L’église luthérienne danoise a ses jihadistes

Sørine Gotfredsen, pasteure de l’église luthérienne du Danemark

Le Danemark tient une place centrale dans le développement de l’islamophobie et de la nouvelle extrême-droite en Europe occidentale (l’extrême-droite dans les pays d’Europe orientale a généralement gardé les traits traditionnels – religiosité, anti-sémitisme, relents fascistes – dont leurs collègues occidentaux font désormais l’économie). Si le FPÖ autrichien avait déjà intégré la coalition gouvernementale autrichienne en 2000, déclenchant des sanctions politiques de la part des gouvernements des autres Etats membres de l’Union européenne (UE), le Dansk Folkeparti (DF – Parti populaire danois) de Pia Kjaersgaard allait en 2001 former une coalition parlementaire cette fois, votant la confiance au gouvernement de droite d’Anders Fogh Rasmussen, confiance renouvelée jusqu’à la défaite électorale en 2011 de cette coalition de droite dure face à la sociale-démocrate Helle Thorning Schmidt. Sauf qu’en 2001 pour le Danemark, aucune protestation ne se fit jour auprès des autres Etats membres de l’UE.

La raison en est simple: ce qui choquait dans le FPÖ et son leader charismatique Jörg Haider était le discours aux relents révisionnistes s’agissant du nazisme, notamment lorsque fût louée la politique de l’emploi du regretté chancelier allemand Adolf Hitler. Sans compter l’histoire du FPÖ, qui avait intégré à sa création, en dépit de son catéchisme libéral bon teint, bon nombre de nazis en mal  de chapelle. Avec le FPÖ on était donc confronté à une extrême-droite de facture plus ou moins classique (le FPÖ étant bien moins extrémiste que le Front National, le Vlaams Blok ou le British National Party, par exemple)- réactionnaire (en dépit de l’homosexualité de son leader, révélée à sa mort), xénophobe et antisémite.

Le DF, par contre, a une histoire moins encombrée, ou moins choquante du moins aux yeux de l’opinion mainstream: pas de passé nazi ou de flirt avec l’antisémitisme ici. Ce parti a ses racines dans un populisme anti-impôts: à son origine fut le Fremskridtspartiet (Parti du progrès) du flamboyant et excentrique avocat fiscaliste Mogens Glistrup, aux tonalités initiales plutôt anti-fisc et anti-bureaucratie, mais qui allait, comme c’est toujours le cas pour le populisme de droite, virer vers la xénophobie, sans cependant que ce soit là son principal cheval de bataille – il devait notamment déclarer, en 2001, « nous n’allons plus avoir de gens de « Mohammedanie » dans ce pays. Ils doivent être physiquement expulsés du Danemark« , « nous choisirons le premier ministre qui veut expulser le plus de musulmans. Nous allons simplement tenir une enchère » et « celui qui veut des petits-enfants musulmans n’a qu’à voter pour les neuf autres partis« . Glistrup ayant été condamné à trois ans de prison ferme pour évasion fiscale, Pia Kjaersgaard prit le relais et dirigea Fremskridtspartiet de 1985 à 1995, avant de former cette année-là DF. Si le DF est d’une islamophobie radicale, nulle trace d’antisémitisme ni de nostalgie pro-nazie. L’avortement et le divorce ne posent pas de problème à ses dirigeants, et la parité ainsi que l’acceptation de l’homosexualité sont même érigées en valeurs danoises menacée par les hordes d’immigrés islamo-fascistes (aux Pays-Bas, Pim Fortuyn, homosexuel flamboyant, libéral et islamophobe allait percer en même temps, mourant cependant assassiné peu avant le succès de sa Pim Fortuyn Lijst en 2002).

C’est donc un racisme acceptable qui est proposé par le DF, et ce racisme-là est désormais bien implanté un peu partout en Europe occidentale, tant à l’extrême-droite de type DF qu’au sein de courants moins extrémistes – citons le premier ministre socialiste islamophobe Manuel Valls en France ou le banquier social-démocrate islamophobe Thilo Sarrazin en Allemagne, ou le discours agressif sur l’identité nationale ou contre le multiculturalisme de David Cameron, Nicolas Sarkozy ou Angela Merkel (qui n’a pas peur, elle, de parler de « Leitkultur« , à savoir « culture dominante », terme connoté). Ce racisme a ses réseaux intellectuels et médiatiques, notamment sur le net, et repose sur des présupposés culturalistes et essentialistes – religion et ethnicité comme principaux facteurs explicatifs de divers phénomènes sociaux (du viol au chômage en passant par l’échec scolaire), acceptation de la logique de la guerre des civilisations, vision de l’islam et des musulmans comme intrinsèquement étrangers à l’Europe (ou l’Occident, pour utiliser un terme idéologique), hostilité de principe à toute manifestation publique de pratique ou d’appartenance religieuse musulmane, axiome musulman=islamiste=terroriste, axiome de Bernard Lewis sur l’immutabilité de l’islam, et j’en passe.

