Ce que Marat peut nous apprendre sur la militance en 2013

La lecture des révolutionnaires français a l’avantage sur celle des révolutionnaires d’autres époques d’être plus agréable, dûe au style de la langue de l’époque, qui n’a probablement jamais été dépassé depuis. La biographie des intéressés y contribue aussi – on peut ainsi parcourir avec effarement les Oeuvres complètes de Saint-Just en collection Folio, et se rendre compte qu’elles font environ 1.300 pages, et que Saint-Just fut conventionnel et membre du Comité de salut public avant de mourir guillotiné avec Robespierre le 10 thermidor de l’an II à l’âge de… 27 ans.

L’actualité de leurs écrits ne cesse de frapper le lecteur, comme ce passage de Jean-Paul Marat, l’ami du peuple (nom de son journal, publié quasi-quotidiennement jusqu’à son assassinat par la royaliste Charlotte Corday, et que l’on trouve intégralement sur l’extraordinaire site de la Bibliothèque nationale de France, Gallica)

O mes concitoyens, hommes frivoles et insouciants, qui n’avez de suite ni dans vos idées, ni dans vos actions, qui n’agissez que par boutades, que pour chasser un jour avec intrépidité les ennemis de la patrie, et qui le lendemain vous abandonnerez aveuglément à leur foi, je vous tiendrai en haleine, et, en dépit de votre légèreté, vous serez heureux, ou je ne serai plus. (L’Ami du Peuple, n° 28 du 8/10/1789)

Comment ne pas se sentir personnellement visé, ni sentir les ravages de la facilité d’utilisation des réseaux sociaux, qui pour beaucoup remplace le travail politique réel? Et comment ne pas penser à l’Egypte, qui célèbre l’armée le 3 juillet 2013 après l’avoir chassée (enfin, presque) du pouvoir en juin 2012?

On ne lit pas assez les classiques.

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« Allah n’y est pour rien » appliqué au Maroc

Lorsqu’il avait à peine 25 ans, en 1976, Emmanuel Todd avait prévu, dan « La chute finale« , la chute de l’Union soviétique en se fiant aux statistiques démographiques de l’époque, constatant notamment hausse du taux de suicide et de celui de la mortalité infantile pour estimer la société soviètique condamnée à un déclin irrémediable. Un peu plus tard (et je passe sur son passionnant « L’invention de l’Europe« , dans lequel il lie systèmes familiaux dans les différents pays d’Europe et systèmes politiques et économiques), en 2002, dans « Après l’empire« , il prédit la décomposition du système américain en se fondant encore une fois sur des indicateurs démographiques. Tout récemment, avec le démographe franco-libanais Youssef Courbage, il écrit « Le rendez-vous des civilisations« , dans lequel les deux auteurs réfutent, encore une fois sur la base des indicateurs démographiques convergents entre le monde arabe et les pays occidentaux, tout conflit dit de civilisations, insistant dans leur analyse plus sur les facteurs sociologiques (démographiques plus précisément) plus que sur les facteurs idéologiques privilégiée par l’opinion commune et les fast-thinkers qui la produisent. Pour clore le tout, il a prédit la fin de l’euro, indiquant que l’année 2011 serait intéressante de ce point de vue. Bref, je regrette qu’il ne soit pas mon conseiller financier.

Il a accordé au site d’informations générales @rrêt sur image de Daniel Schneidermann un entretien consacré au printemps arabe, et notamment donc les révolutions tunisienne et égyptienne, entretien dont en est sorti un livre que je viens d’acheter. Il y est – notamment -question du Maroc:

@si: Pour tester vos capacités de prophète, on va vous interroger sur quelques pays dans lesquels les mouvements révolutionnaires n’ont pas pris, pour l’instant, l’ampleur qu’ils ont prise en Tunisie ou en Egypte, en commençant par le Maghreb d’expression française, c’est-à-dire l’Algérie et le Maroc. Là comment voyez vous les choses?

