Désilusion (contre-)révolutionnaire en Tunisie et en Egypte

Si les sondages d’opinion existaient en 1793 en France, en 1921 en URSS ou en 1980 en Iran, sans doute aurait-on des chiffres aussi bas, ou plus bas encore:

  • 32% des personnes interrogées par Gallup en Tunisie en confiance dans le gouvernement (contre 44% à la veille des élections à l’assemblée constituante de 2011 et 56% au début de 2012 – on notera avec amusement que sous BenAli, 90% des personnes interrogées avaient le bon goût de répondre positivement à cette question…);
  • 29% des personnes intérrogées – toujours par Gallup – en Egypte étaient satisfaites du gouvernement nommé par le président Morsi, et ce avant le coup d’Etat (il serait par ailleurs intéressant de voir si Gallup sera autorisé à poser des questions sur l’opinion des sondés sur la légalité/légitimité du coup d’Etat…)

Le mécontentement dans les deux pays est donc similaire, même si en soi les chiffres ne sont pas dramatiques – les chiffres de popularité de François Hollande en France ou Mariano Rajoy en Espagne ne sont guère plus reluisants. Ce qui aurait été intéressant de mesurer, mais Gallup ne semble pas l’avoir fait, c’est l’intensité de la satisfaction et de l’insatisfaction, notée par exemple de 0 à 10. Il est probable que la polarisation ressortirait avec force pour les deux pays et sans doute plus dans le cas de l’Egypte, qui est politiquement dans un climat de guerre civile à défaut de l’être du point de vue sécuritaire, du moins à ce stade (exception bien évidemment faite du Sinaï, en état insurrectionnel depuis la révolution du 25 janvier 2011).

Dans les deux cas, ce sont les conditions socio-économiques déteriorées depuis la chute des dictatures qui motivent le mécontentement. Même si les sondages ne contenaient pas d’autres motifs de mécontentement que celui-là (quoique le sonage en Egypte incluait une question sur la la liberté de la presse, que 57% contre 33% estimaient améliorée), on peut sans doute présumer que la criminalité et la violence (politique ou non) constituent l’autre motif d’insatisfaction. Et, dans les deux cas, on peut aussi présumer que l’opposition souvent factice islamistes/non-islamistes (les termes de laïcs, progressistes, démocrates ou libéraux ne conviennent pas car ne décrivent pas adéquatement les groupes politiques en question) est plus un prétexte servant à justifier le retour à l’ordre ancien qu’un réel enjeu substantiel sur telle ou telle question juridique ou institutionnelle sur la place de la religion dans la société.

Le mécontement économique est massif en tout cas, dans les deux pays:

  • 14% des Egyptiens estiment que leur situation générale en cet été 2013 est meilleure que sous Moubarak, contre 80% d’un avis contraire – ce qui signifie qu’au moins la moitié des supporters de la présidence Morsi estiment être dans une situation pire qu’avant… Et s’agissant de l’emploi, ils sont entre 68% et 71% à estimer que la situation de l’emploi dans le secteur public et dans le secteur privé s’est déteriorée. S’agissant de la situation économique, 12% estiment la situation meilleure, 5% identique et 80% pire qu’avant la chute de Moubarak. Et concernant le niveau de vie, l’insatisfaction était massive quoique moins que pour la précédente question: 55% estimaient que leur niveau de vie avait baissé, 28% qu’il s’était amélioré et 17% qu’il était resté constant.
  • Pour la Tunisie, si le rapport entre ceux vivant confortablement ou passablement bien et ceux ayant du mal à s’en sortir, selon les déclarations des sondés, était de 77% contre 23% en 2010, ce rapport est désormais de 59% à 41%; et ce sont surtout les classes populaires qui souffrent – le taux de ceux ayant du mal à s’en sortir parmi les 20% les plus pauvres passe de 54% à 71% entre 2010 et 2013, tandis qu’il explose pour les classes moyennes (de 23% à 48%) et double dans la classe supérieure (de 7% à 18% entre ces deux dates). Alors que le chômage était déjà un problème sous Ben Ali – en 2010, 35% des sondés indiquaient que l’emploi était un problème dans leur lieu de résidence, contre 59% d’un avis contraire – les chiffres aujourd’hui sont dramatiques: l’emploi est un problème pour 71% des personnes interrogées.

It’s the economy, stupid.

Le problème, tant en Egypte qu’en Tunisie, est que le politique tient l’économie entre ses mains. Cela vaut surtout en situation post-révolutionnaire instable, où aucun courant politique – du moins jusqu’au coup d’Etat égyptien du 30 juin – n’avait pris le contrôle de manière définitive de l’appareil de l’Etat. En Tunisie, une assemblée constituante élue fin 2011 n’a toujours pas adopté le texte du projet final de constitution à soumettre aux électeurs par référendum. La coalition gouvernementale – la fameuse troïka regorupant Ennahda (islamiste), Attakatol (social-démocrate) et le CPR (nationaliste de gauche, parti du président Moncef Merzouki) – s’est effilochée, et n’a pas convaincu, non seulement sur plan économique, mais surtout sur le plan sécuritaire, avec une insurrection jihadiste dans le Sud et des assassinats impunis d’opposants politiques au gouvernement tels Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi. Un gouvernement incapable de tracer l’avenir institutionnel du pays ni de garantir la loi et l’ordre n’est bien évidemment en aucune position de faire redémarrer l’économie.