Mais son instrument le plus efficace, surtout depuis l’affaire des caricatures danoises représentant le prophète Mohammed de 2005, a sans doute été de brandir systématiquement la liberté d’expression à l’appui de ses déclarations les plus contestables, voire les plus racistes – toute critique, toute action judiciaire, toute campagne de sensibilisation visant des auteurs de propos islamophobes est présentée comme violant la liberté d’expression – oubliant ainsi ce qui un pilier de ladite liberté, à savoir la liberté de critiquer et le débat contradictoire. C’est bien évidemment au Danemark – crise des caricatures oblige – que cette instrumentalisation a été la plus massive, une des principales organisations islamophobes de ce pays s’appelant Trykkefrihedsselskabet (Société pour la liberté de la presse et de l’édition) et ne s’inquiétant de la liberté d’expression que s’agissant de critiques ou propos haineux à l’encontre de l’islam et des musulmans – son dirigeant, Lars Hedegaard, a récemment été condamné pour provocation à la haine raciale pour un entretien diffusé sur Internet dans lequel il déclarait « les musulmans violent leurs propres enfants. On entend ça tout le temps: des filles sont violées par leurs oncles (…) ou leurs pères« .

Le massacre d’Oslo commis ce 22 juillet par le fondamentaliste chrétien et islamophobe Anders Behring Breivik a quelque peu troublé cette routine. Faisant le panégyrique du Danemark et de sa politique vis-à-vis de l’immigration et des musulmans dans son indigeste manifeste, il a de manière très embarassante pour la camp islamophobe rendu cette rhétorique de haine nettement moins salonfähig comme disent les germanophones. Il a même permis au camp multiculturel ou du moins anti-raciste de reprendre temporairement l’initiative, et de faire passer les intégristes de la haine islamophobe comme les pendants de ceux de la haine jihadiste.

Un cas exemplaire de 2011: les déclarations de la pasteure de l’église luthérienne du Danemark (église d’Etat par ailleurs, et confession imposée aux membres de la famille royale qui souhaitent le demeurer) Sørine Gotfredsen sur le massacre d’Oslo commis par Anders Behring Breivik en 2011. Cette pasteure, qui a également un passé de journaliste dans un quotidien chrétien, avait déclaré comprendre, dans une chronique publiée le 29 juillet 2011 dans le respecté quotidien « Berlingske Tidende » intitulée « Lad os bruge Anders Breivik rigtigt (Faisons bon usage de Anders Breivik)« , les raisons ayant amené à ce massacre de 77 innocents. Dans cette chronique, la pasteure Gotfredsen soulignait comment la gauche bien pensante se refusait à reconnaître la difficulté de vivre une société multiculturelle, écrivant notamment que « les cultures chrétienne et islamique ont toujours eu énormément de mal à coexister de manière pacifique » (« islamisk og kristen kultur altid har haft uhyre vanskeligt ved at leve fredeligt sammen« ), et que « le témoignage de l’histoire montre les énormes problèmes créés par la coexistence des visions islamique et chrétienne de l’homme et de la société » (« historiens vidnesbyrd om, hvilke enorme problemer der opstår, når kristent og muslimsk menneskesyn og samfundstænkning skal sameksistere« ).

