatou Haïdar, cette ressortissante marocaine quoique militante séparatiste (les deux ne sont pas incompatibles, la nationalité n’obligeant fort heureusement pas à avoir telle ou telle opinion politique) privée de son passeport et illégalement refoulée de son pays vers l’Espagne.

Après un mois de grève de la faim – même si on peut se poser des questions légitimes sur l’étendue de cette grève, un journal espagnol révélant récemment qu’elle pesait 57 kilos (pour 165 cm) après près d’un mois de grève – et des kilomètres d’articles de presse, principalement en Espagne mais aussi ailleurs, revoilà donc Aminatou Haïdar, chez elle, à Laayoune, au Maroc donc. La veille de son retour, l’inénarrable ministre marocain de la communication, Khalid Naciri, déclarait ceci:

Le Maroc n’a aucune suite à donner à l’affaire de la dénommée Aminatou Haidar, dans la mesure où ce problème ne concerne pas le Royaume, mais plutôt l’Algérie, le polisario et cette femme, a affirmé le ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, Khalid Naciri.
«La position du Royaume est claire là-dessus. C’est à ceux, qui ont donné des instructions à A. Haidar d’empoisonner le processus de négociations, de trouver une solution» à ce problème, a déclaré lundi soir M. Naciri, sur les ondes de Radio BBC, émettant de Londres.

Voici ce qu’en dit Jeune Afrique:

Un peu plus d’un mois après avoir entamé une grève de la faim et un véritable bras de fer avec les autorités marocaines, la militante sahraouie Aminatou Haidar est revenue dans la nuit de jeudi à vendredi à Laâyoune (Sahara occidental) dans un avion en provenance des Canaries (Espagne).

L’avion médicalisé dans lequel elle avait embarqué s’est posé à Laâyoune vendredi vers 00H15 locales (et GMT). Il avait quitté Lanzarote deux heures plus tôt. Selon une source policière, Mme Haidar a accompli normalement les formalités d’entrée à l’aéroport en marquant sur la fiche d’arrivée qu’elle « arrivait au Maroc« . Elle est ensuite partie dans une voiture conduite par son oncle maternel, cheikh Mohamed Boussoula. (…)

Dans un communiqué publié jeudi soir, l’Elysée a en effet annoncé que le président Nicolas Sarkozy avait demandé au Maroc de remettre un passeport à Mme Haidar.

M. Sarkozy a effectué cette démarche le 15 décembre en recevant à Paris le ministre marocain des Affaires étrangères Taïeb Fassi Fihri et en exprimant « le voeu que le royaume du Maroc puisse, dans sa tradition d’ouverture et de générosité, faire remettre à Mme Aminatou Haidar son passeport marocain à son arrivée sur le territoire du royaume« , selon le texte.

« Comme suite à cet entretien« , le roi « Mohammed VI a informé le président Sarkozy, par message, le 17 décembre 2009, de l’accord de l’Etat marocain. Dans ces conditions, Madame Aminatou Haidar peut regagner le Maroc« , ajoute le communiqué.

Vendredi, le ministère marocain des Affaires étrangères a confirmé que le Maroc avait accédé à la demande de « pays amis et partenaires » en faveur d’un retour d’Aminatou Haidar à Laâyoune, mais qu’il restait ferme sur « le respect total de la loi marocaine, par tous, sans exception et sur l’intégralité du territoire national« .

Selon un représentant du Polisario, auquel il ne faut bien évidemment pas faire confiance sur ce point précis, affirme qu’Aminatou Haïdar n’a rempli aucune fiche de débarquement à son retour sur le sol marocain – ce qui impliquerait une capitulation en rase campagne des autorités marocaines:

Baali said that Morocco this time did not require Haidar to fill out a landing card upon her arrival, which had been a flash point last month, when she wrote on a landing card that her nationality was Western Saharan, not Moroccan, Baali said.

La MAP affirme le contraire:

A. Haidar est rentrée jeudi soir au Maroc à bord d’un avion espagnol en provenance des Iles Canaries. Elle est rentrée à Laâyoune après avoir accompli les formalités d’usage auprès des services de police et de douane de l’aéroport Hassan 1-er, rappelle-t-on

Khalid Naciri laisse entendre qu’elle n’aurait pas indiqué « Sahara occidental » comme pays de destination:

Le retour de Haidar au Royaume, a-t-il affirmé, s’est effectué en conformité avec les exigences de la loi marocaine, formalités qu’elle avait refusé d’accomplir et qui avaient occasionné son départ du territoire national

J’imagine qu’on ne pourra voir une copie de la fiche de débarquement, s’il a été remplie, afin d’en avoir le coeur net?