Emmanuel Todd: En Algérie et au Maroc, les taux de fécondité sont un peu plus élevés, ils sont à 2,3 ou 2,4… L’Algérie doit être à peu près aussi alphabétisée que la Tunisie, le Maroc, un peu moins. Mais, dans tous ces cas, il y a une communauté de niveau de développement qui tient au rapport avec la France. Parlons-en! La grande obsession des gens qui nous bassinent avec des débats sur l’islam en France, c’est d’expliquer que les équilibres internes de la société française sont menacés par l’islam, etc. La réalité, pour les historiens, c’est que la France n’est mlenacée de rien du tout. Elle est toute-puissante , parce que elle est très en avance technologiquement. Et la réalité, c’est aussi que l’influence de la civilisation française est énorme au Maghreb, et que l’impact culturel français y est considérable.

@si: Historiquement, cela ne fait pas de doute. Mais encore aujourd’hui, selon vous?

Emmanuel Todd: Historiquement, il y a eu conquête puis décolonisation, mais finalement le contrôle effectif politique français de pays comme le Maroc et la Tunisie a été de très courte durée. En revanche, une sorte de lien a été établi, qui a amené, après la décolonisation, à l’émergence de sociétés de plus en plus bilingues, en tout cas au niveau des classes moyennes, avec des allers-retours incessants d’individus des deux côtés de la Méditerranée…

@si: Vous voulez parler de l’immigration et du retour des immigrés dans leur pays d’origine, pour les vacances ou pour s’y retirer?

Emmanuel Todd: Oui, une sorte de noria, de proximité. La langue française a créé une sorte de communauté culturelle entre deux mondes très différents sur le plan anthropologique. Et ça a créé un Maghreb qui a une position tout à fait particulière dans le monde arabe. Le Maghreb, Tunisie mise à part, était plutôt en retard sur le plan de l’alphabétisation, c’est la périphérie du monde arabe. Les pays les plus avancés en terme d’alphabétisation, ce sont la Syrie ou la Jordanie, ou encore la Palestine avant qu’elle ne soit foutue en l’air par l’occupation. Mais, malgré ce retard d’alphabétisation, l’impact de la France a mené à une énorme avance démographique. Si l’on met de côté le cas du Liban, tout à fait spécifique, les pays arabes qui sont les premiers passés au-dessous de la barre des trois enfants par femme (seuil critique dans une société patrilinéaire, parce qu’il signifie que beaucoup de gens renoncent alors à avoir des garçons), eh bien ces pays sont dans la partie du monde arabe qui est en relation culturelle avec la France.

@si: A quelle époque s’est produite cette baisse atypique de la fécondité?

Emmanuel Todd: Dans les années récentes: à partir de 1965 pour la Tunisie, 1975 pour le Maroc, 1985 pour l’Algérie.

@si: C’est-à-dire après la décolonisation?

Emmanuel Todd: Absolument. Au moment où tout le monde pensait que c’était fini, ça ne faisait que commencer entre la France et le Maghreb. Et puis ça va continuer, et à une échelle accélérée.

@si: Ces liens avec la France sont donc un facteur commun aux trois pays du Maghreb. Mais qu’est-ce qui sépare ces trois pays?

Emmanuel Todd: L’Algérie a une histoire beaucoup plus complexe et beaucoup plus difficile. D’abord, il y a eu l’épisode de la crise islamiste, qui avait un rapport avec la montée des taux d’alphabétisation et une baisse brutale de la fécondité. Très souvent, ce qui se produit n’est pas du tout une évolution harmonieuse, c’est une phénomène de crise. dans le cas de l’Algérie, la crise a été très précoce, très violente, très inutile et très mal gérée.

@si: Quel est le rapport entre la crise islamiste, la fécondité et l’alphabétisation?

