Le Maroc rompt ses relations diplomatiques avec l’Iran

Inutile de faire les choses à moitié: le Maroc vient de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran.

Le Maroc décide de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran
Rabat- Le Royaume du Maroc a décidé la rupture, à partir de ce vendredi, des relations diplomatiques avec la République islamique d’Iran, indique un communiqué du ministère des Affaires étrangères et de la coopération.

Le 25 février dernier, le Royaume du Maroc avait rappelé, en consultations pour une semaine, son chargé d’affaires par intérim à Téhéran, rappelle le communiqué.

La même source précise que le Maroc avait également demandé des explications aux autorités iraniennes qui ont cru devoir singulariser le Maroc, dans le cadre d’une démarche inamicale, et publier un communiqué comprenant des expressions inacceptables, à la suite de la solidarité exprimée par le Maroc, à l’instar de très nombreux pays, à l’intégrité territoriale et la souveraineté du Royaume de Bahreïn.

Le délai d’une semaine ayant expiré, le Royaume n’a reçu aucune explication à ces actes, ajoute le communiqué.

Selon le ministère, cette attitude inadmissible, dirigée contre le seul Maroc, est doublée au demeurant, d’un activisme avéré des autorités de ce pays, et notamment de sa représentation diplomatique à Rabat, visant à altérer les fondamentaux religieux du Royaume, à s’attaquer aux fondements de l’identité ancestrale du peuple marocain et à tenter de menacer l’unicité du culte musulman et le Rite Malékite Sunnite au Maroc, dont est le Garant SM le Roi Mohammed VI, Amir Al Mouminine.

Ce type d’actions structurées et soutenues, ajoute le ministère, constituent une ingérence intolérable dans les affaires intérieures du Royaume et sont contraires aux règles et à la déontologie de l’action diplomatique.

Pour l’ensemble de ces considérations, conclut le communiqué, le Royaume du Maroc a décidé la rupture, à partir de ce jour, des relations diplomatiques avec la République islamique d’Iran.

Dernière modification 06/03/2009 17:57.
©MAP

On notera que le communiqué accuse l’ambassade d’Iran à Rabat de prosélytisme en faveur du chiisme au Maroc, ce qui place le discours dans l’orthodoxie séoudienne la plus parfaite. La menace contre le rite malékite sunnite est placé au centre du communiqué – merci pour nos concitoyens juifs – ce sont des juifs malékites?

On notera par ailleurs qu’il y a quelques années, au lendemain des attentats du 16 mais 2003, c’étaient les salafistes et les wahabbiyines qui étaient visés par ce discours sur l’identité religieuse malékite du Maroc. Ce discours sur l’unicité du culte musulman est d’ailleurs absurde du point de vue de la charia, qui admet la liberté de choix des écoles (celle des chiites est le jaafarisme), point de vue d’ailleurs repris par l’ISESCO dont le siège est à Rabat. Et poser le principe de l’exclusivité du rite malékite est contestable en dehors même du cadre de la charia, car cela nie la liberté de conscience de l’individu. Enfin, si l’Iran, avec sa minorité sunnite (9% de la population), s’avisait d’en faire de même?

Il faut relever que cette très brusque rupture vient après un net rapprochement ces dernières années – les relations irano-marocaines après la révolution de 1979 ont repris surtout depuis 1995, avec la signature d’un accord commercial. Ainsi, sur le site du MAEC, on relève les étapes suivantes:

Le 31 mai 2006, le ministre marocain des affaires étrangères, « Mohamed Benaissa a indiqué que « l’Iran est un pays frère et ami du Maroc », soulignant que « Rabat oeuvre à la consolidation de ses relations avec Téhéran » ».

Le 18 juin 2006, lors d’une visite officielle du ministre marocain des affaires étrangères s’est rendu en visite de travail à Téhéran où il a rencontré son homologue iranien. A cette occasion, a été annoncé « accord pour la constitution d’une commission politique mixte pour l’examen des moyens de développer les relations bilatérales« . Le ministre marocain des affaires étrangères « M. Mohamed Benaïssa a mis en exergue les liens historiques et culturels liant le Maroc et l’Iran, émettant l’espoir de voir les relations bilatérales se consolider davantage, à travers l’échange de visites entre les responsables des deux pays« . Un message personnel de Mohammed VI fût remis au président iranien, que Benaïssa rencontra à cette occasion.

Le 9 juillet 2006, lors de la remise des lettres de créance de l’ambassadeur du Maroc au président iranien Mahmoud Ahmedinejad, ce dernier a mis « en exergue « la place particulière » dont jouit le Maroc auprès de la république islamique iranienne« , et a « réitéré son invitation à SM le Roi à effectuer une visite officielle en Iran, estimant que cette visite est de nature à donner une forte impulsion aux relations bilatérales« .