La présidence française semble effectivement être l’acteur-clé de ce dénuement:

Elysée.fr Publié le 18-12-09 à 00:23

Communiqué de la Présidence de la République

Le Président de la République a reçu le mardi 15 décembre 2009 le Ministre marocain des Affaires étrangères et de la Coopération, M. Taïb Fassi Fihri, porteur d’un message de Sa Majesté Mohamed VI, Roi du Maroc.

Lors de cet entretien, qui s’inscrit dans le cadre du partenariat d’exception qui unit les deux pays amis, les principaux dossiers internationaux, africains et régionaux ont été évoqués. S’agissant du Sahara, le Président de la République a salué la proposition du Royaume d’une large autonomie dans le cadre d’une solution politique sous les auspices des Nations-Unies. En l’attente de cette solution, la législation marocaine s’applique.

Dans ce contexte, le Président de la République a exprimé le vœu que le Royaume du Maroc puisse, dans sa tradition d’ouverture et de générosité, faire remettre à Madame Aminatou Haidar son passeport marocain à son arrivée sur le territoire du Royaume.

Comme suite à cet entretien, Sa Majesté Mohamed VI a informé le Président Sarkozy, par message, le 17 décembre 2009, de l’accord de l’Etat marocain. Dans ces conditions, Madame Aminatou Haidar peut regagner le Maroc.

Le communiqué officiel publié par la MAP souligne le rôle de « pays amis » – la France bien sûr, et probablement l’Espagne, qui a annoncé le même jour la tenue du premier sommet UE/Maroc lors de sa présidence tournante du premier semestre 2010 (bien que ce terme soit désormais sans réelle importance en matière de relations extérieures de l’UE, théoriquement entre les mains de la Haute Représentante Catherine Ashton depuis l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne le 1er décembre), ainsi que les Etats-Unis:

Le Maroc est ferme sur le respect total de la loi marocaine, par tous, sans exception et sur l’intégralité de son territoire
©MAP-Tous droits réservés Dernière modification 18/12/2009 10:51
Rabat – Tout en répondant positivement aux appels de pays amis et partenaires pour des raisons strictement humanitaires, le Maroc demeure ferme sur « le respect total de la loi marocaine, par tous, sans exception et sur l’intégralité du territoire national« , indique jeudi un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la Coopération.

Voici le texte intégral de ce communiqué :

« Tout au long des dernières semaines, plusieurs gouvernements de pays amis et partenaires ont entrepris des démarches auprès des autorités du Royaume du Maroc au sujet de la question du Sahara marocain. .

Cette question, et notamment la conditionnalité introduite par les autres parties à la tenue de la 2ème réunion informelle prévue début décembre 2009 a, également, été au centre des entretiens de plusieurs responsables et dirigeants de partis politiques marocains, au cours des visites réalisées, récemment, dans de nombreux pays.

A ces occasions, les différents interlocuteurs ont souligné à la partie marocaine l’intérêt accordé, sur un plan strictement humanitaire, à la situation d’Aminatou Haidar.

Pour leur part, les responsables marocains, gouvernementaux et politiques ont partagé avec leurs interlocuteurs le contexte bien connu de l’attitude d’A. Haidar, ses motivations politiques réelles et ses véritables initiateurs.

En particulier, ils ont expliqué que la programmation de la décision d’A. Haidar, le 13 novembre dernier, s’inscrit dans une stratégie développée et initiée ailleurs. Ils ont, également, relevé que les agissements de celle-ci ne sont pas liés à la promotion des droits de l’homme mais qu’elle a, bel et bien, agi pour le compte du polisario, qui demeure un mouvement militaire et totalitaire, à la solde de l’Algérie qui l’abrite, le finance et le soutient.

Dans ce contexte, plusieurs Chefs d’Etats et hauts dirigeants des pays amis et partenaires ont demandé aux autorités marocaines de faire preuve de magnanimité et de traiter la situation d’A. Haidar dans sa dimension strictement humanitaire.

Au-delà de cette intercession, ils reconnaissent l’importance et la centralité du processus politique de négociation, sur la base du réalisme et de l’esprit de compromis, qu’il importe de protéger. Ils réitèrent, également, leur appréciation pour les efforts sérieux et crédibles qui sous-tendent l’Initiative marocaine d’autonomie. Enfin, ils conviennent que la loi marocaine, s’applique sur l’ensemble du territoire du Royaume.

