Spéciale dédicace Khalid Naciri

Pour parfaire la culture du camarade-ministre Khalid Naciri et celle de certains nihilistes:

Pierre Kropotkine – Le nihilisme (1898)

A cette époque, un formidable mouvement se développait parmi la jeunesse russe cultivée. Le servage était aboli. Mais pendant les deux cent cinquante ans qu’avait duré le servage, il était né toute une série d’habitudes d’esclavage domestique, de mépris extérieur de la personnalité individuelle, de despotisme de la part des pères et d’hypocrite soumission de la part des femmes, des fils et des filles. Au commencement du siècle, le despotisme domestique régnait partout en Europe à un haut degré comme en témoignent les écrits de Thackeray et de Dickens mais nulle part cette tyrannie n’avait pris un développement aussi considérable qu’en Russie. (…) La loi n’a pas de prise sur ces choses. Un énergique mouvement social était seul capable de réformer les habitudes et les mœurs et la vie journalière en attaquant le mal dans sa racine; et en Russie ce mouvement cette révolte de l’individu prit un caractère beaucoup plus énergique et plus impétueux dans sa critique de l’état de choses existant que dans tout autre pays de l’Europe occidentale ou de l’Amérique. Tourguénev lui donna le nom de « Nihilisme » dans son célèbre roman, « Pères et Fils », et ce nom fut accepté généralement. Ce mouvement a été souvent mal compris dans l’ouest de l’Europe. Dans la presse, par exemple, on a confondu nihilisme et terrorisme. (…) C’est pourtant une erreur. Confondre le nihilisme avec le terrorisme est une méprise aussi grave que d’identifier un mouvement philosophique comme le stoïcisme ou le positivisme avec un mouvement politique, tel, par exemple, que le républicanisme.

Le terrorisme est né de certaines conditions spéciales de la lutte politique, à un moment donné de l’histoire. Il a vécu et a pris fin. Il peut renaître et disparaître encore. Mais le nihilisme a mis son empreinte sur la vie tout entière des classes cultivées de la Russie et cette empreinte persistera pendant de nombreuses années. C’est le nihilisme qui, dépouillé de ce qu’il y a eu en lui d’exagéré – l’exagération était inévitable dans un mouvement de cette sorte provoqué par la jeunesse – donne encore actuellement à la vie d’une grande partie des classes cultivées de la Russie un certain caractère particulier que nous autres Russes regrettons de ne pas trouver dans la vie de l’Europe Occidentale. C’est le nihilisme aussi qui dans ses manifestations variées donne à un grand nombre de nos écrivains cette sincérité remarquable, cette habitude de « penser tout haut », qui étonne les lecteurs occidentaux.

Je vous laisse découvrir la suite ici. C’est tiré de « Mémoires d’un révolutionnaire » de Piotr Kropotkin.

Le nihilisme et l’internationale monarchiste

Le Maroc a donc officiellement à peu de choses près toujours le même taux de oui-ouistes que sous le regretté Driss Basri: officiellement, 98,5% des suffrages exprimés se seraient portés sur le « OUI » selon les résultats préliminaires communiqués par le ministère de l’intérieur – eh oui, au plubopaysdumonde c’est le ministère de l’intérieur, à la légendaire probité et impartialité, qui gère les élections tout seul comme un grand, sans être le moins du monde importuné par une quelconque autorité électorale indépendante ou intervention des tribunaux (tout au plus le Conseil constitutionnel, chargé de proclamer les résultats officiels). Dans d’autres contrées mois civilisées du bougnoulistan, ce sont les juges qui sont en charge de la supervision des opérations électorales et référendaires…

Pour en revenir au Maroc, avec 73,6% de participation selon les chiffres préliminaires, Taïeb Cherkaoui évite de justesse la dernière place au classement des plébiscites référendaires marocains puisque celui de 1995 avait un taux de participation de 70,2% (mais 99,6% de « OUI »). Avec les 98,5% de « OUI », il ne brille guère au classement – seuls les plébiscites de 1962 (97%) et le deuxième de 1980 (96,7%) ont fait pire dans le nihilisme. Si le millésime référendaire de 2011 n’est donc pas le meilleur du point de vue makhzénien, il se maintient dans la fourchette des plébiscites marocains depuis 1962, marqués par l’empreinte de Driss Basri (sur dix référendums constitutionnels au Maroc depuis son indépendance, six ont eu lieu sous Driss Basri, de 1980 à 1996). Rien de neuf sous le soleil donc.