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Surtout, la pasteure a fait sienne les motivations avancées par Breivik:

« La haine a pour origine la société que nous avons créée ces années-ci. L’extrémisme naît du sentiment d’être menacé dans son existence par l’immigration – on peut écarter cela comme étant hystérique ou primitif, mais c’est la réalité, et elle doit être prise au sérieux. Quant Anders Breivik a perdu espoir dans le système politique, il a décidé de recourir à des moyens plus immédiats, et il sera sans doute suivi par d’autres animés du même sentiment d’être entouré par des législateurs qui répondent à chaque problème par encore plus d’acceptation des différences »

(« Hadet stammer fra de samfund, vi selv i disse år skaber. Ekstremismen skabes gennem følelsen af på grund af indvandring at være truet på eksistensen, og det kan man godt affeje som primitivt og hysterisk, men det er virkeligheden, og den skal tages alvorligt. Da Anders Breivik havde opgivet det politiske system, besluttede han at gribe til mere kontante midler, og han vil sandsynligvis blive efterfulgt af andre med samme følelse af at være omgivet af lovgivere, der møder ethvert problem med talen om endnu mere rummelighed« ).

Plus fort, un renvoi aux croisades et la responsabilité du massacre d’Oslo attribuée aux tenants du multiculturalisme:

« Ce qui s’est passé en Norvège n’est pas le seul fruit de pratiques de langage. C’est le résultat d’une cause émotionnelle bien plus profonde, qui pousse l’individu à vouloir éradiquer l’idéologie qui présente l’homme comme un être abstrait, qui ne serait pas relié de manière fondamentale à des racines culturelles et religieuses. (…) C’est sans aucun doute ce qui anime Anders Breivik, car il hait l’idée de l’homme sans culture et, par esprit de contrariété, est devenu excessivement concret. En pensée et en action. Il est devenu cet homme qui veut freiner cette relativisation infinie de ce dont nous venons, et qui pour cette raison commence à se battre. Il illustre de ce fait tout d’abord que c’est un danger mortel que de manipuler l’identité culturelle des gens, et ensuite que des schémas de l’histoire mondiale se répètent. A cette occasion, il a été démontré de manière éclatante que Breivik s’est comporté comme un chevalier des anciennes croisades. Les temps sont autres, mais l’instinct de base demeure, et c’est justement cet instinct immémorial que l’on néglige de manière catastrophique en rêvant d’une société multiculturelle »

(« (…) det, der har udfoldet sig i Norge, skabes næppe gennem sprogbrug. Det næres af en langt dybere følelsesmæssig kilde, der driver et individ til at ville udrydde ideologien om mennesket som et abstrakt væsen, der ikke er afgørende forbundet med kulturelle og religiøse rødder. (…) Det er utvivlsomt dem, Anders Breivik primært animeres af, fordi han afskyr tanken om det kulturløse menneske og i ren trods selv bliver helt overordentlig konkret. Både i tanke og handling. Han bliver til det menneske, der vil bremse den evige relativering af det, vi selv kommer af, og som derfor begynder at slås. Dermed illustrerer han, at det for det første er livsfarligt at manipulere med menneskenes kulturelle identitet, og for det andet at visse mønstre i verdenshistorien gentager sig. I dette tilfælde markant demonstreret ved, at Breivik ligefrem optræder som en kristen ridder fra de gamle korstog. Tiden er en anden, men grundinstinktet består, og det er præcis dette tidløse instinkt, man i drømmen om det multikulturelle samfund gang på gang på katastrofal vis negligerer. »)

Continuant sur la lancée de Nicolas Sarkozy, David Cameron et Angela Merkel, qui ont récemment fait part de la mort du multiculturalisme, la pasteure luthérienne Sørine Gotfredsen conclut:

« Et nous avons pendant des décennies été avertis par ceux qui, par respect pour les récits immémoriaux de l’histoire, nous ont rappelé que la violence allait émerger lorsque islam et chrétienté se heurteraient. L’invention de l’homme bon et multiculturel comme modèle pour une nation toute entière est une fantaisie dangereuse qui peut provoquer des mouvements effroyables, car elle néglige le besoin de l’individu de se sentir sûr dans sa propre culture. Anders Breivik a souligné tout cela, que nous connaissions par avance, et il sera utilisé par les deux camps de ce débat. Ceux qui continuent à adorer l’idéologie sans culture vont faire appel au seul remède qu’ils connaissent: de belles paroles et plus de tolérance. Comme contrepoids, Anders Breivik sera invoqué de manière différente: pour comprendre comment l’homme peut être dangereux quand il se sent sous pression, et pour montrer que dans cette ère multiculturelle nous mettons l’homme sous pression plus que de raison. »