Des communiqués officiels et des déclarations publiques ont été publiés dans ce sens.

Sur la base de ces clarifications et de l’impératif du respect total de la loi marocaine, par tous, sans exception et sur l’intégralité du territoire national, le Royaume du Maroc a accédé à la demande d’un retour au Royaume du Maroc d’A. Haidar

Le communiqué officiel espagnol m’a quant à lui surpris en affirmant l’applicabilité de la loi marocaine, et demeure très en retrait sur ce à quoi on aurait pu s’attendre, le Sahara étant à l’opinion publique espagnole ce que la Birmanie fût il y a quelques temps dans blogs et médias occidentaux, et le gouvernement Zapatero ayant été très durement critiqué tant par l’intéressée que par les médias et politiques espagnols, qui retrouvent toujours une unité nationale sur le dos du Maroc, des séparatistes basques & catalans aux post-franquistes du Partido Popular:

El Gobierno realiza gestiones para resolver la situación de Aminetu Haidar
La Moncloa, jueves, 17 de diciembre de 2009

El Presidente del Gobierno de España, José Luis Rodríguez Zapatero, y su Ministro de Asuntos Exteriores y de Cooperación, Miguel Ángel Moratinos, han realizado gestiones en los últimos días con las autoridades del Reino de Marruecos a fin de hacer posible el retorno de la señora Aminetu Haidar.

El Gobierno español, ante el agravamiento de la situación humanitaria de la señora Haidar, quiere hacer un nuevo llamamiento a las autoridades marroquíes para que dicho retorno pueda tener lugar a la mayor brevedad.

Este gesto honraría a Su Majestad el Rey de Marruecos y a las autoridades del Reino de Marruecos, y pondría una vez más de manifiesto su compromiso con la democracia y la consolidación del Estado de Derecho. El Gobierno de España expresa su satisfacción con las políticas de modernización y reforma emprendidas por las autoridades del Reino de Marruecos y se compromete a acompañarlas. En este sentido, reafirma su voluntad de profundizar su cooperación en el marco del estatuto avanzado acordado entre la Unión Europea y Marruecos.

El Gobierno de España comparte la preocupación de la comunidad internacional para que en las próximas semanas se puedan dar las condiciones para que se avance en las negociaciones del proceso de Manhasset, negociaciones que deben desarrollarse en el marco de los principios y arreglos de Naciones Unidas, al objeto de facilitar una solución política justa, definitiva y de acuerdo con las partes.

Mientras se resuelve el contencioso, en conformidad con la posición de Naciones Unidas, España constata que la Ley marroquí se aplica en el territorio del Sahara Occidental.

Enfin, last but not least, le communiqué du département d’Etat étatsunien, par le truchement de la Secrétaire d’Etat Hillary Clinton, dont la discrétion et le peu d’entrain à commenter cette affaire étaient manifestes tout au long des trente derniers jours:

Release of Aminatou Haidar
Hillary Rodham Clinton
Secretary of State
Washington, DC, December 17, 2009
I was pleased to hear of the government of Morocco’s decision to re-admit Aminatou Haidar – a Robert F. Kennedy Human Rights Prize recipient – on humanitarian grounds following her month-long hunger strike in Spain. This humanitarian gesture is reflective of the true spirit and generosity of the Moroccan government and people, and underscores the urgency of finding a permanent solution to the Western Sahara conflict. I join United Nations Secretary General Ban Ki-Moon in calling for a fifth round of formal UN – sponsored Manhasset talks at the earliest possible date. I also want to express our strong support for personal envoy Christopher Ross and his efforts to find a solution.
PRN: 2009/1302

Du côté officiel marocain, j’ai surtout retenu les déclarations de l’accorte M’Barka Bouaidia (PAM), présidente de la Commission Commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Affaires islamiques à la Chambre des représentants, de passage à Washington où elle s’exprimait devant le think-tank néo-con (what else?) The Washington Institute:

«Ce qu’il faut se demander, c’est pourquoi cette affaire a surgi en ce moment précis où le processus de négociations entre dans une phase décisive», a souligné Mme Bouaida, lors d’une rencontre-débat organisée au siége du Think tank américain «The Washington Institute».

Bien vu, mais qui a refoulé Aminatou Haïdar au fait?