La situation en Egypte est bien évidemment bien plus catastrophique qu’en Tunisie: il n’est pas possible de résumer en détail, mais à la différence de la Tunisie, l’armée y a un rôle politique majeur, tous les présidents depuis 1952 ayant été des généraux. La très grande incompétence de tous les acteurs politiques – des Frères musulmans aux non-islamistes en passant par l’armée – a rendu impossible un consensus minimum sur le processus de transition vers un régime démocratique, que ce soit sur la procédure, le calendrier ou le fond. Seuls groupes politiques véritablement organisés (les salafistes sont divisés en plusieurs partis et sont plus un courant idéologique qu’un mouvement politique aspirant au pouvoir), les Frères musulmans et l’armée égyptienne avaient entamé une alliance implicite de 2011 à 2012 au moins, voire même après l’élection de Morsi. L’incompétence monumentale de Morsi et de son administration, son sectarisme, sa soumission à la hiérarchie de la confrérie, sans compter la propagande hostile des médias dits libres et la conspiration ensuite menées contre lui par l’armée et ses supporters civils, tout cela à empêché la moindre avancée tant politique qu’économique. L’adoption de la Constitution en 2012, après un passage en force effectué avec l’aide des salafistes et contenant des dispostions rétrogades en matière religieuse, n’avait rien résolu, et la polarisation s’est nourrie du mécontentement socio-économique.

Car ce n’est pas vraiment des questions identitaires qui seulent fascinent la presse occidentale – et, soyons honnêtes, locale – ainsi que les réseaux sociaux dont le mécontentement s’est nourri: un autre sondage de Gallup, sur l’attitude vis-à-vis du rôle de la shari’a, indiquait l’existence de divergences entre pays du printemps arabe (Yémen, Libye, Syrie, Egypte & Tunisie) mais aussi l’existence d’une solide majorité – sauf en Syrie – en faveur du statut de la chari’a en tant que source de loi, les divergences majeures étant entre ceux souhaitant qu’elle soit la seule source de loi ou une entre plusieurs sources de loi:

sondage

Mais tant les acteurs politiques que les observateurs ignorent l’opinion publique de ces deux pays, qui cherche moins un grand sauveur (Sisi risque des déconvenues dans six mois face aux sempiternels problèmes d’approvisionnement en eau, électricité et alimentation auxquels est confrontée l’Egypte, sans compter l’effondrement du tourisme et des investissements étrangers) qu’une transition consensuelle sur le plan institutionnel s’attaquant en toute priorité aux problèmes socio-économiques et de maintien de l’ordre. Ceux qui l’oblient l’oublieront à leurs dépens – et pas seulement dans ces deux pays là…

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La Tunisie vue de France, ou l’obsession de l’islam

L’orientaliste français Maxime Rodinson avait écrit un livre intitulé « La fascination de l’islam« . Aujourd’hui, il faudrait parler de l’obsession de l’islam – combien d’articles ou de reportages sur le Maroc, la Tunisie ou l’Egypte dans les médias occidentaux sans qu’il soit mention d’islam, d’islamistes, d’alcool, de sharia ou de voile? Combien d’universitaires spécialisé dans l’étude de tel pays – l’Iran ou la Tunisie – sont-ils invités à s’exprimer sur un pays totalement différent – l’Egypte ou la Pakistan – sous prétexte qu’il soit également musulman? Je radote, mais on en vient à s’extasier lorsqu’on tombe sur un livre – tel par exemple « La force de l’obéissance » de Béatrice Hibou sur le contrôle de l’économie tunisienne par Benali – qui peut traiter en profondeur d’un pays musulman sans jamais évoquer les termes « fatwa », « ijtihad » et « sharia », ou sur des livres qui tel « Allah n’y est pour rien » d’Emmanuel Todd qui privilégient des réalités sociales au discours idéologique ou au brassage de poncifs. Rares sont les journalistes spécialisés dans la couverture des luttes sociales des pays musulmans, bien plus déterminantes pour expliquer la révolution en Tunisie ou en Egypte que le voile ou la burqa – je pense notamment au journaliste suédois Per Björklund, ayant couvert les grèves de Mehalla en Egypte en 2008, et expulsé en 2009 par le régime Moubarak, spécialisé dans la couverture du mouvement ouvrier égyptien.

Une récente étude de Sana Sbouaï publiée sur le légendaire site militant tunisien Nawaat, confirme, preuves à l’appui, ce biais: passant en revue la presse écrite quotidienne dite de qualité en France – soit Le Monde, Le Figaro et Libération – et sa couverture de la Tunisie post-Ben Ali, la conclusion n’étonne guère.

En réalisant une étude sémantique des articles publiés sur les sites internet des journaux Libération, Le Monde et Le Figaro entre le 23 octobre 2011 et le 10 avril 2012, on se rend compte que les journaux français ont du mal à sortir de leur grille de lecture et continuent à se focaliser sur la question de l’islamisme.