Le 5 février 2007, le ministre des affaires étrangères iranien était en visite officielle au Maroc (perçue du côté marocain comme l’occasion de raffermir la coopération entre les deux pays) où il a signé un mémorandum d’entente:

« Le Maroc et l’Iran ont signé, lundi à Rabat,un mémorandum d’entente portant sur la mise en place d’un mécanisme de consultations politiques entre le ministère des affaires étrangères et de la coopération du royaume du Maroc et le ministère des affaires étrangères de la république islamique d’Iran. Le mémorandum d’entente, signé par le ministre des affaires étrangères et de la coopération, M. Mohamed Benaissa et le ministre iranien des affaires étrangères, M. Manouchehr Mottaki, s’inscrit dans le cadre de «  »l’approfondissement et du renforcement des liens amicaux traditionnels«  ». En vertu de ce mémorandum, les deux parties s’engagent à «  »oeuvrer en leur qualité de pays islamiques et amis pour que leurs relations soient basées sur la fraternité, l’égalité, la coopération, la confiance, le respect mutuel du droit à la souveraineté et la préservation de l’unité territoriale, ainsi que la non-ingérence dans les affaires intérieures des deux pays » ». Dans ce contexte, le mémorandum prévoit la tenue de consultations régulières entre les deux parties afin d' » »évaluer les divers aspects des relations bilatérales et échanger les vues concernant les questions régionales et internationales d’intérêt commun ainsi que sur les développements aux plans régional et international » ». Ces consultations porteront sur plusieurs domaines, en particulier politique outre la coopération économique, commerciale, scientifique, technique et culturelle. »

Ce même jour, toujours le 5 février 2007, le ministre des affaires étrangères iranien a déclaré porter « de la considération à «  »la gestion sage par le Maroc de la question du Sahara et soutient un règlement fondé sur le dialogue et la coopération de tous«  », déclarant soutenir « un règlement de la question du Sahara à travers une solution pacifique basée sur le dialogue et la négociation entre les parties concernées« . Le ministre iranien aura également rencontré le premier ministre marocain (Driss Jettou) – pour discuter l’approfondissement de la coopération économique – et les présidents des deux chambres du Parlement marocain.

Le 25 juillet 2007, le chef de l’autorité judiciaire iranienne, l’ayatollah Mahmud Hashemi Shahrudi, s’est rendu au Maroc pour une visite officielle où il aura rencontré notamment le premier ministre marocain Driss Jettou et le ministre de la justice marocain, Mohamed Bouzoubaa. Lors de cette visite, le dignitaire iranien a exprimé le soutien de son pays pour les efforts marocains en vue de résoudre le conflit du Sahara:

« The Sahara issue is an internal affair of Morocco; for us, we back Moroccan and international efforts regarding this issue »

Du 23 au 26 février 2008, le ministre du Commerce extérieur marocain Abdellatif Maâzouz s’est rendu à Téhéran dans le cadre de la commission mixte entre les deux pays, afin d’explorer les voies pour développer les relations commerciales entre les deux pays.

Le 29 juillet 2008, Taïeb Fassi Fahri, ministre des affaires étrangères, apporte un message au président iranien portant « notamment sur les relations entre le Maroc et l’Iran et sur l’importance d’un dialogue franc et ouvert sur les différentes questions qui concernent l’ensemble de la région« .

Le 29 octobre 2008, la vice-présidente iranienne Fatemeh Faiz Djavadi s’est rendue au Maroc en visite officielle où elle s’est entretenue avec le premier ministre Abbas el Fassi:

Le Premier ministre marocain a défendu et soutenu le ‎programme nucléaire civil iranien. « Tous les pays dont la RII ‎ont le droit de bénéficier du savoir-faire nucléaire à vocation ‎pacifique pour assurer leur progrès. », a estimé le Premier ‎ministre marocain, Abbas el Fassi, lors de sa rencontre avec la ‎vice-Présidente iranienne et présidente de l’Organisation pour la ‎Sauvegarde de l’Environnement, Fatemeh Vaez Javadi.

Le premier ministre a rajouté:

The Prime Minister also underlined Morocco’s constant support to the Islamic Ummah and its tireless efforts to uphold Islamic causes, said a communiqué of the Prime minister’s office.

Le 24 décembre 2008, le ministre marocain des affaires étrangères a reçu Mehdi Mostafavi, conseiller du président de la République Islamique d’Iran et président de la Ligue de la culture et des relations islamiques, à l’occasion de l’organisation de la Semaine culturelle iranienne au Maroc ayant eu lieu à Rabat à compter du 26 décembre: « Cette semaine, a-t-il précisé, permettra de renforcer les relations entre les deux pays et les deux peuples, de même qu’elle traduit une forte volonté politique des deux pays de consolider les relations bilatérales dans les tous les domaines« .