Quelques commentaires, dans les limites prévisibles des articles 38 et 41 du Code de la presse, et partant du principe que si les lignes de fond diplomatiques (je suis plutôt d’accord avec La Vie Economique sur ce seul point-là), militaires et politiques des principaux Etats concernés n’ont pas bougé, ou plutôt en faveur du Maroc en fin de course, sur le plan médiatique et juridique, c’est un fiasco:

  1. Du beau boulot de la part de ceux qui ont présidé à cette débâcle médiatique, qui a galvanisé les séparatistes: en agissant de manière absolument illégale quant au fond, y compris et surtout par rapport à ses propres lois, le Maroc s’est placé dans une situation où ses arguments n’étaient recevables que des lecteurs inconditionnels du Matin du Sahara et de L’Opinion. L’arbitraire de la décision de confisquer le passeport d’Aminatou Haïdar (s’ils s’étaient contentés de cela, en l’absence de loi ou de réglement régissant la délivrance de passeports, les autorités marocaines auraient pu éventuellement écarter l’argument d’illégalité utilisé à leur encontre) et surtout de la refouler de son propre pays sont tels qu’aucune défense raisonnable devenait possible vis-à-vis de l’extérieur – qui est malheureusement la seule enceinte dont l’opinion compte aux yeus de nos dirigeants, qui n’ont jamais daigné prêter la moindre attention à l’égard de leur propre opinion, sauf en cas d’émeutes ou de risque d’attentats. Mission accomplie: même des organisations ou sites néo-conservateurs (The American Spectator) ou néo-libéraux (Freedom House) étatsuniens, en dépit des efforts surhumains prodigués par le régime marocain sur Israël et l’Iran, ne peuvent s’empêcher de critiquer la situation des droits de l’homme au Maroc en des termes très peu amènes.
  2. L’argumentaire du gouvernement marocain en matire d’autonomie étant notamment de souligner les « réformes démocratiques » mises en oeuvre au Maroc depuis le nouveau règne (« Cette initiative s’inscrit dans le cadre de l’édification d’une société démocratique et moderne, fondée sur l’Etat de droit, les libertés individuelles et collectives et le développement économique et social« ) – pour utiliser la formule d’usage – on peut se demander en quoi la perspective d’avoir pour Etat un pays dont les autorités privent arbitrairement de leur passeport et refoulent du territoire national ses propres citoyens est censé convaincre les séparatistes hésitants du bien-fondé de la réintégration au Maroc.
  3. Le dénouement est venu de l’étranger, un message envoyé à tous ceux qui souhaitent faire changer d’avis les autorités marocaines sur un sujet de pure souveraineté comme l’est celui de la nationalité et du séjour sur le territoire national. C’est plus particulièrement à Paris que l’affaire a été résolue, après l’entretien Sarkozy/Taïeb Fassi Fihri. Je m’étais attendu un moment à ce qu’une délégation de dignitaires sahraouis ou de parents prochesd’Aminatou (la tribu dont elle est issue – eh oui, au Sahara c’est fondamental – les Izerguiyine, est réputée favorable au Maroc), tout en assurant le chef de l’Etat de leur indéfectible attachement etc, implore Sa Majesté de pardonner en leur nom les agissements d’Aminatou Haïdar. Si le Maroc était un Etat de droit (mauvais raisonnement, car un Etat de droit ne prive pas arbitrairement ses citoyens de leur passeport et ne les refoule pas de leur propre pays), on aurait pu jouer la comédie d’un juge administratif annulant la décision de refoulement pour vice de forme. Mais non: le message pour tous les Marocains (et les autres, notamment à Tindouf et Alger) est – allez à l’étranger et vous obtiendrez, pressions aidant, gain de cause au Maroc – si vous êtes à Laayoune, Guercif ou Nador, passez par Paris pour vous faire entendre à Rabat.
  4. Après Rabat, ceux qui tirent le plus la gueule se trouvent sans aucun doute à Tindouf: Aminatou Haïdar est désormais et de très loin la séparatiste la plus connue en dehors du territoire marocain (« Aminatou is now the best-known activist campaigning for their rights of self-determination » constate un chroniqueur passablement pro-Polisario d’Al Jazeera International), bien avant Mohamed Abdelaziz el Marrakchi. Seul un mariage avec Brad Pitt aurait pu lui faire obtenir plus de notoriété. Il sera intéressant de voir comment se développeront les relations entre les branches algérienne et marocaine du mouvement séparatiste, entre son commandement politico-militaire algéro-tindoufien et ses sympathisants marocains, à Laayoune ou Rabat. N’ayant pas à assumer au jour le jour – elle se contente de passages à Washington pour manifester son attachement à l’Algérie – la pesante tutelle et logistique algérienne – qui réfrène les ardeurs bellicistes réitérées du leadership du Polisario ces dernières années – et ayant ses contacts avec le pouvoir algérien limités aux cocktail-parties de Washington, elle pourrait gêner le leadership séparatiste soumis à la realpolitik du parrain algérien.