Le trio de tête des mots les plus utilisés dans les articles est : Ennahdha, Parti(s) et Islamistes. Ce résultat donne une idée des thématiques sur lesquelles les journalistes français se focalisent. Ainsi sur les 31 articles produits pendant cette période Libération a utilisé l’occurrence Ennahdha 157 fois, quasiment autant de fois que Le Monde, qui l’a utilisé 165, mais avec plus du double d’article publié : 72 articles sur la même période. Le Figaro lui a parlé 136 fois du parti Ennahdha sur les 56 articles produits. (Nawaat.org)

L’actualité tunisienne en est ainsi réduite à Ennahda, à la laïcité et aux salafistes – ce sont sans doute les domaines où le correspondant ou envoyé spécial français moyen, généralement non-arabophone, aura à faire le moins d’efforts pour boucler un article – n’est-ce pas Caroline Fourest? Le cas français est évidemment extrême (1) dans son obsession psychopathologique de tout ce qui touche à l’islam – c’est après tout un pays où la viande halal et les horaires réservées aux femmes dans les piscines publiques sont sérieusement considérés comme des questions politiques dignes d’une campagne présidentielle. On se rappellera, même si on n’apprécie guère l’intrusion de concepts psychologiques dans l’analyse des faits politiques, la formule d’Emmanuel Terray parlant du débat français de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école publique d' »hystérie politique »  – le moins qu’on puisse dire c’est que l’étant du patient s’est nettement dégradé depuis.

(1) Mais pour être honnête, peu de pays occidentaux échappent à cette obsession – les Pays-Bas en sont un autre exemple éclatant.

Les interventions étrangères ne sont pas que militaires

Les interventions militaires occidentales dans les pays arabes, musulmans, africains ou slaves ne sont pas les seules modalités d’intervention dans des pays étrangers, d’une manière réduisant à néant les apparences de souveraineté nationale. Ce qui étonne avec la crise de l’Eurozone et le cas grec c’est qu’un pays européen (ou « occidental« ) se voit intimer ultimatums et imposer conditionnalités comme un vulgaire pays arabe, africain ou latino-américain du temps de la splendeur des plans d’ajustement structurel du FMI. A la différence cependant du Maroc ou de la Tunisie des années 70/80, la Grèce a formé une union politique avec ses créanciers, dans laquelle « la solidarité » est censée constituer une valeur fondamentale (article 2 du Traité de l’Union européenne). Mais les principes valent moins que les créances, semble-t-il. Et l’on peut sans doute partager l’avis de Patrick Cockburn:

The European and Middle East crises are in their different ways exposing as claptrap optimistic talk of European solidarity, globalisation being beneficial to all, and “humanitarian” intervention. As mutinies against the powers-that-be spread across Europe, the natural conduit for political activism is strongly nationalist parties on the right and the left. Many voters may feel that angry nationalists may be able to cut a better deal with Brussels than their over-complaisant predecessors. The age of competing nationalities, which never really ended, is back with a vengeance. (Counterpunch)

Mais alors que Tunisiens et Egyptiens ont pu renverser leurs dictateurs, les Grecs sont pris dans une voie électorale sans issue. La révolte est paradoxalement plus facile (le terme est inadéquat – il faudrait plutôt plus facile à formuler), car plus claire dans ses objectifs et ses moyens de lutte, dans une dictature que dans une démocratie.

«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

El Watan rendant certains de ses articles payants, voici l’entretien que ce quotidien algérien a mené avec Alain Gresh du Monde diplomatique, même s’il n’y parle pas du Maroc:

Alain Gresh. Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique

«Je suis sûr qu’une nouvelle fois l’Algérie nous surprendra…»

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le 18.04.12 | 10h00 8 réactions

   

Journaliste, directeur adjoint du Monde Diplomatique, spécialiste du Monde arabe et auteur de nombreux ouvrages sur les problèmes du Moyen-Orient, Alain Gresh nous livre ses réflexions sur les révoltes populaires qui secouent actuellement cette région.

-Le Monde arabe connaît-il un vrai «printemps» ?

On peut discuter de l’expression. On a parlé aussi de révolte, de révolution… L’important est ailleurs : il s’agit d’un mouvement qui a touché l’ensemble du Monde arabe, sans exception, de manière plus ou moins intense, avec partout des manifestations y compris en Arabie Saoudite, dont on n’a pas beaucoup parlé. Même s’il y a des différences d’un pays à l’autre, une même volonté anime ces révoltes qui ont en commun trois caractéristiques :
1. La volonté d’en finir avec l’autoritarisme et la dictature, mais pas seulement au sens politique. Avant tout au sens d’arbitraire. C’est ce que disent les gens quand ils parlent de karama – de dignité. Ils veulent vivre dans une société où ils ne sont pas soumis à l’arbitraire du fonctionnaire qui les envoie «promener», du policier qui les maltraite ou les frappe, une société où tous les agents de l’Etat respectent les citoyens. Cela va bien au-delà d’une demande de démocratie.
2. La volonté d’en finir avec l’accaparement des richesses par une minorité, avec une libéralisation économique imposée par l’Union européenne, qui ne profite qu’à la clique au pouvoir et accroît la paupérisation de la population.
3. La volonté d’en finir avec un patriarcat oppressant qui marginalise une jeunesse instruite, mieux formée que ses parents et qui ne trouve pas de travail.