Mais il n’y a pas que les chiffres dans la vie, il y aussi Khalid Naciri, ministre de la communication post-communiste (PPS) du Royaume, qui avait tant contribué à rendre populaire le mouvement des 9% en 2009:

 

M. Khalid Naciri : Le taux de participation au référendum, une « leçon magistrale » du peuple marocain
Le taux de participation au référendum, annoncé en début de soirée (70,62 pc), est une « leçon magistrale » donnée par le peuple marocain, qui a saisi la mesure de l’instant historique qu’il est en train de vivre sans prêter aucune attention aux appels qui vont chercher dans le plus profond du nihilisme, a affirmé le ministre de la Communication, Porte-parole du gouvernement, M. Khalid Naciri.
 Dans une déclaration à la MAP, vendredi soir, à l’issue de la consultation référendaire, M. Naciri a indiqué que cette journée du 1er juillet est en train d’entrer dans l’histoire, et qu’ « un Maroc nouveau, dont nous sommes en train d’esquisser les contours, est en train de naître« .Le ministre a, en outre, souligné que la nouvelle Constitution, qui est consensuelle et démocratiquement élaborée est « une carte d’entrée dans la modernité« .Ainsi, tous les partis politiques « ont besoin de se remettre en question pour se mettre à jour. Nous sommes tous d’accord pour affirmer que nous avons besoin de reconstruire le cadre général de fonctionnement des institutions et des élites politiques« , a-t-il estimé, ajoutant que « tout cela fait partie de l’agenda de l’après-premier juillet 2011« . »Dès lors, a-t-il poursuivi, il est nécessaire de se retrousser les manches et se mettre tout de suite au travail, parce que nous avons une carte d’entrée vers la modernité, vers le progrès et vers la construction de la démocratie et tout un travail reste encore à faire« .

 

Il faut reconnaître à Khalid Naciri qu’il est sans doute le seul ministre de l’actuel gouvernement à avoir lancé un mouvement idéologique au Maroc – c’était en 2009
et il s’agissait du nihilisme. Il faut aussi lui reconnaître une continuité, n’ayant pas cédé aux modes idéologiques et continuant de combattre la conjuration nihiliste sous toutes ses formes.

Mais il n’y a pas que le nihilisme dans la vie, il y a aussi l’Internationale monarchiste. Les plus politisés d’entre vous auront entendu parler de l’Internationale socialiste ou de la IVe Internationale, mais vous saurez heureux d’apprendre que les masses populaires de par le monde se mobilisent aussi pour l’idéal monarchiste. Il fallait bien évidemment qu’un évènement tel que ce plébiscite royal fut accueilli comme il se devait, bien qu’il semble ironique que des monarchistes se réjouissent de ce que le monarque perde des prérogatives. Ce fut fait:

SOUTIEN AU PEUPLE MAROCAIN !

COMMUNIQUE
02 juillet 2011
Maroc : Victoire sans appel pour le Peuple et son roi.

De nos correspondants au Maroc, nous apprenons que les premiers résultats du référendum organisé par SAR Mohammed VI sont connus.

S’ils affichent sans surprise une victoire du « OUI » qui était espérée et souhaitée par tous les amis de la monarchie marocaine, c’est son ampleur qui marquera les esprits.

Le taux de participation est en effet très élevé avec plus de 73% (contre une moyenne 52% pour les participations précédentes), preuve de l’extrême mobilisation du peuple marocain.

Et le « OUI » l’emporte avec près de 98,5%, parfaite illustration de la cohésion de ce même peuple marocain derrière son Roi, symbole d’unité nationale et populaire, du développement du Maroc sur un rythme qui lui est propre, et du respect des traditions nationales.