« Og vi er i årtier blevet advaret om det af dem, der i respekt for historiens tidløse tale har mindet os om, at volden vil bryde ud, når islam og kristendom støder sammen. Opfindelsen af det gode multikulturelle menneske er som formel for en hel nation en farlig fantasi, der kan fremprovokere frygtelige kræfter, fordi den negligerer den enkeltes behov for at føle sig tryg i sin egen kultur. Anders Breivik har understreget alt det, vi vidste i forvejen, og han vil blive brugt af begge lejre i den hjemlige debat. De, der fortsat dyrker den kulturløse ideologi, vil blive ved med at efterspørge det eneste middel, de kender til – pæn tale og mere tolerance, og som modvægt skal Anders Breivik også bruges på anden vis. Til at forstå hvor farligt mennesket er, når det føler sig presset, og at vi i denne multikulturelle tidsalder presser menneskene mere end klogt er. »

Bref, comme disent les policiers étatsuniens, « case closed« , affaire classée, le massacre d’Utøya est à mettre au compte du multiculturalisme (c’est d’ailleurs également l’avis du commentateur sportif français Alain Finkielkraut). Même au Danemark, profondément gangréné par dix années de xénophobie gouvernementale sous l’égide du Dansk Folkeparti (cette xénophobie contamine la gauche, puisque le tout récent durcissement de la loi sur les étrangers a été approuvé par les sociaux-démocrates et la gauche socialiste), la réaction de l’opinion fut virulente: des milliers de lecteurs du Berlingske Tidende ont manifesté leur réprobation de vive voix à la rédaction du journal, et des paroissiens furieux ont également appelé l’évêché dont dépend la pasteure Gotfredsen pour condamner ses propos. Le Dansk Folkeparti lui-même a condamné les propos de la pasteure, par la bouche de Pia Kjærsgaard, qui a trouvé que elle était allée trop loin. Des collègues pasteurs de l’Eglise luthérienne du Danemark – église d’Etat –  ont condamné ses propos dans une lettre ouverte adressée à l’épiscopat.

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La pasteure Sørine Gotfredsen attendant son chevalier blanc Anders Behring Breivik.

Quatre ans après la polémique, Sørine Gotfredsen est cependant toujours pasteure, et elle tient une chronique régulière dans le quotidien conservateur Berlingske Tidende. Le parti social-démocrate, sous l’égide de la premier ministre sortante Helle Thorning Schmidt, a perdu les élections en 2015 malgré une campagne offensive contre l’immigration, prônant un durcissement des règles en matière de droit d’asile. Le réseau islamophobe « Islamkritisk Netværk i Folkekirken » a poursuivi ses activités – minoritaires – au sein de l’église luthérienne du Danemark. Et alors que l’Europe fait face à une crise – toute relative – en matière de demandeurs d’asile, le premier ministre danois s’est singularisé en facilitant le transit des demandeurs d’asile parvenus au Danemark vers le voisin suédois, nettement plus accueillant, en proposant à Angela Merkel d’accueillir 100 (cent) réfugiés syriens et surtout en publiant, en pleine crise politico-médiatique, des annonces en arabe dans la presse libanaise tentant de décourager les réfugiés de venir au Danemark…

On peut donc faire l’apologie du terrorisme en Europe occidentale à partir d’une chronique dans un journal de qualité, et n’en souffrir aucune conséquence judiciaire ni professionnelle – il suffit d’avoir la bonne origine ethnico-religieuse et de bien choisir la couleur politique du terroriste que l’on soutient. Celui écrira un jour l’histoire de la longue agonie du libéralisme politique en Europe occidentale consacrera peut-être une note de bas de page à Sørine Gotfredsen.

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Et là le bouquiniste déchira le livre en deux

J’étais chez un de mes bouquinistes favoris, bien que je n’aie jamais fait de grandes découvertes chez lui. Ce que j’apprécie chez lui, c’est une boutique grande, spacieuse et avec des livres bien rangés, ce qui est excessivement rare. Une rotation fréquente des titres et un mélange de titres récents et anciens – pas mal d’ouvrages des éditions Jean-Jacques Pauvert notamment – a plus que compensé que je n’y aie jamais trouvé d’objets rares, du genre de ce livre de propagande nazie en allemand destiné au Moyen-Orient et datant de 1943, tel ou tel livre rare sur le Maroc, ou déniché chez un bouquiniste cairote, ou une première édition de « De la démocratie en Amérique » de Tocqueville en suédois acheté pour 5€ chez le célèbre bouquiniste stockholmois Rönnells