Révolte contre l’arbitraire, contre l’injustice sociale, contre la marginalisation de la jeunesse : ces trois facteurs sont communs à tous les soulèvements qui secouent le Monde arabe.
L’existence d’un mouvement global se trouve confirmée par la réaction des pouvoirs. Partout, parfois même avant toute manifestation, on constate une double attitude des dirigeants : la répression, évidemment, et des largesses d’ordre économique et social. En Arabie Saoudite, en Algérie, des centaines de milliards ont été débloqués et des réformes, plus ou moins réelles, ont été promises, ce qui est une façon de reconnaître que la situation, pour la plupart des citoyens, était absolument insupportable.

-Que pensez-vous de l’attitude des pays occidentaux à l’égard de ces révoltes ? Certains prétendent qu’en sous-main, ils les auraient déclenchées…

Je récuse absolument l’idée d’une manipulation par l’étranger. Ce sont des mouvements autochtones, nationaux, contre des régimes soutenus par les Occidentaux. Jusqu’au dernier moment, la France a soutenu Ben Ali ; jusqu’à la dernière minute, la France et les Etats-Unis ont soutenu Moubarak. Pourquoi auraient-ils en même temps fomenté des révoltes ? L’imaginer est absurde  et je ne partage évidemment pas cette vision.

Cela dit, il est évident qu’une contre-révolution s’organise ; une contre-révolution interne, dirigée sur le plan régional par l’Arabie Saoudite, et une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis qui essaient de limiter au maximum les changements. Non, les Occidentaux n’ont rien déclenché, mais ils s’efforcent d’entraver et même de briser ces mouvements.
Il est une autre vision, naïve celle-là, que je ne partage pas. Ce n’est évidemment pas le désir de voir s’installer en Syrie un gouvernement démocratique qui pousse l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis à condamner le régime de Bachar Al Assad.
Il y a en réalité une tentative de retour en force de la contre-révolution à la fois à l’intérieur de ces pays, comme on le voit en Egypte où les forces pro-Moubarak n’ont pas disparu, et à l’extérieur, avec l’appui de l’Arabie Saoudite, des pays du Golfe et des Etats-Unis.
La façon dont l’Arabie Saoudite utilise la carte de la solidarité sunnite pour lutter contre le régime syrien et accentuer des clivages anciens est très dangereuse : elle pourrait faire dévier les mouvements arabes vers des types d’affrontements confessionnels.

-Quel rôle jouent les islamistes dans ces révoltes ?

Je n’aime pas le terme islamisme. Je ne pense pas qu’on puisse désigner d’un même vocable le Hamas, le Hezbollah, Al Qaîda, les Frères musulmans, mais il est évident que s’il y avait des élections libres dans le Monde arabe, globalement, les forces issues du mouvement des Frères musulmans auraient une majorité, relative comme en Tunisie, absolue comme en Egypte.
Toutes ces forces sont conservatrices sur le plan social et néolibérales sur le plan économique, mais en même temps, elles ont changé, non seulement parce qu’elles font allégeance, de façon formelle ou non, à la démocratie, mais parce que le mouvement qui s’est développé dans les pays arabes est un mouvement en faveur de la démocratie, du multipartisme, y compris chez ceux qui ont voté pour Ennahda.

Des contradictions internes évidentes agitent ces mouvements, et c’est la première fois qu’ils sont confrontés au gouvernement. Avant, il était facile de dire «l’islam est la solution à tous nos problèmes», mais ce discours ne tient pas quand on est au gouvernement. Bien sûr, ils sont porteurs de projets inquiétants dans le domaine du droit, du statut de la femme, et ils vont en partie en jouer, car c’est le seul domaine – le domaine des mœurs et du statut personnel –où ils peuvent continuer à tenir le même discours. Mais même là, ils se heurtent à de la contestation, on le voit bien en Tunisie où les salafistes font de la surenchère, ce qui suscite un mouvement de révolte des femmes. Mais il ne faut pas négliger le fait que toutes ces sociétés sont très conservatrices, comme le montrent les élections, ce n’est pas imposé de l’extérieur, c’est une réalité. Les pouvoirs en place ont toujours prétendu qu’ils n’étaient pas intégristes, mais ils ont créé les conditions pour que l’intégrisme se développe. Ce n’est pas vrai qu’ils ont lutté contre les islamistes, ni en Tunisie ni en Egypte. En Egypte, ils ont lutté partiellement contre les Frères musulmans, tout en islamisant totalement la société. Maintenant, le débat devient public, et il vaut mieux qu’il se pose dans des luttes politiques qu’autrement.

Certains objectent qu’il y a un risque et citent l’exemple de l’Iran. Or, ce qui se passe dans le Monde arabe aujourd’hui n’est pas une révolution comme celle qui a eu lieu en Iran. A cette époque, le discours de l’islam radical était relativement populaire et apparaissait comme une alternative. Mais après l’échec du modèle iranien et des insurrections armées en Algérie, l’aspiration à un islamisme de type radical, conservateur, n’a pas de soutien de masse suffisant pour créer une situation irréversible ni en Tunisie ni en Egypte, où l’armée est d’ailleurs beaucoup plus dangereuse que les Frères musulmans. Les Frères musulmans sont très conservateurs, mais ils sont profondément divisés, les jeunes générations aspirent à l’antitotalitarisme. Le mouvement est encore contrôlé par des vieux, mais ils ne sont plus à l’abri.