Ces derniers jours, les media occidentaux – et surtout français – avaient largement donné la parole à la poignée d’opposants qui obtient moins de 2% des suffrages, accréditant la thèse fausse et mensongère d’une monarchie contestée et d’un Roi coupé d’une partie non négligeable de son peuple.

Le peuple marocain a désormais parlé, haut et fort. La monarchie cheriffienne sort renforcée de ce scrutin, la légitimité de SAR Mohammed VI est intacte et incontestable.

La Conférence Monarchiste Internationale (CMI) se réjouit de ce résultat sans appel et s’associe à la joie du peuple marocain uni derrière son Roi.

Sylvain ROUSSILLON
Secrétaire Général de la CMI
http://internationale.monarchiste.com

C’est pas beau le progrès?

PS: un grand merci à Lisbeth Salander pour l’image.

Le rapport de la Fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Daté de juin 2010, et diffusé auprès de la presse marocaine en juillet, le rapport « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? » de la Fondation Abderrahim Bouabid n’a toujours pas été jugé utile d’être diffusé à l’opinion publique marocaine via leur site. En attendant que cela soit fait, voici ici une version pdf de ce rapport:

Rapport fondation Bouabid sur la stratégie économique du Maroc

Je ne compte pas le commenter outre mesure, n’ayant pas eu le temps de le lire, et peux vous renvoyer aux posts de Mounir Bensalah et d’Omar Elhayani (un des membres du cercle d’analyse économique ayant rédigé le rapport) à ce sujet. Je noterais simplement une référence au nihilisme dans leur introduction, idéologie qui semble s’être désormais installée dans le paysage politique marocain:

Par ailleurs, le parti pris de cette contribution est de refuser toute vision manichéenne en rejetant le faux dilemme présenté aux citoyens sincèrement intéressés par la chose publique : applaudir sans réserve ou se retrouver accusés de  » nihilisme « . Autrement dit, nous sommes convaincus que la critique constructive et le débat d’idées sur la base d’une évaluation sans complaisance de la réalité sont essentiels à la mise en oeuvre d’une stratégie de développement efficace.

Je me contenterais de citer quelques phrases-choc de l’introduction:

Si le dynamisme du tourisme est à encourager et l’investissement raisonné dans des infrastructures utiles à développer, il n’en demeure pas moins qu’aucun argument économique sérieux ne justifie d’en faire l’alpha et l’oméga de la croissance économique. Quant au secteur de l’immobilier résidentiel, il s’agit là d’un secteur ne générant pas d’externalités économiques globalement positives. (p. 5)

Depuis le début des années 2000, nous n’avons pas réalisé de performances particulièrement exceptionnelles. Nous avons bénéficié, comme beaucoup, d’une conjoncture internationale favorable et en avons profité, mais pas mieux que nos concurrents, loin s’en faut. Le chemin à parcourir reste long : notre croissance demeure beaucoup trop faible, et nos indicateurs de développement humain insuffisants. (p. 5)

La première méta-contrainte est celle de l’économie politique du pays. Il convient tout d’abord de reconnaître qu’il n’y pas de relation empirique entre démocratie/autocratie et croissance. Pour le Maroc, après analyse, nous concluons que l’organisation politique est considérablement défavorable au développement économique car le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de bas niveau qui ne permet de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie (dans la mesure où l’autocratie peut avoir des avantages économiques) :

(a) Le système électoral marocain favorise des coalitions hétéroclites au détriment de la cohérence.
(b) L’architecture gouvernementale est inadéquate. Elle semble régie par deux contraintes : (i) le mimétisme français et (ii) les impératifs de répartition des postes gouvernementaux.
(c) La multiplicité d’acteurs publics non gouvernementaux aux prérogatives étendues et échappant au contrôle gouvernemental et parlementaire.