  5. Je lis dans le communiqué officiel marocain qu’il est question « de l’impératif du respect total de la loi marocaine, par tous, sans exception et sur l’intégralité du territoire national » – cela vaut-il également pour l’Etat, qui a illégalement refoulé une de ses ressortissantes?
  6. La présidence de l’Union européenne – la Suède en l’occurence – avait fait une déclaration officielle s’inquiétant du sort d’Aminatou Haïdar et appelant à la réolution de son cas – aucune mention de l’Union européenne dans le communiqué officiel marocain, qui ne parle que de pays amis et de chefs de gouvernement et d’Etat amis. Ceci devrait raisonnablement exclure tant l’Union européenne, qui est une organisation internationale, que la Suède, dont on doute que le Ministère des affaires étrangères et de la coopération soit enclin à qualifier de pays ami
  7. Je suis cependant étonné – voire stupéfait – du ton relativement positif des réactions officielles espagnole et française: le Maroc s’étant placé tout seul dans une situation juridiquement, politiquement et diplomatiquement intenable, on aurait pu craindre le pire – un recul par rapport à l’acceptation du fantômatique plan d’autonomie interne par exemple, ou une extension du champ de compétence de la MINURSO pour englober la situation des droits de l’homme au Sahara. Rien de tel: au contraire, puisque tant l’Espagne que la France affirment officiellement que le droit marocain s’applique au Sahara marocain, et appellent de leurs voeux une solution politique au conflit, donc, dans le jargon particulier au conflit du Sahara, une solution n’incluant pas forcément un réferendum d’autodétermination. Et le communiqué espagnol est même élogieux, parlant de la politique de réforme et de modernisation du régime, alors que le communiqué français fait penser à un rappel à l’ordre à l’intention d’un préfet indiscipliné d’un lointain DOM/TOM – « Comme suite à cet entretien…« , ou, comme le formule plus abruptement une dépêche de l’Associated Press: « L’Elysée a annoncé que Nicolas Sarkozy avait demandé mardi à Paris au ministre marocain des Affaires étrangères Taïb Fassi Fihri de lui rendre son passeport marocain à son arrivée au Maroc. « Sa Majesté Mohamed VI a informé le président Sarkozy, par message, le 17 décembre 2009, de l’accord de l’Etat marocain. Dans ces conditions, Madame Aminatou Haidar peut regagner le Maroc », précise l’Elysée« .
  8. C’est peu de dire que la classe politique espagnole, jamais en traîne lorsqu’il s’agit du Maroc, a peu goûté la conciliante terminologie zapateresque. Comme indiqué précédemment, le gouvernement de Zapatero a été sérieusement mis en difficulté sur le plan interne dans ce dossier – même si sa déclaration officielle est on ne peut plus rassurante pour le gouvernement marocain, je crois qu’on risque d’assister à un certain reflux dans les relations maroco-espagnoles.
  9. Le Polisario, s’il remercie le président Sarkozy pour son intervention, fustige la France et l’Espagne pour avoir reconnu dans leurs communiqués que la loi marocaine s’appliquait au Sahara marocain.
  10. Meilleurs diplomates probablement que leurs collgues et alliés français et espagnols, la diplomatie étatsunienne a fait le service minimum avec un communiqué minimaliste qui n’évoque pas l’application de la loi marocaine au Sahara.
  11. Les réactions marocaines, après une période de flottement, sont hilarantes, et pas seulement celles des usual suspects (L’Opinion se surpasse à cet égard, et le Matin du Sahara publie un édito dont le titre – « Entre éthique humanitaire et devoir de légalité » – est un chef-d’oeuvre d’humour involontaire). Après un unanimisme bruyant en faveur du refoulement, des critiques commencent à se faire jour (notamment de la part du PJD), y compris dans les bastions de la pensée officielle et officieuse – du PAM (qui estimait avant le retour d’Aminatou Haïdar que son refoulement était « sage et pondéré » (1)) à L’Economiste, en passant par l’ancien ministre de la Communication Larbi Messari qui estime que le Maroc doit éviter « les erreurs qui renforceraient l’adversaire« , sans compter twitterers qui se disputent à qui a le plus et le plus tôt exprimé ses doutes sur l’opportunité de cette affaire. J’ai ainsi eu l’heureuse surprise de lire l’éditorial du Temps, très proche de l’argumentation que j’avais développée sur l’illégalité du refoulement de la militante séparatiste…
  12. Sur le plan de la simplification législative, difficile de faire mieux. Après avoir estimé qu’elle n’était plus marocaine, la position officielle du gouvernement marocain est de dire qu’elle l’est redevenue en remplissant correctement sa fiche de débarquement. Avis aux candidats à la naturalisation ou à la perte de la nationalité: oubliez le Code de la nationalité marocaine et ses procédures pesantes, prenez simplement bien soin de remplir votre fiche de débarquement selon le résultat souhaité.
  13. Qui a dit Leila/Perejil? L’éditorialiste du Temps fait en tout cas la comparaison qui s’impose.
  14. Inutile de dire que si Aminatou Haïdar trébuche dans un escalier, attrape la grippe porcine ou a des problèmes de connexion avec sa clé USB Wana, la nouvelle fera le tour du monde. Bravo les artistes!