-Etes-vous optimiste pour le proche avenir de la Tunisie ?

Beaucoup plus que pour l’Egypte. L’armée n’a pas le même poids. C’est inquiétant de voir que les salafistes tenter de s’imposer. Mais ils ne sont pas majoritaires, la majorité des citoyens ne les suit pas et la plupart sont convaincus que le débat politique est la meilleure réponse aux problèmes de l’heure.Les conservateurs ont un discours bien rodé sur les mœurs, mais ils n’en ont aucun quand il s’agit du chômage, de la corruption, du devenir des jeunes, qui sont des problèmes prioritaires. C’est sur eux qu’il faut porter le débat. Les conservateurs n’ont aucune réponse à ces problèmes, or c’est là-dessus que les citoyens les jugeront.

-Quel regard portez-vous sur l’Algérie ?

Quoi qu’en disent certains, l’indépendance est une étape décisive, positive dans l’histoire de l’Algérie. Elle a permis le développement d’un Etat, la généralisation de l’instruction, la création d’un système de santé. Je récuse toute forme de nostalgie. Mais il est vrai qu’il y a eu, comme dans le reste du Monde arabe, une stagnation sociale, économique, politique – une confiscation de la Révolution qui est en train d’être remise en cause.

-Qu’il n’y ait pas eu de grand mouvement protestataire ne signifie pas que la situation soit fondamentalement différente. N’oublions pas que la révolte arabe a commencé en janvier 2011 dans les grandes villes d’Algérie presque en même temps qu’en Tunisie…

Le mouvement avait été national, n’épargnant aucune région d’Alger à Annaba. Les autorités sont parvenues in extremis à contenir les manifestations et ont lâché du lest. Mais les raisons de la révolte subsistent.  Comme dans l’ensemble du Monde arabe, les Algériens souffrent de l’autoritarisme et de l’arbitraire, de l’injustice sociale et du délaissement d’une jeunesse dont une partie importante ne rêve que d’émigrer.
Je crois qu’il y aura un printemps algérien, peut-être sous des formes différentes – les «années noires» pèsent beaucoup – mais l’Algérie ne restera pas à l’écart du grand mouvement d’émancipation qui secoue le Monde arabe. Je suis sûr qu’une nouvelle fois elle nous surprendra, qu’elle renouera avec cet élan qui, il y a cinquante ans, faisait l’admiration du monde et qu’elle insufflera un espoir nouveau non seulement dans tout le Maghreb, mais aussi sur l’autre rive de la Méditerranée.

Maurice Tarik Maschino

Remarques:

– Gresh a absolument raison sur les difficultés auxquelles seront très rapidement confrontés les islamistes au pouvoir – en Tunisie, au Maroc en Egypte et peut-être bientôt en Algérie: les questions de société – hijab, alcool, festivals, bikini et tutti quanti – peuvent animer et choquer, ce ne sont pas elles qui feront le succès à terme des islamistes – tout comme leurs prédecesseurs, c’est sur l’emploi, le pouvoir d’achat, l’accès aux services publics voire la criminalité qu’ils feront la différence, comme l’AKP.

– je ne partage pas sa remarque sur « une contre-révolution externe conduite par la France et les Etats-Unis »  – les positions de ces deux pays ont été réactives, même celle de la France sur la Libye, qui a pris position – avec le Royaume-Uni – pour l’intervention militaire en Libye par réaction à son fiasco tunisien, et en réaction au soulèvement d’une partie de la population libyenne.

– sur l’Algérie, il faudrait être fou pour faire des prédictions. Il s’agit d’un Etat rentier, ce qu’on oublie trop souvent, et l’exception libyenne ne fournit aucune indication – le pouvoir algérien n’est pas celui d’une personne, c’est celui d’une institution, l’armée, et de ses dirigeants. Contrairement à la Tunisie, à la Syrie ou à l’Egypte, il n’y a pas de figure unique pouvant rassembler contre elle le peuple algérien, vacciné durablement contre la tentation révolutionnaire par la guerre civile des années 1990. S’il est probable que les choses changeront bien un jour, la simple lecture de l’histoire politique algérienne depuis 1988 devrait inciter à de la prudence.

Le 20 février, une année plus tard

Le printemps arabe de 2011 – l’expression n’est pas nouvelle, puisque Jacques Benoist-Méchin, ancien collabo qui fut plus tard un survivant du coup d’Etat de Skhirat en 1971, avait déjà qualifié ainsi l’année 1958 dans un livre du même nom – n’est pas terminé: les transitions vont cahin-caha en Egypte, en Libye et en Tunisie, tandis qu’un statu quo indécis perdure au Yémen et que le régime baathiste syrien confirme de jour en jour le titre de l’ouvrage posthume de Michel Seurat – qui mourut au Liban après y avoir été pris en otage – « L’Etat de barbarie« .