Comment donc lever cette méta-contrainte d’économie politique ? A notre sens, seule une marche accélérée vers une démocratisation complète peut apporter un début de solution (en effet, nous excluons un retour en arrière autocratique pour des raisons philosophiques et morales qui paraissent par ailleurs faire l’objet d’un large consensus au Maroc). Bien entendu nous ne pensons pas qu’une démocratisation complète serait suffisante en soi pour transformer le pays en tigre nord africain. Notre raisonnement est simplement le suivant : il faut un système de gouvernance économique qui permette l’agrégation des préférences (quelles doivent être nos priorités ?), l’arbitrage entre des intérêts économiques parfois divergents (subventionner un producteur agricole ou un consommateur) et qui donne une légitimité claire à l’action publique surtout lorsque cela implique des transformations structurelles fortes et la lutte contre l’économie de rente. C’est là tout l’intérêt économique d’un système démocratique qui permet d’atteindre ces objectifs de manière pérenne et durable. (pp. 5-6)

La seconde méta-contrainte identifiée est celle que nous définissions sous le vocable générique (et quelque peu provocateur) d’analphabétisme économique. Celui-ci se caractérise par :
a) Une déconsidération des apports de la science économique : au Maroc, celle-ci n’est pas considérée à sa juste valeur. On note par exemple que la plupart des rares documents disponibles concernant les politiques publiques mises en oeuvre n’intègrent pas les concepts économiques les plus éprouvés tels que l’analyse du rapport  » coût-bénéfice « , l’évaluation rigoureuse des externalités (positives comme négatives) et des coûts d’opportunité, le calcul des taux de retours économiques des projets proposés, ou encore l’identification et l’analyse des options alternatives.
b) L’ignorance des leçons du passé : en l’absence d’instances et de programmes rigoureux d’évaluation des politiques publiques mises en oeuvre, nous manquons d’outils de décision et d’indicateurs nécessaires pour éviter la répétition des erreurs du passé. (p. 6)

La principale raison pour laquelle nous pouvons être optimistes est qu’il est tout à fait possible de lever les deux méta-contraintes que nous identifions comme la cause profonde de nos maux en deuxième partie de cette contribution.
A minima pour commencer, il serait possible :
a) D’exiger la transparence sur toutes les politiques publiques mises en oeuvre.
b) D’envisager que les responsables gouvernementaux exercent complètement leurs prérogatives.
c) D’imaginer un processus formel permettant d’organiser des débats sur les grandes
orientations économiques avant qu’elles ne soient figées dans un contrat programme signé devant le roi.
d) D’exiger surtout des dirigeants économiques d’inclure des indicateurs d’impact appropriés et des outils d’évaluation rigoureux de leurs politiques publiques… (p.7)

Pour conclure, une anecdote significative. Un haut responsable du ministère des finances se serait exclamé en souriant, à la lecture de ce rapport: « vous avez été timides sur la partie relative à la gouvernance économique« … Il n’y a de pire nihilistes que ceux du ministère des finances…

PS: Difficile de passer sous silence la prose makhzénienne de la Nouvelle Tribune, joujou de Fahd Yata, au sujet de ce rapport, dans un article intitulé « Le Maroc a-t-il une intelligentsia responsable ?« , dans lequel le journaliste semble confondre titre d’un rapport et postulat de base de ce qui est présenté comme « un pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc » (on frôle l’atteinte aux sacralités):

Le rapport s’intitule « Le Maroc a-t-il une stratégie de développement économique ? ». Or, poser la question de cette manière revient à établir que ce n’est pas le cas. Pour les sceptiques, le sous-titre de l’étude est rédigé de la manière suivante : « Quelques éléments de réflexion pour un véritable décollage économique et social ». L’adjectif « véritable » reflète encore une fois un postulat de départ présenté à tort comme objectif. En un mot, pourquoi faire un rapport lorsqu’on a posé le problème comme insoluble ? Il y a clairement une question de démarche intellectuelle quant à la rédaction de ce pamphlet contre les politiques publiques et la voie de développement choisie par le Maroc. Car, s’il est clair que notre pays est loin de satisfaire à tous les critères d’un développement économique uniforme, constant et pérenne, on peut se demander pourquoi le rapport de la Fondation Bouabid se pare d’un ton moralisateur et négatif pour nous en faire prendre conscience.

