Du policier au ministre, la négrophobie au Maroc

La dernière fois que j’ai franchi le contrôle frontalier à l’aéroport Mohammed V de Casablanca plusieurs avions avaient atterri en même temps. Chaque guichet de police des frontières comporte un panneau indicatif – « passeports marocains » ou « autres passeports » – que les arrivants sont bien avisés de respecter. Bien qu’étant marocain, je voyage depuis très longtemps avec mon seul passeport européen, mais suis bien évidemment muni de ma CIN. Prudent et éternel pessimiste, j’avais dit à ma femme que nous devions prendre la file « autres passeports » car si nous sommes bien marocains de nationalité, nos passeports sont étrangers, et ce alors même que la queue pour les guichets « passeports marocains » était bien plus courte.

J’attends donc, remarquant la jolie noire devant moi, accompagnée d’un ami au style vestimentaire « clip de rap ». Je patiente pendant une quinzaine de minutes. La noire se voit indiquer l’ordre de rebrousser chemin, mais sans scandale et elle n’y trouve rien à redire – elle n’a probablement pas rempli la carte de débarquement, pratique typique des dictatures pays arabes.

En attendant, dans la file d’à côté, réservée aux passeports marocains, un passager noir, de petite taille, habillé très modestement, qui semble peu habitué aux aéroports, présente son passeport africain au policier. Celui-ci lui répond – ma femme attire mon attention là-dessus – par une mimique méprisante et moqueuse et un geste de la main au niveau de la tempe, lui demandant s’il était à jeûn, et lui indiquant avec brutalité et goujaterie que c’était la queue pour les détenteurs de passeports marocains, lui intimant l’ordre de prendre une file devant le bon guichet. Le noir, interloqué, ramasse son passeport et ses bagages et rejoint notre queue, passant avant les passagers qui comme moi patientaient depuis une bonne vingtaine de minutes. Ma femme, scandalisée par la scène à laquelle nous avons assisté, s’irrite cependant, alors que je compatis plutôt avec le malheureux. Et c’est là que le policier au guichet – alors que personne dans la file ne s’était plaint de rien – lui intime, avec la même discourtoisie que son collègue, d’aller à un guichet beaucoup plus loin, l’obligeant à traverser le grand hall avec ses papiers et ses sacs, l’air hébété et résigné, ne semblant d’ailleurs pas parler français, et devant se résigner à refaire une longue queue pour une seconde fois.

A peine avons-nous le temps, moi et mon épouse, de nous scandaliser à nouveau que voilà une troisième scène. Dans la file à notre gauche, elle aussi réservée aux passeports marocains, j’avais remarqué une femme en niqab noir. Semblant âgée de par sa corpulence et sa démarche, apparemment peu habituée – elle aussi – à fréquenter les aéroports (elle dépose un carton et un sac style Tati derrière le guichet du policier pour revenir ensuite devant présenter son passeport), elle se voit soudainement interpellée par une policière. Je comprends: la policière va l’emmener faire la vérification d’identité – en lui demandant de soulever son niqab – dans un bureau à l’abri des regards masculins. La policière, moins de trente ans, cheveux longs, un joli visage abîmé par un mélange de vulgarité et de méchanceté, n’est pas vraiment discrète: elle interpelle brutalement la niqabi, avec la douce mélodie de l’arabe dialectal parlé avec l’accent doukkali, mouline énergiquement des bras pour la faire se rendre audit bureau, et regarde ensuite autour d’elle avec fierté telle une danseuse du ventre d’un cabaret de Casa Port guettant la lubricité des regards des spectateurs après avoir fait tressauté sa marchandise. Elle va ensuite plaisanter avec ses collègues masculins.

Nous passons ensuite sans souci. Et je me dis que nos policiers et policières feraient d’excellents ministres ou éditorialistes progressistes et modernistes, défenseurs de la langue française sur 2M, et de la publicité pour l’alcool dans la presse écrite, tant pour leur mépris des sub-Sahariens que pour leur hargne à l’encontre des femmes en niqab (je hais le niqab à titre personnel mais un fonctionnaire de l’Etat doit être neutre et traiter tout administré de manière similairement respectueuse – ce n’était pas le cas ici).

Exhibit A: Abdelouahed Souhail, ministre PPS, c’est-à-dire post-communiste, de l’emploi et de la formation professionnelle. L’internationalisme prolétarien et la solidarité des travailleurs ne l’ont guère traumatisé: voilà déclare que si Lhoussine et Fatna sont au chômage au Maroc c’est parce qu’il y a trop de Mamadou et Fatimatou au plus beau pays du monde.

Le 6 juillet, à New York:

« Nous assistons, du fait de la crise économique et financière à deux phénomènes: d’un côté, le repli sur le Maroc de ses propres ressortissants touchés par la crise, et de l’autre, l’afflux de Sub-sahariens et l’intérêt grandissant affichés par des ressortissants des pays du Nord, pensant y trouver des niches insuffisamment exploitées »

Le quotidien de son parti, Al Bayane, a eu la délicatesse de bien insister sur ce point, en en faisant le point principal du discours ministériel: « Souhail aux Nations unies : «Les nouveaux phénomènes migratoires amplifient la crise de l’emploi au Maroc»« .

Exhibit B: Abdelhadi Khaïrate, député USFP, c’est-à-dire post-socialiste. Il a interpellé le ministre de l’intérieur Mohand Laenser, sans doute inquiété  – comme on le comprend – par le nombre d’attentats terroristes commis par les Camerounais, Libériens et Burkinabés au Maroc, sur le danger sécuritaire posé par l’immigration sub-saharienne:

Abdelhadi Khairate, député USFP a interpellé le ministre de l’intérieur Mohand Laenser, sur ce qu’il a qualifié de grave menace représentée par l’entrée sur le territoire de clandestins subsahariens aux antécédents douteux.

