Texte intégral de l’entretien avec Abdallah Laroui (Economia octobre 2008)

Voici la version intégrale de l’entretien avec Abdallah Laroui réalisé pour le compte de la revue Economia (numéo octobre 2008/janvier 2009) par Driss Ksikes et Fadma Aït Mous. Abdallah Laroui est le type d’intellectuel que l’on respecte même si on ne partage pas ses opinions – qu’on pourrait qualifier de libérales au sens européen du terme, du moins sur le plan politique et religieux – sur l’enseignement payant, par exemple, ou sur le hijab, où ses propos pourraient être tenus par n’importe quel chauffeur de taxi parisien. Globalement, c’est un historien-philosophe qui ne semble guère aux prises avec la sociologie, ou avec la critique post-moderne de l’idéologie des Lumières. Les sciences humaines s’arrêtent à Max Weber, semble-t-il.

Mais il suffit de lire l’extrait suivant pour se réconcilier avec le bonhomme:

Le recul des institutions au Maroc aujourd’hui, je l’appelerai plutôt recul des espérances institutionnelles. J’ai toujours exprimé le souhait de voir le pays se diriger, lentement mais sûrement, vers un régime de monarchie véritablement constitutionnelle et parlementaire, où le Roi règne, guide, conseille, influe, mais ne se mêle pas dans la direction des affaires courantes, même pas par le biais de l’action caritative, car celle-ci laisse croire qu’il dispose d’un trésor inépuisable. Tout cela pour sauvegarder son autorité morale. Il doit avoir tous les moyens pour être et rester le Roi du Maroc et des Marocains. Mais ceci est mon souhait: il ne compte pour rien.

Vous trouverez quelques textes de et sur Laroui dans mes liens del.icio.us.

Voici le document:
entretien-abdallah-laroui-revue-economia-20081

Le colonel Chabert déchire sa race grave à Slavoj Žižek

Vous avez peut-être entendu parler du philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Žižek, ridiculement qualifié par certains de « superstar slovène du marxisme pop« . N’étant pas féru de philosophie en dépit de mon penchant pour Kant, je dois avouer n’avoir lu que ses fréquentes tribunes dans les médias et sur le net, remettant notamment en cause les présupposés de l’anti-totalitarisme libéral dont le groupe dit des « nouveaux philosophes » offre une caricature particulièrement cocasse.

Prenons par exemple cet extrait de son ouvrage « Bienvenue dans le désert du réel« :

Le vrai choc des civilisations ne pourrait être qu’un choc au à l’intérieur de chaque civilisation. L’alternative idéologique opposant l’univers libéral, démocratique et digitalisé, à une radicalité prétendument « islamiste » ne serait en définitive qu’une opposition, masquant notre incapacité à percevoir les vrais enjeux politiques comtemporains.

Intéressant, voire même séduisant. Mais rien n’est simple avec Slavoj Žižek, qui manie le paradoxe comme Tarek Skitioui ou Mancini le double passement de jambes:

Le seul moyen de nous extraire de l’impasse nihiliste à laquelle nous réduit cette fausse alternative est une sortie de la démocratie libérale, de son idéologie multiculturaliste, tolérante et post-politique.

Vous, je ne sais pas, mais moi, ça me refroidit un peu – pour sortir de la démocratie libérale, multi-culturaliste et tolérante encore faut-il y être entré, ce qui serait un net progrès dans le cas du Maroc.

D’autres de ses textes nécessitent sans doute plus de cellules grises que je n’en ai de disponibles:

This brings us back to the topic with which we began: woman and the Orient. The true choice is not the one between the Near-East masculine Islam and the Far-East more feminine spirituality, but between the Far-Eastern elevation of a woman into the Mother-Goddess, the generative-and-destructive substance of the World, and the Muslim distrust of woman which, paradoxically, in a negative way renders much more directly the traumatic-subversive-creative-explosive power of feminine subjectivity.

Philosopher à coup de marteau? Certes… mais je ne cache pas un certain plaisir à le lire dans sa critique du libéralisme anti-ressentiment du philosophe allemand Peter Sloterdijk (allié pour l’occasion au célèbre commentateur sportif français Alain Finkielkraut).

Vous jugerez donc de mon étonnement en lisant le très long billet (et 311 commentaires, s’il vous plaît) – symboliquement intitulé « Toilet paper, or writing in shit » – titre énigmatique faisant référence au raisonnement expéditif de Žižek selon lequel « Those offended by the caricatures should go to a court and persecute the offender, not demand apologies from the state. The Muslim reaction thus displays the blatant lack of understanding of the Western principle of an independent civil society. What underlies this attitude is the sacred status of writing as such (which is why Muslims are prohibited to use toilet-paper) » –  qui lui est consacré par Le Colonel Chabert, qui déchiquète littéralement l’article de Žižek « The antinomies of tolerant reason« , consacré à la réaction de(s) musulmans à l’affaire des caricatures danoises. Le Colonel Chabert démontre de manière convaincante – à première vue pour l’ignare philosophique que je suis – l’ethnocentrisme occidental et suprématiste de Žižek. A lire, pour les insomniaques…

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