L’auteur de l’article, Zouhair Yata, argumente en faveur de l’impossibilité de comparer les pays du point de vue économique, chaque pays étant unique:

A titre d’exemple, l’utilisation comme point de référence de la décennie 90 serait peu exigeante, celle-ci ayant « marqué le point bas de la croissance marocaine », les auteurs insistent sur le fait que la comparaison devrait être faite avec les pays concurrents du Maroc comme l’Egypte et la Tunisie qui ont réalisé de meilleures performances sur la même période. Un tel argument relève du travail de sape car il revient à affirmer que le fait que le Maroc se soit développé en comparaison aux performances réalisées dans le passé n’est pas recevable. Or, que les rédacteurs du rapport le reconnaissent ou pas, le fait est que le Maroc s’est considérablement développé depuis l’avènement de Sa Majesté le Roi Mohammed VI en 1999 et cela grâce à des politiques publiques réfléchies et basées sur une vision de développement clairement établie. L’Egypte et la Tunisie, dont le développement économique peut être salué, ne partent pas du même point que le Maroc et s’il est nécessaire d’effectuer des benchmarks avec ces pays sur des indicateurs économiques pointus, il relève du bon sens que reconnaitre l’unicité des cas de développement économique de chacun des pays.

La première méta-contrainte identifiée est celle de « l’économie politique du pays » et on apprend que « le pays est bloqué dans un équilibre politique stable de niveau bas qui ne permet pas de bénéficier pleinement ni des avantages économiques de la démocratie, ni de ceux de l’autocratie ». L’argument parle de lui-même, mais il est intéressant de relever la position des auteurs du rapport sur ce point. Quel pays en développement est-il une démocratie établie à ce jour ? La démocratie n’est-elle pas également un idéal à atteindre tout comme le plein développement économique ? La vie politique marocaine en est à ses balbutiements non pas à cause de la forme du régime, mais, diraient d’aucuns, à cause de l’immaturité de la classe politique dont font partie certains membres de la Fondation Bouabid.

L’auteur de cet article termine sur une note de patriotisme assez symptomatique de la pensée makhzénienne:

Aussi, pour ce qui est de la sanction des politiques publiques marocaines, on continuera à se fier aux rapports des instances internationales telles que la Banque mondiale, le FMI ou la Commission européenne qui saluent, malgré certaines mises en garde et bémols, les performances d’un pays résolument tourné vers l’avenir, et qui s’active, quotidiennement, à préparer ces « lendemains qui chantent » que les auteurs du rapport se contentent d’attendre.

Khalid Naciri, ou le post-communisme à la marocaine

livre
Comme l’a fait remarquer Abmoul, depuis l’alternance, les ministres de la Communication successifs – Nabil Benabdallah de 2002 à 2007 et Khalid Naciri depuis cette date – sont issus du PPS (1), ex-PLS, ex-Parti communiste marocain – un des rares partis communistes au monde à accepter la monarchie, déjà à l’époque de la patrie du socialisme – Ali Yata, son président de 1944 à 1997. Ce parti, créé en 1974 et descendant direct du Parti communiste du Maroc puis du Parti communiste marocain puis enfin du Parti de la libération et du socialisme (PLS), a connu, sous ses différents acronymes, une persécution certaine des pouvoirs en place, français ou marocain: interdit en 1952 par les autorités coloniales, il le fût à nouveau sous le gouvernement Abdallah Ibrahim en 1959 (interdiction prononcée sur la seule base d’un discours radiophonique du Roi Mohammed V) puis lors du début des années de plomb (en 1969).