« Des armes libyennes équipent des candidats à l‘immigration clandestine embusqués au Maroc, attendant l’occasion de traverser vers l’Europe … Ceci est une menace pour la sécurité nationale et des citoyens, vue que la plupart d’entre eux ont subits des entraînement et sont expérimentés dans le maniement des armes» s’est ému Khairate, lors d’ une question adressée au gouvernement.

Le progressisme-modernisme marocain (disons Promod pour faire bref), dans sa définition courante actuelle, consiste surtout à s’offusquer de l’accroissement de l’usage de l’arabe sur 2M et à se scandaliser de l’interdiction de la publicité pour l’alcool, des combats à hauteur de des qualités et talents – considérables – de ses représentants et militants. Passer sous silence la très forte mobilisation des Promods à l’occasion de la publication de la circulaire Guéant serait également très injuste à leur encontre. On ne m’ôtera pas l’idée que les sub-Sahariens pourraient faire quelques efforts de leur part en gage de bonne volonté, et être un peu moins Africains et un peu plus blancs – ce n’est quand même pas aux Promods de faire le premier pas!

Ahmed Laraki et la tuerie de Skhirat – regrets éternels

L’interview donnée par Ahmed Laraki à Version Hommes (numéro août/septembre 2008), une version longue de celle donnée à La Gazette du Maroc, et qui tourne autour de la fameuse lettre qu’il aurait donnée au Roi Hassan II le 20 juillet 1971, soit juste après le putsch heureusement raté de Skhirat, comporte un passage qui honore, à mon avis, Ahmed Laraki, quoi qu’on puisse penser de sa lettre ou du personnage:

Est-ce que vous regrettez quelque chose au cours de votre vie publique?

Oui, un geste. Parce que, trois jours après Skhirat, nous avons été appelés, Driss Slaoui, moi et le général Oufkir, auprès de Sa Majesté, afin de le rejoindre à une ancienne caserne près de la plage. Il nous a dit qu’un tribunal militaire avait siégé la nuit, présidé par Oufkir et composé de Dlimi et trois autres hauts gradés, et qu’il avait condamnés les mutins à mort, lesquels devaient être fusillés. Contrairement à ce qui a été dit, le Roi Hussein n’a pas assisté à la fusillade. Les seuls qui ont assisté sont le général Driss, le général Oufkir, Driss Slaoui et moi. Je regrette un geste envers un officier mutin. Il s’est adressé à moi en disant: « ne croyez pas que vous avez sauvé votre tête ni celle de Hassan II, le peuple vous aura« . A ce moment là, j’ai craché par terre, par réflexe. Je le regrette et je m’en excuse auprès de sa famille.

C’est à ma connaissance la première fois qu’un ancien premier ministre exprime des regrets sur une question aussi sensible.

Mais si on lit « Oufkir, un destin marocain » (Calmann-Lévy, Paris, 1999) du très contestable Stephen Smith (1) on y lit ceci (p. 301), qui est sensiblement différent de la scène décrite par Ahmed Laraki – le général Oufkir est décrit comme ignorant le sort des mutins – moulay Hafid Alaoui lui apprend que feu Hassan II avait décidé de leur exécution:

La télévision marocaine filme les préparatifs de l’exécution. Insoumis, fier, le colonel Chelouati n’a qu’un seul regret: celui d’avoir raté son coup. Les mains liées dans le dos, il reçoit un coup de pied du Premier ministre, Laraki, qui lui demande: « Pourquoi as-tu fait cela? – Estime-toi heureux d’être en vie. On se retrouvera là-haut. »

La version smithienne est-elle crédible? On peut présumer qu’il s’agit effectivement de Chelouati, visé par les regrets de Laraki, mais ces regrets visent-ils un coup de pied ou un crachat par terre? On peut se demander si le remords aurait aussi grand pour un simple crachat par terre, mais on peut aussi être réservé sur la version smithienne, qui n’est bien évidemment pas sourcée.

Quoi qu’il en soit, c’est en tout cas un regret qui honore son auteur, quel que soit la gravité de son geste – après tout, ce n’est pas lui qui a fait exécuter sommairement (2) les généraux félons.

(1) Son parti pris en faveur de la famille Oufkir, victimes sans jugement des crimes du général félon, est parfaitement compréhensible, mais il est regrettable de voir comment ce parti pris déteint sur le personnage principal lui-même, présenté par moments comme un justicier incorruptible, ce qui est un peu excessif… J’ai plusieurs fois voulu abandonner la lecture du livre tant le parti-pris pro-général Oufkir était grand.

Sinon, ce que je reproche violemment à Stephen Smith c’est son répugnant révisionnisme sur le génocide rwandais, et d’autres lui reprochent tout aussi violemment sa « négrophobie » – à telle enseigne qu’il a donné son nom au site Smithologie, site critique sur les rapports de la France avec son passé – et son présent – noir…

(2) La version de Laraki selon laquelle un tribunal militaire aurait été constitué pour juger sommairement les généraux mutins – les autres rebelles eurent droit à un procès en bonne et due forme devant le tribunal permanent des FAR, défendus pour certains d’entre eux par Ahmed Réda Guédira (et oui, les conseillers royaux de l’époque avaient de la gueule et des c…) – est une première: je n’avais jamais lu auparavant qu’un « tribunal« , même sommaire, s’était réuni pour prononcer une « sentence » contre les généraux félons. J’étais persuadé qu’ils avaient été exécutés sur seul ordre royal. A vérifier par les historiens…

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