Du grand Chomsky: « There was no beginning to the « Clash of Civilisations » so it cannot have an end »

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Comment dit-on déchirer sa race en anglais?

A déconseiller aux obamolâtres.

Q. What is your advice and recommendations for the Obama administration in relation to U.S. policy in Iraq and towards the Kurds?

A. I cannot respond. I disagree with the foundations of policy, and cannot offer advice within that framework.

C’est publié sur le site de Chomsky.

Tiens, il y a aussi ceci:

Q. « We Are Not At War With Islam », this is what Obama said during his recent visit to Turkey. Do you think, as some suggest, this new approach towards the Islamic world will be « End of the Clash of Civilisations »?

A. There was no beginning to the « Clash of Civilisations » so it cannot have an end. Simply consider the circumstances at the time when the doctrine was promulgated by Bernard Lewis and Samuel Huntington. The most populous Muslim state was Indonesia, a close US ally since 1965, when General Suharto carried out a murderous coup, killing hundreds of thousands of people and opening up the country’s rich resources to the industrial societies. He remained an honored friend though innumerable crimes at home and abroad, among them the invasion of East Timor, which came about as close to genocide as any event of the modern period. He remained « Our kind of guy, » as the Clinton administration declared in 1995, and maintained that status until he lost control and the US determined that his time was over. The most extreme fundamentalist Muslim state was Saudi Arabia, Washington’s oldest and most valued ally in the region. At the time Washington, was bringing to a bloody end its murderous wars in Central America, specifically targeting the Catholic Church. Its practitioners of « liberation theology » sought to bring the radical pacifist lessons of the Gospels to the peasant society that was suffering under the yoke of US-imposed tyrants. That was clearly unacceptable, and they became primary victims of Washington’s terrorist wars. One of the « talking points » of the famous School of the Americas is the proud boast that the US army « defeated liberation theology. » If we continue, we find familiar confrontations, but no « clash of civilizations » — a notion that was constructed at the end of the Cold War as a pretext for policies undertaken for other reasons, also familiar. Bush’s policies evoked enormous hostility in the Muslim world. Quite sensibly, Obama is trying to reduce the hostility, though there is no indication of a substantive change in policies or motives.

Hat-tip: rezo.net

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La première victime de Gaza est morte de joie

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« Décès de Samuel Huntington, auteur du célèbre « Choc des civilisations »

Pornographie idéologique, ou la burqa, le couscous, le Conseil d’Etat et les beurettes rebelles

Islamic Erotica, de Makan Emadi

Islamic Erotica, de Makan Emadi


En surfant sans but précis, je suis tombé sur un ancien billet d’un blog français consacré à un arrêt du Conseil d’Etat français (juridiction française suprême en matière de contentieux administratif) du 27 juin 2008 validant le refus d’octroi de la naturalisation française à une candidate marocaine porteuse de la burqa. L’arrêt avait fait quelque bruit à l’époque, et même si j’ai en sainte horreur le contre-modèle français de laïcité, il ne m’avait pas choqué – pour diverses raisons, de fond et d’opportunité, je ne défends pas le droit de porter la burqa alors que je défends celui de porter le hijab. Je ne compte pas vraiment m’attarder sur cette question maintenant, et ceux que ça intéresse peuvent avec profit lire ce qu’en a écrit le juriste français Jules de Diner’s Room, sans que je fasse miennes ses réflexions.

Bref, en tombant sur le billet intitulé « le couscous oui, la charia non ! » j’ai commencé à lire – et j’en ai eu pour mon argent. Entre le couscous du titre et la « beurette rebelle » figurant sur la photo en fin de billet (cliquez dessus et vous ne pourrez que vous en prendre à vous même si vous surfez au bureau), on a la de quoi remplir un colloque d’études post-coloniales (1): l’acceptation de la figure du musulman ou plutôt de la musulmane se porte sur l’alimentaire et le sexuel, pas sur le religieux. C’est là le degré zéro de la tolérance – on suppose que même un Le Pen du temps où il était soudard de la République sous uniforme français à Alger ne crachait pas sur un couscous poulet ou sur une visite chez les prostituées indigènes.

La lecture du texte confirme la bonne pêche: islam expansionniste, anthropophagie (« Comme disait Bedos dans un vieux sketch : « si les immigrés étaient anthropophages, vous leur donneriez vos gosses à bouffer ? »« ), parallèle entre femme voilée et « un néo-fasciste italien tueur de communistes » et enfin un couplet bien connu de Saint-Just, qui vaut mieux que ça, « pas de liberté aux ennemis de la liberté« , et la photo dune voilée dénudée qui relaie un lien vers un site de « beurettes rebelles » dont je vous laisse imaginer la teneur. Un vrai défilé – ce que certains debitent sur toute une carrière publique, la bloggeuse en question le concentre en un seul billet, entre amalgames et instrumentalisation du féminisme (2).