(1) Par le biais de son secrétaire-général, le sahraoui Mohamed Cheikh Biadillah, dont le frère est un responsable du Polisario:

«Nous avons donc expliqué à nos amis Espagnols que le cas de cette personne est bien particulier. C’est une personne qui, jusqu’à hier était Marocaine, voyageait avec un passeport Marocain. Elle a décidé de renier sa nationalité en pleine connaissance de cause après avoir refusé de remplir sa fiche de débarquement».

«S’attendant à être arrêtée et malmenée, dans une stratégie bien déterminée pour faire les choux gras de la presse internationale et saper ainsi les efforts sérieux que mène le Maroc pour résoudre le conflit du Sahara, elle a été surprise par la réaction sage et pondérée des autorités marocaines et se retrouve maintenant empêtrée dans le piège qu’elle s’est elle même crée», a ajouté M. Biadillah.

Rétroactes:
– « Dommage collatéral de l’affaire Aminatou Haïdar: Miguel Angel Moratinos »
– « Ma’ak ya el khadra »
– « Pourquoi l’expulsion d’Aminatou Haïdar est illégale »
– « Infos supplémentaires sur l’affaire de la diplomate suédoise expulsée du Maroc »
– « Le Maroc déclare persona non grata une diplomate suédoise à Rabat »
– « Rapport sur les violations des droits des réfugiés à Tindouf »
– « Le mirage libyen »
– « Eclaircissements sur l’affaire de Tripoli »
– « Kadhafi humilie le Maroc – quelle sera la réaction marocaine? »
– « Télégramme de félicitations de Rabat à Alger »
– « Maroc, Algérie & Vénezuela: let me get this straight… »
– « Maroc/Venezuela: Honni soit qui mal y pense »
– « Rapport de Human Rights Watch sur le Sahara »
– « Qui est Suzanne Scholte, pasionaria républicaine du Polisario? »
– « La politique étrangère du Maroc est désintéressée »
– « Sahara: El Bachir Mustapha Essayed sort de l’ombre »
– « Conseil n°1: si vous un problème judiciaire au Maroc, ne demandez pas l’aide du Polisario »
– « Rapport intéressant sur la lutte anti-terroriste étatsunienne au Sahara »
– « “principal parti d’opposition au Maroc, Ennahj Eddimocrati (la voie démocratique)” »
– « Toute coïncidence etc…« 

Khalid Naciri, ou le post-communisme à la marocaine

livre
Comme l’a fait remarquer Abmoul, depuis l’alternance, les ministres de la Communication successifs – Nabil Benabdallah de 2002 à 2007 et Khalid Naciri depuis cette date – sont issus du PPS (1), ex-PLS, ex-Parti communiste marocain – un des rares partis communistes au monde à accepter la monarchie, déjà à l’époque de la patrie du socialisme – Ali Yata, son président de 1944 à 1997. Ce parti, créé en 1974 et descendant direct du Parti communiste du Maroc puis du Parti communiste marocain puis enfin du Parti de la libération et du socialisme (PLS), a connu, sous ses différents acronymes, une persécution certaine des pouvoirs en place, français ou marocain: interdit en 1952 par les autorités coloniales, il le fût à nouveau sous le gouvernement Abdallah Ibrahim en 1959 (interdiction prononcée sur la seule base d’un discours radiophonique du Roi Mohammed V) puis lors du début des années de plomb (en 1969).