Au Maroc, par rapport au 20 février 2011, la différence formelle ou institutionnelle est mesurée: il n’a jamais été question de renverser le régime mais de transformer une monarchie absolutiste en monarchie parlementaire, et mettre fin à la corruption et à la paupérisation endémiques au Maroc. C’est dans cette optique, sous pression du climat encore fervent qui régnait en ce début du mois de mars 2011 que le Roi enclencha, par le biais de son discours du 9 mars, une riposte cantonnée au plan institutionnel, avec tout d’abord une réforme constitutionnelle entérinée par le plébiscite du 1er juillet et des élections législatives anticipées aboutissant à l’arrivée du PJD à la primature.

Il s’est agi d’un changement formel: la Constitution a été toilettée, mais sans toucher à la substance des prérogatives royales; des élections ont eu lieu et donné la victoire au PJD, mais ce parti a été domestiqué, du moins dans sa majorité. Les quelques mois qui se sont écoulés depuis l’arrivée à la primature d’Abdelillah Benkirane et la nomination de son gouvernement n’ont guère convaincu de la réalité du changement: sans mentionner la nomination de Fouad Ali el Himma en tant que conseiller du Roi, la mascarade de la nomination hors-la-loi de 28 ambassadeurs par le Roi, le maintien d’Aziz Akhennouch (ex-RNI et homme d’affaires proche du sérail) dans un gouvernement abandonné par son parti, le maintien de ministres de souveraineté (on notera la nomination, en tant que ministre délégué à l’intérieur, de l’ancien patron de la Sûreté nationale Charki Draïss), les procès pour délit d’opinion se sont succédés, et le correspondant d’El Pais au Maroc est dans le collimateur des autorités probablement pour un manque de flagornerie.

C’est ainsi que le rappeur membre du 20 février L7a9ed a été condamné à quatre mois de prison (soit la durée de sa détention préventive) pour une aggression imaginaire, deux condamnations à de la prison ferme (un an et trois ans) viennent d’être prononcées pour offense au Roi, les saisies de journaux se multiplient, et le journaliste le plus lu du Maroc – Rachid Nini – est toujours emprisonné, en dépit du souhait exprimé publiquement par le ministre de la justice de le voir en liberté. La liste des emplois publics – et notamment ceux à des postes stratégiques – encore réservés au Roi est particulièrement fastidieuse, et ne présage pas de changement substantiel dans la pratique makhzénienne de mainmise du Palais sur l’administration.

Mais il faut être honnête: ce ne sont pas ces péripéties institutionnelles ou en matière de libertés publiques qui affecteront véritablement le bilan que l’opinion publique marocaine sera amenée à porter sur ces quelques mois de changement allégué. Elle se prononcera plutôt sur le bilan tel qu’elle pourra le constater dans sa vie quotidienne – emploi, pouvoir d’achat, qualité des services publics (santé et éducation surtout), corruption. Et là, rien n’indique un changement notable dans ces domaines, beaucoup moins susceptibles à l’affichage de résultats rapides: la situation déjà désastreuse de la balance des paiements s’aggrave, et le déficit public se creuse, sous l’effet notamment des mesures coûteuses prises par les autorités en 2011 – augmentation des fonctionnaires, recrutement de diplômés-chômeurs, maintien de la compensation – afin d’acheter la paix sociale dans le contexte politique tendu du début 2011. Et les investissements directs étrangers chutent – l’Union européenne étant le premier partenaire économique et commercial du Maroc, il est évident que le contrecoup de la crise profonde et structurelle que traverse l’UE ne pourra qu’affecter le Maroc. La loi de finances 2012 n’étant toujours pas votée, rien ne permet encore de déterminer si le gouvernement Benkirane pourra faire beaucoup mieux que ses prédécesseurs, sachant de toute façon que le Palais contrôle là aussi des instruments non-négligeables: la Bank al Maghrib, les établissements publics, la SNI et les fondations royales sont en dehors du contrôle gouvernemental.

Face à ce constat peu optimiste, le mouvement du 20 février continue à manifester publiquement son refus du système autocratique. C’est sans doute sa persistance et sa contribution à une plus grande liberté de ton qui sont sa première qualité, car son bilan est maigre: le système institutionnel continue à marcher de manière à peu près identique à ce qui se faisait il y a un an – l’autoritarisme, le favoritisme et la corruption n’ont guère reculé – de manière plus importante, si les textes ont changé, la pratique demeure. Le champ politique est certes marqué par l’arrivée au « pouvoir » (terme impropre) du PJD, mais aucun parti d’envergure ne soutient le mouvement du 20 février (le boycott des élections par les partis qui lui sont proches ne contribue pas, il faut l’avouer, à renforcer l’assise politique du mouvement) – le PSU, le PADS et Annahj addimoqrati sont remarquables par leur militantisme de qualité mais limités par leur assise populaire. Seule une légalisation d’Al adl wal ihsan permettrait sans doute de bouleverser le système politique, mais pas forcément d’une manière uniquement positive. Le jeu institutionnel est pour l’instant totalement imperméable au mouvement du 20 février, et aucun changement n’est même intervenu au niveau des personnes les plus critiquées par l’opinion publique- Majidi et El Himma sont toujours là, au Palais.