La presse de ce parti ne fût pas en reste: dans la brochure « Presse démocratique au Maroc: bilan et difficultés » (Editions Al Bayane, Casablanca, 1982), Ali Yata, leader historique du parti sous ses différentes dénominations de 1944 à 1997 (date de sa mort accidentelle), recense ainsi El Watan (paru clandestinement en 1942, sous le régime de Vichy), Egalité (paru clandestinement en 1944), Espoir (interdit en même temps que le PCM en 1952, paru clandestinement de 1945 jusqu’en 1956), Hayet ech-Chaab (interdit de parution mais publié clandestinement de 1945 à 1956, les autorités coloniales ne voulant pas d’une publication communiste arabophone, puis saisi et interdit en 1959 sous le gouvernement Abdallah Ibrahim), Les Nouvelles Marocaines (interdit en 1951), La Nation (suspendue par le PCM pour « raisons politiques« ), Al Jamahir (interdit en 1959 sous le gouvernement d’Abdallah Ibrahim en même temps que fût prononcée la dissolution du PCM), Al Moukafih (interdit en 1960 puis autorisé en 1961, puis saisi et interdit en 1964 sous le gouvernement d’Ahmed Bahnini), Al Kifah al watani (paru en 1965 puis interdit en 1969) et enfin Al Bayane (saisi à de multiples reprises, dont trois fois en 1981, suspendu trois semaines en février 1981 et en juin 1981) – sans compter la censure, devenue « monnaie courante avec l’accentuation des luttes de classe, d’une façon illégale, notamment à partir de 1972 » (Ali Yata, op. cit., p.74).

 ali yata presse démocratique au Maroc

Pour ceux qui découvriraient la scène politique marocaine, le PPS de 2009 a autant à voir avec le PPS de ces années de plomb que l’USFP d’Abdelouahed Radi avec l’USFP/UNFP des Mehdi Ben Barka, Omar Benjelloun ou Abderrahim Bouabid. C’est dire que plus rien aujourd’hui ne relie le PPS (ou l’USFP) persécuté des annnées de plomb à celui persécuteur de cet an de grâce 2009, sinon la trahison et le reniement, ultimes rappels de partis qui militèrent pour la démocratie.

Pour remuer le couteau dans la plaie, on peut citer ce qu’écrivait feu Ali Yata sur la saisie administrative de la presse dans cette brochure:

« En effet, le ministre de l’intérieur peut faire saisir un ou plusieurs numéros de n’importe quel journal, s’il considère que ce ou ces numéros portent atteinte à l’ordre public. Dans ce domaine, le ministre n’a donc à rendre de compte à personne, ni n’est contrôlé par quiconque. Il est libre d’apprécier à sa façon les articles publiés, de les interpréter comme bon lui semblera, de considérer qu’un article déterminé, un paragraphe de celui-ci, voire une simple phrase – quand il ne s’agit pas d’un seul mot! – sont de nature à troubler l’ordre public. (…) Il s’agit donc là d’un pouvoir discrétionnaire d’une portée dangereuse, porteur d’injustices potentielles et qui revêt le caractère d’une atteinte aux libertés d’opinion et d’expression. (…)

En conclusion, on doit donc dire que la presse libre et démocratique au Maroc rencontre des difficultés d’ordre politique, et ce en fonction de l’évolution générale de la situation politique. C’est pourquoi il convient de poursuivre le combat avec persévérance et fermeté jusqu’à ce que la liberté de publication et d’expression soit pleine et entière, qu’elle soit débarassée de ses entraves, comme le garantit la Constitution et le prévoit la loi » (op.cit., pp. 69-70, 78)

Le tournant ouvertement légaliste du PPS fût acté en 1975, lors du 1er congrès national du PPS, dans le programme du parti « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme« , qui déclarait notamment que « la reconnaissance pleine et entière du libre exercice des libertés par le peuple, afin de lui permettre d’exprimer ses aspirations et ses revendications, est une nécessité impérieuse » (PPS, « La démocratie nationale, étape historique vers le socialisme – Programme du Parti du progrès et du socialisme adopté par le Congrès national des 21, 22 et 23 février 1975 – Casablanca« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date, p.220).

