La fillette en vert

Ca fait longtemps que j’ai voulu écrire ce post. Je ne suis pas un pacifiste radical: je ne suis contre l’existence d’une défense nationale, sous contrôle démocratique et sur la base du service militaire, aux seules fins de défendre le territoire national et – éventuellement – participer aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. J’ai fait mon service militaire sans objection de conscience. Il y a trop de cas où la résistance armée est la seule alternative pour s’opposer à une agression armée pour que je cède au pacifisme intégral, dont je ne suis pas sûr qu’il soit toujours moral (la lecture de « Human smoke » de Nicholson Baker avec les nombreuses citations de Gandhi qui y figurent ne m’ont pas convaincu de la justesse de cette idéologie).  Je me rappelle une citation d’un dialogue socratique (je crois) lue dans un ouvrage d’André Glucksmann lu durant ma période néo-conservatrice, « La force du vertige » (véritable ode à l’arme atomique et brûlot anti-pacifiste), qui disait en gros que d’un point de vue moral, tuer était pire que d’être tué et que la position la plus morale consistait à ne même pas tuer pour se défendre. Cette citation m’a marqué tout autant qu’elle ne m’a pas convaincu, alors même qu’elle est logiquement imparable.

L’évolution des guerres dites d’intervention humanitaire ou de prévention, des assassinats ciblés et de l’usage des drones m’a rendu infiniment moins tolérant du discours justificateur de la guerre, qui se pare toujours d’arguments moraux – tuer pour défendre la civilisation, pour lutter contre le mal, pour faciliter la scolarisation des filles afghanes, cela ne me convainc plus. Le libéralisme B-52 (ma traduction approximative de l’expression suédoise bombhögern, littéralement la droite bombardière), qui trouve normal de bombarder un pays bougnoule ou slave quelconque afin d’y apporter les bienfaits de l’humanisme libéral, très peu pour moi. Il y assez d’humanistes et de libéraux prêts à bombarder des Afghans afin de les libérer pour qu’ils n’aient pas besoin de mon aide morale.

Puis vient un moment où je suis au-delà des mots et de la raison, ou je me sens infiniment plus proche de Gandhi que de n’importe qui d’autre. Un de ces moments a été il y a quelques semaines, en lisant le compte-rendu de cet attentat commis le 6 décembre contre un lieu de culte chiite en Afghanistan (apparemment par un groupe terroriste pakistanais), ayant fait des dizaines de morts – et surtout cette photo prise par le photographe afghan Massoud Hossaini, présent sur place, et qui a pleuré tout en prenant des photos. La fille en vert s’appelle Tarana Akbari. Je ne connais pas le nom de la fille en noir ni des enfants morts que l’on voit sur cette photo. Tarana a perdu un frère dans cette explosion.

Père de deux fillettes de l’âge de Tarana, cette image m’est particulièrement insoutenable. N’était-ce le destin de leur lieu de naissance…

Je hais ces mensonges, je hais ces belles phrases, je hais les puissants qui les prononcent et les moins puissants qui les répètent, je hais ces éditorialistes prêts à se battre pour l’Afghanistan jusqu’au dernier Afghan. Je hais la guerre.

PS: J’ai été particulièrement touché en lisant les propos du photographe, interrogé par Al Jazeera:

Would you leave Afghanistan?

It’s a very difficult question for me. Part of me, like so many others, wants to leave and live in peace.

Then I ask myself, if  I were to leave, ‘what would the name Massoud Hossaini mean?’ Now it means a professional photographer recognised by the government. Everyone knows me as a professional Afghan photographer. They know I will be there to document the scene.

If I leave what will I become?

« Le Caire, 4 juin 2009. Le chat est repenti, il ne chassera plus les souris »

Ca fait belle lurette que Le Carrefour des Livres au Maarif n’est plus que l’ombre de ce qu’il fût sous l’égide de Marie-Louis Belarbi. On y trouve cependant quelques titres intéressants, si comme moi on espace un peu les visites. Cette fois-ci, j’ai été surpris d’y trouver un ouvrage de Mohamed Talbi, « Gaza (27-12-2008/18-1-2009): Barbarie biblique ou de l’extermination sacrée et humanisme coranique« , publié à compte d’auteur à Tunis. Le titre de l’ouvrage est non seulement alambiqué et d’une agressivité certaine, mais j’ai été surpris qu’une telle personnalité, reconnue au Maghreb et généralement publiée en France en tant que symbole de l’Islam libéral (whatever that means), ait été réduite à la publication à compte d’auteur, généralement réservée à d’illustres inconnus ou poètes en herbe – peut-être est-il l’objet d’un boycott des maisons d’éditions tunisiennes, dont on connaît l’attachement fanatique à la liberté d’expression…

Autant le dire tout de suite: je n’aime pas la tonalité polémique de cet ouvrage (mais je n’ai fait que le parcourir), qui tend à présenter le christianisme (j’imagine qu’il s’agit surtout de l’Ancien Testament) et le judaïsme comme intrinséquement bellicistes, et l’Islam comme intrinséquement pacifiste – le relativiste culturel que je suis ne considère aucune religion comme intrinséquement pacifiste ou belliciste, et considère surtout que les événements historiques répondent principalement à d’autres considérations que ce qui figure dans des livres, fussent-ils sacrés.

Mais je dois reconnaître à Mohamed Talbi, qui doit être octogénaire ou nonagénaire à en croire la quatrème de couverture, un certain talent de la formule, notamment à la page 22 de cet ouvrage, où il aborde le fameux discours du Caire du 4 juin 2009 du risible Prix Nobel de la paix Barack Obama:

Le Caire, 4 juin 2009. Le chat est repenti. Il ne chassera plus les souris. Tel est le sens du discours tant attendu du Caire. Obama a recouvré la mémoire. Il se souvient de ses parents musulmans. Il veut la paix au Proche-Orient. Laissez-vous faire, nous vous voulons du bien. Son prédecesseur Bush voulait-il autre chose?

Rien à rajouter ou retrancher.

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