Mieux encore – le 12 février 2009, soit il y a trois semaines, l’ambassadeur iranien au Maroc faisait des déclarations sans ambiguïté sur l’intégrité territoriale marocaine:

L’ambassadeur de la République islamique d’Iran à Rabat, Wahid Al Ahmadi, a réaffirmé jeudi, que son pays maintient le gel de ses relations avec le « polisario », et ce depuis 17 ans.

Dans un entretien accordé à la MAP à l’occasion du 30e anniversaire de la révolution iranienne, M. Al Ahmadi a souligné que cette décision demeure inchangée et que son pays n’entretient aucune relation avec le « polisario ».

« Nous n’entretenons aucune relation ou lien avec le ‘polisario’« , a indiqué le diplomate iranien, ajoutant que cette position constante « émane de notre considération pour le peuple et le gouvernement du Royaume chérifien« .

Moins de deux semaines plus tard, le Maroc rappelait son ambassadeur en Iran, et après une dizaine de jours supplémentaires, le Maroc prenait l’initiative de rompre les relations diplomatiques. On peut être sûr que la position de l’Iran sur le Sahara changera en conséquence (et après vérification, en dépit des déclarations contradictoires de l’ambassadeur iranien à Alger – « M. Abyaneh dira que l’Iran a reconnu la République arabe sahraouie démocratique et reste sur cette position. On espère suite aux résolutions des Nations Unies que les discussions entre le gouvernement marocain et le Polisario vont régler ce problème » – il apparaît effectivement qu’il n’y aavait aucune représentation du Polisario en Iran – voir ici et ici, la page pertinente du site du ministère iranien des affaires étrangères n’étant pas accessible).

Autant souligner aussi que l’explication officielle marocaine de cette rupture brusque des relations diplomatiques avec l’Iran – l’atteinte au rite malékite et au rôle du Commandeur des croyants – n’a aucun commencement de vraisemblance: comment croire que ces éléments auraient brusquement surgi en moins de deux semaines, entre l’entretien officiel à la MAP – qui n’a pas pour habitude de donner la parole à des comploteurs hostiles au rite malékite et à la monarchie – de l’ambassadeur iranien et le rappel de l’ambassadeur marocain à Téhéran? Comment croire que ce « complot » présumé ait eu lieu alors même qu’une débauche d’échanges officiels de haut niveau se soit développée depuis 2005? Nous prendrait-on pour des demeurés? Et comment ne pas croire que le Maroc ait prit sa décision sur la base de critères liés au contexte moyen-oriental, Bahreïn servant de prétexte – car l’Egypte a rompu ses relations diplomatiques avec l’Iran il y a longtemps, et l’Arabie séoudite vient d’appeler il y a quelques jours les pays arabes à un front anti-iranien, et rien n’indique un changement substantiel de politique étatsunienne vis-à-vis de l’Iran. On se rappelle que le développement de la coopération entre Maroc et Iran avait valu au Maroc une volée de bois vert de la part d’opposants iraniens pro-étatsuniens (« Maroc-Iran: liaisons dangereuses » et « Maroc-Iran: suite des laisons dangereuses« ), ainsi qu’une visite du sous-secrétaire d’Etat David Welch:

Les premières réactions des think-tanks de Washington sont bien évidemment positives, et ne font bien évidemment aucune référence au prosélytisme ou au rôle du Commandeur des croyants:

Many Arab states have grown frustrated with Iran’s hard-line leadership in recent years.

Morocco’s move could be « a sign that Arab states are prepared to take a much tougher stand against Iran, » Anthony Cordesman, a Middle-East analyst at the Washington-based Center for International and Strategic Studies, said by telephone. Or at least states « not directly threatened by it. »

While small Mideast states are trying to soothe their relations with Iran because of the country’s traction around the Persian Gulf, Morocco on the Atlantic coast is far from the tensions.

« It’s almost as if we’re seeing a polarization of the Arab world, » Cordesman said.

Moderate states and U.S. allies like Morocco, Egypt or Saudi Arabia are increasingly irked by Iran’s hard-line leadership, and worried by the political clout Tehran is gaining through the successes of the Shia or even Sunni groups it backs in Iraq, Lebanon and the Gaza Strip.

Morocco’s king entertains strong ties with other Arab sovereigns, including Bahrain’s sultan, whose legitimacy was recently questioned by Iran.

Pendant ce temps, la hasbara de la presse officielle ou officieuse marocaine continue: « Le courant chiite menace la stabilité de la société marocaine et met en danger sa cohésion« . Attendez-vous à des torrents de boue ces jours-ci.

PS: le site de l’ambassade du Maroc en Iran – relativement importante, puisqu’elle comptait neuf diplomates marocains – est toujours ouvert, pour l’instant.

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