Mais le ver était déjà dans le fruit, dès cette époque: dans la grande tradition stalinienne, le rapport présenté lors de ce congrès national par Ali Yata (« Pour le triomphe de la révolution nationale démocratique et l’ouverture de la voie vers le socialisme« , Imprimerie Al Maarif, Casablanca, sans date), on pouvait lire les passages suivants:

« il en résulte un mécontentement, qui se signale d’abord dans les rangs de la classe ouvrière (…). Ce mécontentement (…) a également favorisé les tendances anarchistes et gauchistes dans les luttes politiques ont aggravé la situation, en affaiblissant les organisations politiques, en perturbant les liens des partis avec les masses populaires et en accroissant l’inquiétude générale et l’incompréhension. Ces tendances ont fait, objectivement, le jeu de l’ennemi impérialiste et néo-colonialiste, le jeu de la réaction » (op.cit., pp. 98-9)

ali yata pour le triomphe de la révolution

Plus loin dans ce même rapport, on retrouve le passage suivant:

« Il convient d’aborder ici un problème un peu particulier, celui du gauchisme. (…) C’est une utopie dangereuse qui flatte démagogiquement certains éléments et tente de les entraîner à sous-estimer l’impérialisme et la réaction. En fait, le gauchisme n’a aucune audience auprès de la classe ouvrière et cela s’exprime aisément, car la classe ouvrière est en confrontation immédiate et quotidienne avec l’impérialisme et peut difficilement se laisser distraire. Mais vis-à-vis des éléments inexpérimentés de la frange de la jeunesse qui n’est pas directement confrontée avec l’impérialisme, ils ont pu acquérir quelqu’audience (…)

Le gauchisme a sa filiation étrangère bien connue: c’est une résurgence de l’anarchisme qui est remis en vogue depuis une vingtaine d ‘années, surtout en Europe occidentale et tout particulièrement en France (…). Le fait est d’importance en ce qui nous concerne, puisqu’une grande partie de nos étudiants vivent en France et qu’ils y sont encouragés à mêler à leurs justes revendications et luttes des propos fracassants et irresponsables, certains allant même jusqu’à se considérer comme des exilés, en exil doré bien sûr.

Le gauchisme n’est pas seulement une resucée de Proudhon ou de Bakounine et d’un éventail éclectique et mal digéré de différents auteurs révolutionnaires et même contemporains, il est aussi alimenté de façon beaucoup plus moderne par des penseurs politiques bourgeois, américains ou d’Europe occidentale, philosophes, économistes ou sociologues d’un pessimisme apocalyptique (…). De la même manière, l’anarchiste Bakounine prétendait, à propos des colonies, qu’il faut faire la révolution sociale avant la révolution nationale et condamnait le patriotisme.

Le gauchisme répond également à certaines particularités historiques du développement du Maroc et exprime à la fois l’impatience et l’impuissance de la petite bourgeoisie, sa crainte de la discipline et de l’ordre, ses difficultés culturelles, sa peur du peuple et sa paralysie face à l’impérialisme, en même temps qu’une volonté d’hégémonie. (…) Il convient cependant de faire une distinction entre, d’une part, les jeunes qui ont été entraînés par leur enthousiasme, par une énergie qui n’a pas trouvé d’autre exuoire, parce que leur inexpérience et leur ignorance ont été abusées, et, d’autre part, les responsables chevronnés, qui nuisent consciemment et délibérément à la cause progressiste pour des motifs inavouables. » (op.cit., pp. 140-2)

Ca vous rappelle quelque chose, vous aussi? Cette jonction rhétorique entre le stalinisme et le discours néo-makhzénien, à 34 années de distance, n’est peut-être pas si étonnante que ça, pour qui connaît le caractère conservateur, moraliste et xénophobe du stalinisme. Mais même le stalinisme, version beldie (la version soviétique originale était autrement plus barbare), avait l’avantage sur la rhétorique néo-makhzénienne d’une certaine décence, apparemment perdue en gravissant les marches du pouvoir:

« Nous sommes et demeurons contre la répression qui s’abat sur les gauchistes persécutés pour leurs idées, tant qu’il s’agit d’idées car si on n’a pas le droit de commettre des actes nuisibles et d’insutler, on peut se tromper et cela ne constitue pas un délit » (op.cit., p. 142)

Hat-tip: Karim pour l’icône.