Emmanuel Todd: Il ne faut pas avoir une vision irénique de la transition. Pour le moment, ça ne s’est pas passé trop mal en Tunisie et en Egypte, mais la Libye montre que les transitions ne sont pas toujours paisibles. Je parlais tout à l’heure des sociétés où les fils savent lire, pas les pères, où la sexualité est modifiée, etc. Ce sont des sociétés, certes en marche vers le progrès, où l’efficicacité économique va être plus grande, où tout est possible, mais des sociétés perturbées et qui perdent très souvent les pédales, où il y a de la violence, et donc où se produisent des phénomènes classiques que j’appelle crises de transition. Il est très, très rare qu’une société traverse cette phase de transition sans dommages. La Révolution française, vue d’aujourd’hui, est merveilleuse, mais, si l’on additionne les massacres de Vendée, et les guerres révolutionnaires, on arrive tout de même à un million de morts.

Alors l’Algérie existe, bien sûr, c’est une nation, mais une nation récente et qui à mon avis a été fondée par la guerre d’indépendance. Il n’y a pas grand-chose, en fait: il y a des villes, qui souvent ont été fondées par les Français, c’est uen société un peu amorphe, on dirait anomique. Il y avait une sorte de fragilité intrinsèque, qui explique cette violence, ce dérapage. On peut tout à fait imaginer que l’Algérie, avec le bon exemple tunisien, reparte vers une démocratisation plus paisible… Mais, bon, on ne sait pas.

Le Maroc, c’est autre chose: le Maroc a une vraie histoire, il suffit de s’y promener, le pays est rempli de monuments historiques, de villes impériales. Il y a une monarchie, et l’évolution qu’on peut souhaiter – je vais décevoir les partisans de la table rase – compte tenu du caractère inéluctable de la démocratisation, c’est l’évolution vers une monarchie constitutionnelle. Le Maroc est très en retard en terme de taux d’alphabétisation. Si ceux qui gouvernent le Maroc acceptent l’idée d’une évolution vers la démocratisation et la monarchie constitutionnelle, les choses se passeront bien. S’ils n’acceptent pas, elles se passeront moins bien. Mais… elles se passeront.

On peut saluer cette démystification de l’évolution politique, sociale ou historique du monde arabe en général et maghrébin en particulier. Lire cet entretien procure ainsi ce même sentiment que la lecture de « La force de l’obéissance » de Béatrice Hibou, consacré aux assises socio-économiques de la dictature totalitaire de Zine el Abidine Benali et sans qu’on y retrouve jamais mention de « hadiths », « taqiya », « jihad » ou autre « hudud ». Contrairement à une vision idéaliste de l’histoire, qui vire facilement vers l’idéologie, les faits et plus précisément les structures sociales et leurs évolutions sur le long terme sont privilégiées. Plutôt que de souligner les différences avec une histoire idéalisée et idéologique de ce concept idéologique qu’est « l’Occident« , cette vision souligne les traits communs de l’histoire humaine, déterminés plus par les faits que par les idées (ce qui ne signifie pas que les idées ou l’idéologie soient sans importance). Certes, l’analyse de Todd n’est pas exempte reproches: outre une vision téléologique de l’histoire, qui n’est pas évidente, et une croyance au progrès inéluctable de l’humanité, certains raccourcis anecdotiques font tiquer – si le Maroc a une histoire, ce constat aurait été mieux soutenu par des arguments autres que l’existence de monuments historiques (le Maroc n’en a pas le monopole, même dans la région maghrébine) ou de villes dénomées « cités impériales » (l’histoire du Maroc est antérieure à ces cités-là).

Mais globalement, même si le pronostic de Todd relativement au Maroc est sujet à discussion, voilà comme un courant d’air salvateur, balayant les débris et épaves de l’opinion commune des fast-thinkers, et  les scories orientalistes et néo-orientalistes d’une opinion que nombre d’indigènes reprennent à leur compte…

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