La presse de ce parti ne fût pas en reste: dans la brochure « Presse démocratique au Maroc: bilan et difficultés » (Editions Al Bayane, Casablanca, 1982), Ali Yata, leader historique du parti sous ses différentes dénominations de 1944 à 1997 (date de sa mort accidentelle), recense ainsi El Watan (paru clandestinement en 1942, sous le régime de Vichy), Egalité (paru clandestinement en 1944), Espoir (interdit en même temps que le PCM en 1952, paru clandestinement de 1945 jusqu’en 1956), Hayet ech-Chaab (interdit de parution mais publié clandestinement de 1945 à 1956, les autorités coloniales ne voulant pas d’une publication communiste arabophone, puis saisi et interdit en 1959 sous le gouvernement Abdallah Ibrahim), Les Nouvelles Marocaines (interdit en 1951), La Nation (suspendue par le PCM pour « raisons politiques« ), Al Jamahir (interdit en 1959 sous le gouvernement d’Abdallah Ibrahim en même temps que fût prononcée la dissolution du PCM), Al Moukafih (interdit en 1960 puis autorisé en 1961, puis saisi et interdit en 1964 sous le gouvernement d’Ahmed Bahnini), Al Kifah al watani (paru en 1965 puis interdit en 1969) et enfin Al Bayane (saisi à de multiples reprises, dont trois fois en 1981, suspendu trois semaines en février 1981 et en juin 1981) – sans compter la censure, devenue « monnaie courante avec l’accentuation des luttes de classe, d’une façon illégale, notamment à partir de 1972 » (Ali Yata, op. cit., p.74).

 ali yata presse démocratique au Maroc

Pour ceux qui découvriraient la scène politique marocaine, le PPS de 2009 a autant à voir avec le PPS de ces années de plomb que l’USFP d’Abdelouahed Radi avec l’USFP/UNFP des Mehdi Ben Barka, Omar Benjelloun ou Abderrahim Bouabid. C’est dire que plus rien aujourd’hui ne relie le PPS (ou l’USFP) persécuté des annnées de plomb à celui persécuteur de cet an de grâce 2009, sinon la trahison et le reniement, ultimes rappels de partis qui militèrent pour la démocratie.

Pour remuer le couteau dans la plaie, on peut citer ce qu’écrivait feu Ali Yata sur la saisie administrative de la presse dans cette brochure:

« En effet, le ministre de l’intérieur peut faire saisir un ou plusieurs numéros de n’importe quel journal, s’il considère que ce ou ces numéros portent atteinte à l’ordre public. Dans ce domaine, le ministre n’a donc à rendre de compte à personne, ni n’est contrôlé par quiconque. Il est libre d’apprécier à sa façon les articles publiés, de les interpréter comme bon lui semblera, de considérer qu’un article déterminé, un paragraphe de celui-ci, voire une simple phrase – quand il ne s’agit pas d’un seul mot! – sont de nature à troubler l’ordre public. (…) Il s’agit donc là d’un pouvoir discrétionnaire d’une portée dangereuse, porteur d’injustices potentielles et qui revêt le caractère d’une atteinte aux libertés d’opinion et d’expression. (…)

En conclusion, on doit donc dire que la presse libre et démocratique au Maroc rencontre des difficultés d’ordre politique, et ce en fonction de l’évolution générale de la situation politique. C’est pourquoi il convient de poursuivre le combat avec persévérance et fermeté jusqu’à ce que la liberté de publication et d’expression soit pleine et entière, qu’elle soit débarassée de ses entraves, comme le garantit la Constitution et le prévoit la loi » (op.cit., pp. 69-70, 78)

Le tournant ouvertement légaliste du PPS fût acté en 1975, lors du 1er congrès national du PPS, dans le programme du parti « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme« , qui déclarait notamment que « la reconnaissance pleine et entière du libre exercice des libertés par le peuple, afin de lui permettre d’exprimer ses aspirations et ses revendications, est une nécessité impérieuse » (PPS, « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme – Programme du Parti du progrès et du socialisme adopté par le Congrès national des 21, 22 et 23 février 1975 – Casablanca« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date, p.220).