Après y avoir passé plus d’une heure j’avais trouvé une demie-douzaine de titres. Déjà, dans le rayon histoire, j’avais découvert des titres en anglais sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, aux titres intéressants, mais qui en les feuillettant s’étaient avérés êtres des ouvrages révisionnistes, dont certains édités par la célèbre maison d’édition révisionniste étatsunienne Institute for Historical Review. Je les avais reposés sur l’étagère. Arrivant au comptoir, je demandais au propriétaire de me donner un titre sur la Kristallnacht aperçu en vitrine. A peine l’avais-je ouvert que je voyais que le livre était également publié par l’Institute for Historical review.

Le bouquiniste étant occupé à recopier le titre des livres que j’avais pris, je lui remis le livre en disant que je n’étais pas intéressé et qu’il s’agissait d’un livre révisionniste. Il ne réagit que quelques secondes plus tard. « Hein, qu’avez-vous dit?« . « Ce livre est révisionniste, il est publié par une maison d’édition révisionniste« . Ni une, ni deux, le bouquiniste prend le livre, enlève le marque-page où était indiqué le prix et déchire le livre en deux avant de le jeter à la poubelle. Assez surpris, je lui dis qu’il n’était pas comptable de l’orientation politique des titres qu’il vendait. « Oui, ça ne me dérange pas qu’ils publient, mais je n’aime pas trop ça, je suis plutôt de l’autre côté de la barricade« , me répondit-il, en rajoutant: « J’ai eu des Degrelle [ancien leader rexiste belge, fasciste et collaborateur qui se battit sur le front de l’Est sous l’uniforme allemand avant d’échapper malheureusement à la justice belge à la Libération, continuant à vomir sa haine antisémite jusqu’à sa mort dans un exil en Espagne] mais c’étaient des ouvrages d’avant 1945, pas ceux d’après » – il est vrai qu’après 1945, la haine antisémite de Degrelle s’exprima plus violemment, au regard notamment de la réalité du génocide. Et la série des Céline qu’il avait ne contenait il est vrai aucun de ses répugnants pamphlets antisémites – et le mot n’est pas assez fort – crasseux de haine et de bêtise.

« Je suis plutôt de gauche, et j’ai même eu des clients se plaignant de trop voir Bakounine en vitrine« . « Oui, je comprends, et de toute façon qui sait aujourd’hui qui est Bakounine?« . « Mais aujourd’hui les lignes sont floues, et on ne distingue plus la droite de la gauche dans nos pays« . je fus un peu surpris – voire choqué par le principe même de déchirer un livre, quel qu’il fût – le bouquiniste, toujours assisté de sa femme, tous deux âgés de la cinquantaine, me semblant former un couple particulièrement bourgeois, par leur habillement, leur accent et leur conversation, et je ne m’attendais pas à une réaction aussi radicale de sa part. Mais je dois dire que je la trouvais sympathique et vivifiante. Je payais et m’en alla.

J’ai eu d’autres rencontres moins heureuses avec des bouquinistes. Celui – âgé – de Casablanca qui, m’ayant pris pour un Français, me dit, sans doute dans un zèle commercial (ce qui est pire encore qu’une opinion honnêtement exprimée), que « c’était mieux quand vous étiez là« . Nous fûmes tous deux embarassés quand je lui dis mon nom…

J’ai sinon eu une autre réncontre assez troublante avec un bouquiniste remarquablement bien pourvu en titres récents sur la Seconde Guerre mondiale. J’avais demandé s’il avait « Triumph des Willens » de Leni Riefenstahl, ainsi que, ayant aperçu des ouvrages d’Emmanuel Ratier, héritier d’extrême-droite de la tradition conspirationniste de Henry Coston, de son ouvrage sur le Betar, « Les guerriers d’Israël : enquête sur les milices sionistes« . Discutant d’Emmanuel Ratier je me rendis rapidement compte que nos opinions ne s’accordaient pas. Je gardais un profil bas, espérant pouvoir trouver auprès de lui cet ouvrage. Blond, lunettes rondes à monture d’acier, taille moyenne et look BCBG, un vague air de ressemblance avec Himmler, je perçus cependant qu’il avait compris que ses idées n’étaient pas les miennes. Il prit mon nom pour le cas où il trouverait ces deux titres, me proposa vaguement de passer à un autre local qu’il possédait dans le haut de la ville, et j’étais instinctivement persuadé qu’il n’en serait rien, bien que mon nom de famille puisse passer pour non-arabe. Et bien m’en prit puisque je découvris peu après qu’il s’agissait d’Alain Escada, leader de Belgique Chrétienté puis de Civitas, et ancien militant du Front National Belgique – rétrospectivement, il aurait fort bien campé un commerçant paisible en surface et organisateur clandestin de la « Rat Line » pro-nazie dans un film sur le réseau Odessa