(1) Pas tout à fait en fait: l’Istiqlalien Mohamed Larbi Messari fût ministre de la communication du gouvernement Youssoufi I (1998-2000), et l’USFP Mohammed Achaari fût titulaire de ce même poste dans le gouvernement Youssoufi II (2000-2002).

Question à Khalid Naciri: Sharon Stone, nihiliste sublimée ou sincère?

Le complot ourdi par Jean-Pierre Tuqoi et cie atteint désormais les rives pourtant amies de Hachette, avec l’habituellement très peu subversif Paris Match, qui publie cette semaine une couverture ouvertement nihiliste, mais dont on peut néanmoins s’interroger pour savoir si elle procède du nihilisme sublimé, du nihilisme destructeur ou du nihilisme sincère.

SHARON~1

J’en laisse l’appréciation finale à l’expert és nihilisme du gouvernement marocain, Khalid Naciri, auteur du célèbre appel à tous les nihilistes sincères, dont un sosie affirmait au mois de mai 2009 que le choix de la liberté d’expression au Maroc était un processus irréversible:

Morocco says expansion of freedom of expression ‘irreversible’ choice
MAP Saturday, 30 May 2009

Communication Minister Government Spokesman Khalid Naciri

The expansion of the scope of the freedom of expression is a fundamental and totally irreversible choice for Morocco, Communication Minister, Government Spokesman, Khalid Naciri, affirmed on Thursday. Speaking at the opening session of a debate on the audiovisual industry in Morocco, Naciri pointed out that this strategic choice is evidenced by the « liberalisation of the audiovisual sector and its opening onto private operators, » adding that so far about ten radio stations were granted licence.

The Moroccan official considered that the newly-established radio stations, both public and private ones, work with a lot of professionalism.

He recalled that the audiovisual liberalisation and the diversification of its products have also allowed for the launch of several specialised TV channels (Assadissa, Arrabia, Arriyadia, Aflam TV…). He noted that a parliamentary as well as a Berber television will be launched soon.

Naciri stated that his department is currently endeavouring to define the contours of « a well constructed plurality » and to establish « audience measurement » mechanisms that are meant to map the conception of a modern and democratic society. »

Hat-tip pour la couverture légèrement modifiée de Paris-Match: Hisham.

Addendum: j’aurais bien aimé mettre la une de la version marocaine de Paris-Match en vis-à-vis afin de permettre à chacun de se convaincre de la perfidie des nihilistes français de Hachette et cie, mais je ne souhaiterais pas fournir à Si Khalid une occasion rêvée de me faire voir Oukacha de l’intérieur.

Comical Khalid, néo-makhzénien sublimé

Comical Khalid by Hisham
Le sketch de Comical Khalid, la réplique marocaine de Comical Ali, a eu le succès escompté, auprès de moi, de Larbi et de Politiconaute du moins. Il se murmure qu’il produira son nouveau spectacle en nocturne au Mégarama à compter de la première semaine de ramadan, avec ses sketches désormais célèbres « Nini le nihiliste », « dans les yeux d’un nihiliste sincère« , « la confrérie des refuzniks« , « ne dites pas à ma mère que je suis journaliste nihiliste, elle me croit pianiste dans un bordel », « je pense donc je suis contre« , « le grand orchestre du nihilisme ravageur« , « l’aristocratie verse de l’eau au moulin des chapelles« , « De quel droit, le regard anthropologique sur le «régime marocain» conclut-il de fait, que la sacralité de la monarchie n’est qu’un ersatz de démocratie, un sous-produit de la modernité ? » et surtout « le Maroc est irréversiblement engagé dans un processus d’édification démocratique et cela se fera dans la stabilité institutionnelle« . Sa prestation au journal de France 24 fait d’ailleurs l’objet d’un bootleg qui va chercher dans les 10.000 DH l’enregistrement à Bab el had.

Hat-tip: Hisham pour l’icône, disponible ici.

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