Mais le ver était déjà dans le fruit, dès cette époque: dans la grande tradition stalinienne, le rapport présenté lors de ce congrès national par Ali Yata (« Pour le triomphe de la révolution nationale démocratique et l’ouverture de la voie vers le socialisme« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date), on pouvait lire les passages suivants:

« il en résulte un mécontentement, qui se signale d’abord dans les rangs de la classe ouvrière (…). Ce mécontentement (…) a également favorisé les tendances anarchistes et gauchistes dans les luttes politiques ont aggravé la situation, en affaiblissant les organisations politiques, en perturbant les liens des partis avec les masses populaires et en accroissant l’inquiétude générale et l’incompréhension. Ces tendances ont fait, objectivement, le jeu de l’ennemi impérialiste et néo-colonialiste, le jeu de la réaction » (op.cit., pp. 98-9)

ali yata pour le triomphe de la révolution

Plus loin dans ce même rapport, on retrouve le passage suivant:

« Il convient d’aborder ici un problème un peu particulier, celui du gauchisme. (…) C’est une utopie dangereuse qui flatte démagogiquement certains éléments et tente de les entraîner à sous-estimer l’impérialisme et la réaction. En fait, le gauchisme n’a aucune audience auprès de la classe ouvrière et cela s’exprime aisément, car la classe ouvrière est en confrontation immédiate et quotidienne avec l’impérialisme et peut difficilement se laisser distraire. Mais vis-à-vis des éléments inexpérimentés de la frange de la jeunesse qui n’est pas directement confrontée avec l’impérialisme, ils ont pu acquérir quelqu’audience (…)

Le gauchisme a sa filiation étrangère bien connue: c’est une résurgence de l’anarchisme qui est remis en vogue depuis une vingtaine d ‘années, surtout en Europe occidentale et tout particulièrement en France (…). Le fait est d’importance en ce qui nous concerne, puisqu’une grande partie de nos étudiants vivent en France et qu’ils y sont encouragés à mêler à leurs justes revendications et luttes des propos fracassants et irresponsables, certains allant même jusqu’à se considérer comme des exilés, en exil doré bien sûr.

Le gauchisme n’est pas seulement une resucée de Proudhon ou de Bakounine et d’un éventail éclectique et mal digéré de différents auteurs révolutionnaires et même contemporains, il est aussi alimenté de façon beaucoup plus moderne par des penseurs politiques bourgeois, américains ou d’Europe occidentale, philosophes, économistes ou sociologues d’un pessimisme apocalyptique (…). De la même manière, l’anarchiste Bakounine prétendait, à propos des colonies, qu’il faut faire la révolution sociale avant la révolution nationale et condamnait le patriotisme.

Le gauchisme répond également à certaines particularités historiques du développement du Maroc et exprime à la fois l’impatience et l’impuissance de la petite bourgeoisie, sa crainte de la discipline et de l’ordre, ses difficultés culturelles, sa peur du peuple et sa paralysie face à l’impérialisme, en même temps qu’une volonté d’hégémonie. (…) Il convient cependant de faire une distinction entre, d’une part, les jeunes qui ont été entraînés par leur enthousiasme, par une énergie qui n’a pas trouvé d’autre exuoire, parce que leur inexpérience et leur ignorance ont été abusées, et, d’autre part, les responsables chevronnés, qui nuisent consciemment et délibérément à la cause progressiste pour des motifs inavouables. » (op.cit., pp. 140-2)

Ca vous rappelle quelque chose, vous aussi? Cette jonction rhétorique entre le stalinisme et le discours néo-makhzénien, à 34 années de distance, n’est peut-être pas si étonnante que ça, pour qui connaît le caractère conservateur, moraliste et xénophobe du stalinisme. Mais même le stalinisme, version beldie (la version soviétique originale était autrement plus barbare), avait l’avantage sur la rhétorique néo-makhzénienne d’une certaine décence, apparemment perdue en gravissant les marches du pouvoir:

« Nous sommes et demeurons contre la répression qui s’abat sur les gauchistes persécutés pour leurs idées, tant qu’il s’agit d’idées car si on n’a pas le droit de commettre des actes nuisibles et d’insutler, on peut se tromper et cela ne constitue pas un délit » (op.cit., p. 142)

Hat-tip: Karim pour l’icône.

(1) Pas tout à fait en fait: l’Istiqlalien Mohamed Larbi Messari fût ministre de la communication du gouvernement Youssoufi I (1998-2000), et l’USFP Mohammed Achaari fût titulaire de ce même poste dans le gouvernement Youssoufi II (2000-2002).

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