La mobilisation populaire est quant à elle limitée (comme l’admet Karim Tazi) – si la persévérance du mouvement du 20 février force le respect, il est incontestable qu’il n’a pas franchi le palier numérique qui permettrait de troubler le jeu institutionnel, et le départ d’Al adl wal ihsan n’a pas vraiment renforcé le mouvement du 20 février. Les modes d’action sont confinés aux manifestations sur la voie publique, la coordination nationale est inexistante, et ce n’est pas de son côté – ses représentants l’affirment eux-mêmes – qu’il faut trouver des programmes ou propositions concrètes.

C’est du côté du mécontentement populaire, par le biais d’émeutes, que vient probablement le principal motif d’inquiétude du Palais: si ces émeutes ne touchent que la périphérie (Taza, Beni Mellal), comme c’est le cas au Maroc depuis 1990 (si on admet que Marrakech (1984) et Fès (1990) n’en font pas partie), l’exécrable conjoncture économique rend probable des troubles accentués au cours de l’année. Les émeutes ne font pas une révolution, mais le contexte de 2012 n’est pas celui de 1981 ou 1990.  Si quelqu’un peut affirmer avec certitude que le jeu institutionnel dans un an sera très différent, toutes mes félicitations – je vois une situation socio-économique qui s’aggrave et une situation politique stagnante, et j’espère me tromper sur ces deux plans.

« Il ne se passera rien en Egypte, les Egyptiens ne sont pas comme les Tunisiens »

Le 23 janvier 2011, je parlais avec un diplomate autrichien et son épouse au bord d’un court de tennis. Après un certain temps on a abordé la Tunisie et le renversement de Benali et des conséquences pour d’autres pays arabes, dont l’Egypte où était basé ce diplomate. « Ca sera calme » disait-il avec l’assentiment de son épouse. J’étais plus réservé: « ça va être chaud cette année en Egypte » – et j’évoquais autant le fait que des élections présidentielles devaient avoir lieu l’automne, avec pour résultat probable l’élection de Gamal Moubarak, que le précédent tunisien. La haine palpable de l’opinion égyptienne pour Gamal Moubarak rendait certaine à mes yeux la perspective de réactions violentes à son élection/succession, même si j’étais bien évidemment loin de penser à la chute de Moubarak qui allait intervenir trois semaines plus tard.

Dans le même temps, j’avais discuté avec une Egyptienne de mes connaissances, issue de cette bourgeoisie cairote parfaitement éduquée, bi- ou trilingue, et tout autant « libérale » du point de vue des moeurs (mais bien moins que leurs équivalents tunisiens ou marocains) que conservatrice du point de vue politique. Nous parlions de la Tunisie et je réitérais qu’à mon avis, la Tunisie aurait des conséquences en Egypte – encore une fois, je ne prédisais pas la chute du régime, mais faisais part de ma certitude que l’année politique en Egypte serait chaude. Cette interlocutrice, assez représentative de l’opinion d’une certaine couche de la bourgeoisie arabe qui ne m’est pas du tout sympathique, balaya dédaigneusement mes craintes: « Il ne se passera rien en Egypte, les Egyptiens ne sont pas comme les Tunisiens« . Je lui avais rétorqué que bien que détestant personnellement les stéréotypes, le stéréotype du Tunisien était, avant le 18 décembre 2010, justement celui qu’elle énonçait à l’égard des Egyptiens – une personne peu portée à la révolte ou à la rébellion. Je l’ai revue depuis, et j’ai eu la décence de ne pas évoquer cet échange.

Beaucoup d’autres ont probablement des souvenirs semblables. L’ami The Arabist m’a ainsi confié la surprise d’organisateurs de la manifestation place Tahrir du 25 janvier 2011, qui lui avaient confié s’attendre à quelques centaines de manifestants et furent tout aussi surpris que la police par les dizaines de milliers qui se réunirent ce jour-là. Une journaliste égyptienne, Heba Afify, raconte ainsi la réaction d’un ami de ses parents, officier des services de renseignement égyptien, à l’annonce de la chute de Benali:

Starting on 14 January, when Tunisia’s fleeing President gave Egyptians reason to believe that it was indeed possible to overthrow a dictator, the transformation of the public from an oppressed people to a revolting one could be detected.

State Fear: “Tunisian President Ben Ali fled the country following protests demanding his ouster.” I ran outside to where my parents were sitting with friends and announced the exhilarating news. As soon as I said the words, one of their friends, who was a high ranking State Security officer, jumped out of his seat, clutched his phone, and in less than a minute he was gone.

Emboldened protesters: The day following Ben Ali’s departure, there were still celebrations in front of the Tunisian Embassy in Cairo. As usual, the Central Security Forces (CSF) cordoned the gathering and wouldn’t let anyone in or out. That’s when an elderly activist started throwing himself at the cordon and tried to break it defiantly.

You can’t do this anymore, you could do it yesterday but not anymore,” he screamed. “We are men, like the men in Tunisia.” He said it with absolute conviction.

La version anglaise d’Al Ahram a dans la même veine rapporté ce qu’écrivaient les journaux égyptiens le 24 janvier 2011 – aucun n’avait vu venir la révolution…

Given the magnitude of the Egyptian revolution and its ripple effect not only in Egypt, but the region and even the world, one would think that the pre-revolution weeks were rife with talk about the upcoming uprising. However, a look into newspapers of the day before the revolution shows that the bulk of Egyptian society was blissfully unaware of what was about to happen.

