Ma chute du mur, oder niemand hat die Absicht, eine Mauer nieder zu reißen

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Wir haben uns dazu entschlossen, heute eine Regelung zu treffen, die es jedem Bürger der DDR möglich macht, über Grenzübergange der DDR auszureisen.“ Günter Schabowski, porte-parole du Politburo du SED, le 9 novembre 1989

J’avais juste terminé un stage d’études à Casa, mais mes tentatives répétées de surseoir à l’inévitable – le service militaire – avaient échoué: il faut savoir que du temps de la guerre froide, le service militaire était une chose très sérieuse en Suède. Ainsi, pas de passe-droits, et un seul sursis d’un an automatique pour étudiants: ce qui a fait que je me suis retrouvé dans un peloton avec un menuisier, un bûcheron, un caissier de supermarché, un doctorant en physique nucléaire dans une université étsunienne, un autre étudiant comme moi de la Stockholm School of Economics et le fils de l’ambassadeur de Suède au Koweït, qui rentrait de Tokyo où il étudiait la litterétaure japonaise et ses haïkus… Bref, un vrai brassage social, contrairement apparemment à ce qui est le cas en France, où je n’ai rencontré lors de mes études que trois (3) étudiants ayant accompli ou s’apprêtant à accomplir leur service.

Toujours est-il que j’avais été incorporé au régiment d’artillerie de marine KA5 de Härnösand, au nord de la Suède, bien loin de mes quartiers de Stockholm. Débarqué fin novembre, j’y ai passé mes « classes » (« gröntjänst » en suédois), durant lesquelles on apprend des choses indispensables à tout citoyen qui se respecte comme marcher au pas, récurer la cuvette des WC, dégoupiller un grenade et faire son footing avec un sac à dos de vingt kilos (pas en même temps quand même). Le lavage de cerveau fut tellement efficace que j’oubliais le nom de certaines connaissances dans le monde civil, et que j’étais heureusement tenu à l’écart des actualités nihilistes du monde d’en dehors. Survint alors ma première permission de week-end depuis le début de mon service militaire, que je choisis bien évidemment de passer à Stockholm, à plusieurs centaines de kilométres au sud de Härnösand. Je dus prendre le train, et changer de quai arrivé à Gävle. Et c’est là que je vis toutes les affiches de journaux, irréelles: « Muren föll » – « le mur est tombé« .

Car le service militaire en Suède avait une finalité: défendre la mère-patrie contre l’internationalisme prolétarien de la patrie du socialisme. Ceci n’était pas pour me déplaire: vu de Suède, l’envahisseur potentiel n’était pas encore iranien, afghan ou venézuelien, mais bel et bien soviétique. A titre personnel, vivant dans des quartiers aisés et fréquentant des écoles privées puis une école de commerce, j’étais assez à droite – quoique beaucoup moins au moment de faire mon service – et surtout très favorable à une défense nationale forte (c’est d’ailleurs toujours le cas, que ce soit au Maroc ou en Suède) afin d’empêcher la collectivisation forcée des moyens de production suédois par le paisible voisin soviétique. Un voyage de classe au lycée m’avait par ailleurs fait découvrir les chatoyants attraits du socialisme réel à Berlin-Est, avec, comme dans les films basés sur les romans de John Le Carré, de patibulaires Grenzpolizisten regardant sous les banquettes du train nous emmenant de Berlin-Ouest à Berlin-Est, les stations de métro à l’Est fermées et désaffectées, le mur et la frontière, les patrouilles de police vérifiant chaque cinq minutes les identités de ces jeunes nihilistes suédois venant semer le poison capitaliste dans les espris est-allemands, et le choc suprême, la visite d’un grand magasin est-allemand où les deux choss qui valaient la peine étaient les 33 tours de musique classique et la vodka – et je regrettais presque de ne pas avoir emmené bas nylons et paires de jeans à échanger au marché noir de Berlin-Est…