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Pour en revenir à notre bouquiniste initial, je me suis demandé s’il aurait réagi de la même façon face à un des trois pamphlets antisémites de Céline. Sans doute pas, ne serait-ce qu’en raison de la valeur marchande de ces pamphlets, qu’on ne trouve guère à moins de 150€ sur le marché de l’occasion. Et pourtant, difficile de faire pire dans la haine et la folie racistes que ces ouvrages. Ayant acheté l’un d’entre eux sur eBay, par curiosité malsaine, j’ai été abasourdi par le concentré de haine raciste et antisémite (on ne dira pas assez que le racisme de Céline ne se cantonnait pas à l’antisémitisme, et que le mélange des genres raciste était fréquent – métèques nègres, orientaux, lévantins et juifs se mélangent allégrément en tant qu’objets de sa haine pathologique, et en contrepoint les « Blancs », la « race européenne » sont posés en victimes). Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir été exposé, ayant beaucoup lu sur l’extrême-droite (française ou suédoise), sur la pensée coloniale (ah, les ouvrages ignobles des frères Jean & Jérôme Tharaud!), et ayant fréquenté les forums d’Internet où ce genre de prose se vomit à jets réguliers – mais la force monomaniaque et pathologique de ce qui tient lieu de prose à cette bonne vieille raclure de Céline est proprement insoutenable.

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Le pire, pour un écrivain de son talent et de son envergure, toujours invoqués pour excuser ses idées (le terme est malpropre – parlons plutôt d’opinions ou de haines), c’est que ses pamphlets sont proprement illisibles, même pas sauvés par le style ( les écrivains d’extrême-droite français, qu’il s’agisse de Marcel Aymé, Jacques Chardonne ou « les hussards« , sont souvent appréciés en dépit de leurs idées et en raison de leur style). De tels déchets littéraires peuvent-ils vraiment laisser intacte la réputation célinienne d’un auteur aux idées maudites mais au style salvateur? Pour ma part, c’est l’extraordinaire Victor Serge (ancien de la bande à Bonnot, de la Révolution russe, du Komintern, de la guerre civile espagnole – voir également ici) – ses « Mémoires d’un révolutionnaire » devraient être une lecture obligatoire – qui a le mieux résumé la question:

« Bagatelles pour un massacre reprend les mêmes motifs en près de quatre cents pages insurmontables, où les verbes et les substantifs dérivés du mot cul tiennent une place accablante de monotonie, en y ajoutant une obsession nouvelle, taraudante, hallucinante, abrutissante et par-dessus tout écoeurante: la haine du juif. Au fond l’antienne est vieille, tous ces bobards sont éculés, ces citations outrageusement fausses ont traîné dans des tas d’officines louches et pis que cela, ces renseignements sur la puissance de la juiverie et de la maçonnerie mondiale, sur les milliards versés à Lénine-Trotski en 1917, par la finance juive, pour faire la révolution russe, sur les origines juives de Lénine – etc, etc, toutes ces mornes sornettes, Céline les a ramassées dans les antiques poubelles de l’antisémitisme…

Rien de neuf ni d’original là-dedans, sinon la gageure d’en faire tant et tant de pages décousues, toutes les mêmes, par un procédé si monocorde que le plus sec des gens de plume pourrait fabriquer du Céline, à tant la page, après une heure d’apprentissage. Je mets le lecteur au défi de lire trente pages de ça, ligne à ligne, comme lire se doit un livre digne de ce nom. Et d’arriver jusqu’au bout de cette nuit-là, il ne saurait être question. »

(Victor Serge, tiré de l’article « Pogrome en 400 pages » publié dans « La Wallonie, n° 8-9, 8-9/1/1938, p. 10, reproduit dans « L’extermination des Juifs de Varsovie et autres textes sur l’antisémitisme« , Editions Joseph K, Paris, 2011, pp. 22-23).

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