On pourrait sans doute répéter à l’infini ces anecdotes, qui rappellent l’extrait fameux du journal intime de Louis XVI indiquant, à la date du 14 juillet 1789, un laconique et désormais célèbre « rien » (1)…

Mais que dire du Maroc? Au Maroc, l’inverse semble vrai: on prédit depuis des décennies la chute imminente du régime, et le voilà à compter près de 450 années de règne ininterrompu. On passe une vidéo sur Youtube avec une centaine de manifestants clamant à visage découvert « cha3b yourid is9at al nidam » et on se dit qu’il faut se préparer au Grand Soir. Et celui-ci n’arrive pas. A l’opposé, on lit dans la presse officieuse voire dans la presse étrangère, que le Maroc est un exception, que le régime s’est libéralisé et que J-Lo vient inaugurer Morocco Mall et on se dit que « jusqu’ici, tout va bien » – et ceci fait insulte à l’intelligence des Marocains. Entre espoir révolutionnaire et béatitude courtisane, la prudence est de mise.

Pour ma part, c’est la préface de l’édition française du chef d’oeuvre de John Waterbury, « Le Commandeur des croyants« , paru en 1975, qui m’a le plus marqué, et qui avec le temps me semble la plus lucide. Dans cette préface, qui ne figure pas dans la version originale anglaise du livre, John Waterbury raconte comment, alors qu’il habitait Rabat en 1965, il entend un soir de novembre des clameurs dans la rue. Venant quelques temps seulement après l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, il s’imagine déjà assister à une révolte populaire dans Rabat, où Ben Barka avait été triomphalement élu aux législatives de 1963. Il annonce à sa femme qu’il sort et lui donne instruction d’appeler l’ambassade des Etats-Unis s’il n’était pas de retour avant minuit. Puis il sort et se rend compte que les clameurs proviennent des supporters du FUS et des FAR, dont les équipes se rencontraient pour un derby rbati…

L’histoire du Maroc depuis l’indépendance confirme la déception relative de John Waterbury: révoltes du Rif et du Tafilelt en 1958, réglements de comptes violents entre mouvements de résistance jusqu’en 1960-61, émeutes de Casablanca en 1965, coups d’Etat de 1971 et 1972, tentative catastrophique de lancer des opérations de guérilla en 1973, guerre au Sahara de 1975 à 1991, émeutes de Casablanca de 1981, émeutes de Marrakech et Nador en 1984, émeutes de Fès en 1990 – et je passe sur les émeutes bien moins violentes qui ont eu lieu sous le règne de Mohammed VI, sur le surnom donné à Hassan II dans les années 70 PPH (« passera pas l’hiver ») ou sur les prévisions assez présomptueuses sur la fin de la monarchie au Maroc. Ceux qui ont sous-estimé la viabilité du makhzen l’ont payé au prix fort, et même si l’histoire n’est pas appelée à se répéter aveuglément et à l’infini, il convient pour ceux qui ambitionnent de réduire ou rendre inopérant le makhzen de bien prendre la mesure de leur tâche. Les manifestations hebdomadaires ne sont pas une stratégie politique, et le mimétisme révolutionnaire n’est pas un déterminisme.

(1) Mais voir ici pour une autre analyse de ce « rien« ‘.

Abdellah Taïa: « Faut-il avoir peur des islamistes? La réponse est très simple: non! »

Pour rester dans la lignée de Femmes du Maroc, voici la réaction de Abdellah Taïa, écrivain homosexuel engagé – je n’oublie pas sa prise de position courageuse en faveur de Nadia Yassine, pourtant aux antipodes de ses idées et de son mode de vie:

Le monde arabe est entré sérieusement dans la révolution, et grâce à des jeunes Arabes très courageux, le mur de la peur est tombé. Les esprits, au Maroc comme au Yémen, se sont ouverts. Une conscience politique est née. Pour toujours.

Aujourd’hui, on assiste à la victoire des partis islamistes en Tunisie, au Maroc et en Egypte. Et, erreur, la question de la peur est en train de revenir. Faut-il avoir peur des islamistes? La réponse est très simple: non! On sait d’avance que ce ne sont pas ces derniers qui vont continuer le travail de la libération de l’individu arabe, l’hétérosexuel comme l’homosexuel. La société civile, les partis de gauche, les jeunes révolutionnaires vont et doivent résister davantage, continuer leur lutte, poursuivre leurs buts: la laïcité, la justice, la répartition des richesses, la dignité et la culture pour tous.

L’espoir est dans nos coeurs arabes et révoltés. Les islamistes ont gagné « démocratiquement ». Il ne faut surtout pas les diaboliser. Il faut leur demander simplement de tenir leurs promesses électorales. Ne pas s’adresser à eux comme s’ils étaient plus forts que nous, les citoyens. Le gouvernement doit être au service du peuple, et non l’inverse.

Les jeunes du mouvement du 20 février ont ouvert une grande porte au Maroc. On n’a pas le droit de les laisser tomber. (Femmes du Maroc, janvier 2012)

Mon respect pour Abdellah Taïa s’accroît de jour en jour.

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