Si j’avais siffloté l’hymne national soviétique avec mes camarades d’infortune lors d’une marche forcée, ce qui nous valut de terminer les dix km restant au pas de course, c’était moins par adhésion au socialisme scientifique que parce que une génération de Suédois fans de hockey sur glace (c’était mon cas) avait entendu cette chanson lors de chaque rencontre Suède-URSS – seul l’hymne du vainqueur était joué, et que pendant la période 1977-1987 sur 50 matches entre les deux équipes, il y avait eu deux matches nuls et 48 victoires soviétiques – d’où l’appelation populaire de l’hymne soviétique, « hockeylåten« , « la chanson du hockey sur glace« . Outre la certitude délectable d’irriter au plus haut point nos officiers, guère enclins au philocommunisme, c’est donc un esprit véritablement sportif qui nous avait animé, et non pas l’internationalisme prolétarien. J’avais ramené quelques cartes postales de propagande ouest-allemande sur le mur, dont une avec la fameuse déclaration de l’architecte du mur, Walter Ulbricht, qui avait auparavant déclaré « niemand hat die Absicht, eine Mauer zu errichten » (« nul n’a l’intention d’ériger un mur« ) – ce à quoi Helmut Kohl répondit rigolard, lors de la chute mur, « niemand hat die Absicht, eine Mauer nieder zu reißen » (« nul n’a l’intention de démonter un mur« ).

Eh bein, le seul souvenir que je retiens de la chute du mur, c’est cette vision des affiches de journaux à la gare de Gävle, avec les lumières du soir et la foule, et le sentiment de débarquer de la planète mars après trois mois de vie exclusivement militaire. La révolution roumaine, avec les images de Ceaucescu conspué en direct par la foule, son arrestation puis exécution, les drapeaux roumains brandis par la foule avec un trou au milieu à la place de l’emblème communiste, et les snipers de la Securitate tirant sur soldats et manifestants, m’auront beaucoup plus marqué que la chute du mur, vécu de manière périphérique. Ce n’est qu’après coup que le slogan fétiche des manifestants est-allemands contre la dictature communiste – « wir sind das Volk » (« nous sommes le peuple« ) m’est paru comme le slogan politique le plus fort jamais exprimé.

Petit rappel: le mur de Berlin s’effondra suite à l’annonce citée en exergue de ce billet (voir aussi la conférence de presse ici) par Günter Schabowski, membre du SED (parti communiste), d’un décret autorisant chaque citoyen est-allemand à franchir librement les frontières de son pays – et le régime cessa de fait d’exister.

La traduction est un dur métier quand on n’aime pas le foot

En lisant un article – « Phénomène cacochyme » – de l’excellent revue Agone, consacré à l’écrivain allemand Ernst Jünger, je suis tombé sur une belle coquille de traduction que le traducteur eût pu éviter s’il s’intéressait plus au futebol, discipline dont on ne soulignera jamais assez les vertus intellectuelles.

Je cite:

Nous ne nous risquons pas à répondre à cette montagne de questions, encore moins à nous les poser. En revanche, l’anthroposophe de la culture Wolf von Homburg a eu le culot de prier Jünger en juin 1997 de coucher ses souvenirs de 1974 sur la Porte Sparwasser. Jünger lui a fait répondre par une lettre du 11 juillet 1997 de Langenenslingen-Wilflingen : « Ernst Jünger vous remercie de votre lettre. En ce qui concerne votre enquête auprès d’auteurs, Ernst Jünger n’a de sa longue vie jamais assisté à la moindre partie de football, ni ne s’est jamais occupé du jeu lui-même. Eu égard à la troisième question : il ne peut que regretter qu’on prête à des jeux nationaux des intentions politiques. Amicales salutations, par délégation, Georg Knapp. »

Peut-être est-ce là le secret d’une longue vie : pas de football. Et ne pas prêter d’intentions politiques. Et aussi quelqu’un pour descendre la poubelle et s’occuper de la correspondance.

En VO, la réponse d’Ernst Jünger donne ceci:

Ernst Jünger dankt für Ihren Brief. Was die Autoren-Umfrage betrifft, so hat Ernst Jünger in seinem langen Leben kein einziges Fußballspiel gesehen, noch sich mit dem Spiel selbst befaßt. Er kann es nur bedauern, daß Nationalspiele politischen Wertungen unterlegt werden. Mit freundlichen Grüßen, i. A. Georg Knapp

Pour ceux qui l’ignoreraient, dont le traducteur en cause, « das Sparwasser Tor » n’est pas un monument de Berlin mais plutôt le but légendaire du joueur est-allemand Jürgen Sparwasser marqué le 22 juin 1974 lors du match RDA-RFA 1-0 90 minutes de lutte des classes – lors de la Coupe de monde de 1974, qui se jouait justement en Allemagne de l’Ouest. Sur le mode de « où étiez-vous lorsque vous avez appris l’assassinat de JFK« , les Allemands de cette génération se posent la question « Wo waren Sie, als das Sparwasser-Tor fiel? » (« Où étiez-vous lors du but de Sparwasser?« ) – un livre éponyme est même sorti.

Traduttore, traditore…

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