Ce billet me semble exemplaire – pas seulement par la violence de la symbolique, entre plat de couscous et actrice pornographique arabo-musulmane, mais justement parce qu’il ne figure pas dans un blog consacré au Christ-Roi, à la défense de l’Occident ou à la réhabilitation du regretté maréchal Pétain. Non, ce blog ne verse pas dans l’islamophobie ni dans le racisme (du moins pour autant que j’en sache). Il s’inscrit dans une idéologie qui tend à dominer en France, manichéenne, essentialiste et profondément nationaliste (l’exemplarité du prétendu modèle d’intégration à la française, présumée surpasser tous les modèles concurrents, et surtout le modèle multiculturel d’inspiration anglo-saxonne), axée sur une opposition entre occident démocratique et libéral et monde musulman (pour les plus extrêmes, à la Robert Redeker, tenants de la guerre des civilisations) ou un islamisme à définition variable et extensive (pour les plus modérés, suivant en cela l’exemple de Bush, distinguant entre musulmans modérés – le roi Abdallah d’Arabie séoudite – et musulmans fanatiques – sayyed Hassan Nasrallah du Hezbollah).

La critique que l’on peut formuler contre cette école de pensée c’est pas tant quand elle constate des oppositions politiques et idéologiques, ou qu’elle s’oppose à l’islam ou à l’islamisme, mais dans une vision idéologique, globalisante, sans nuance, fondée sur un facteur explicatif unique et exclusif (l’islam): les émeutes de banlieue, les violences domestiques, le conflit israëlo-palestinien, la criminalité, les tournantes, la baisse du niveau scolaire – tout cela à une cause unique, l’islam (ou l’islamisme selon la sous-tendance à laquelle on adhère). Le parallèle avec l’anti-communisme de la John Birch Society ou d’un Jean-François Revel s’impose: pour ceux-là, Olof Palme et Pol Pot même combat, pour leurs successeurs Tariq Ramadan vaut bien Ayman al Zawahiri.

Dans le cas français, on peut greffer à ces reproches celui d’un indéniable inconscient colonial, par ailleurs pas si inconscient que ça en France. Et la réduction du musulman à la sharia, au couscous et aux fantasmes sexuels de l’homme blanc (3) est parfaitement exemplaire – en lisant la liste des liens on y retrouve un Robert Redeker ou le chroniqueur d’extrême-droite du Figaro Ivan Rioufol, et la liste des lectures contient bien évidemment l’inénarrable Pascal Bruckner et son lacrymal « Le sanglot de l’homme blanc« , la négrophobe négrologie (désolé, c’est son terme) de Stephen Smith, et l’oeuvre majeure de Samuel Huntington. Et tout cela est parfaitement mainstream.

Exemplaire, vous dis-je.

(1) Ca me fait furieusement rappeler un épisode de Fawlty Towers où un couple de psychiatres, venus pour un congrès professionnel loger à l’hôtel du déjanté Basil Fawlty, s’exclament « there’s enough material here for a whole conference« …

(2) Voir « Les mots sont importants… les images aussi, Réflexions féministes et anticolonialistes sur la couverture d’un magazine féministe québécois« , de Laetitia Dechaufour et Aurélie Lebrun:

Ainsi, il est pour le moins problématique d’ériger les talons hauts comme des symboles d’émancipation féministe. En effet, cet emploi simultané de la burka et des talons haut comme des contraires est largement contestable également parce que l’on décontextualise deux réalités oppressives et que l’on fait équivaloir burka et talons hauts. Cette simplification des conditions sociales, historiques et politiques de ces oppressions jusqu’à leur donner les mêmes significations, quand bien même le but serait de les dénoncer, contribue à la focalisation malsaine sur la burka des femmes afghanes, plutôt que sur l’interdiction qui pèse sur elles de s’instruire, de pratiquer un métier ou encore de se déplacer seule. Or, nous nous devons de remettre en cause ce féministe hégémonique qui simplifie la complexité des rapports de pouvoir, notamment ceux qui placent les femmes blanches dans un rapport de domination avec les femmes racisées. Dans cette perspective, ce que nous critiquons également de la couverture de La vie en rose, c’est l’instrumentalisation des femmes voilées à des fins soi-disant féministes.

Il faut savoir que cette obsession de dévoiler les femmes arabes, de les découvrir, ne date pas d’hier ; dans l’Algérie coloniale, les femmes voilées étaient vues tant par les colonisateurs français que par les colonisés algériens, comme les gardiennes de la nation, et à ce titre, leur voilement ou leur dévoilement devenait un enjeu au cœur des luttes colonialistes et nationalistes. Winifred Woodhull note que les colonisateurs français en Algérie identifiaient les femmes comme « des symboles vivants à la fois de la résistance de la colonie et sa vulnérabilité à la pénétration » [6]. Dans la même perspective, Marie-Blanche Tahon argumente que les hommes colonisés perçoivent le voile comme « l’emblème de la résistance politique du colonisé à l’emprise du colonisateur. Il est étendard politique – à usage masculin » [7]. Ainsi, le droit de voiler ou de dévoiler les femmes s’avère être un privilège que se disputent les hommes, qu’ils soient dominants ou dominés. Quelle sensation de toute puissance de pouvoir soulever ce voile et de s’approprier enfin ce corps qui est refusé aux colonisateurs – parce que les colonisés se le réservent… Quel plaisir de voler, en quelque sorte, l’objet que s’était approprié l’Autre dominé.

(3) Le célèbre touriste sexuel belge Philippe Servaty, qui photographia plusieurs jeunes femmes gadiries en pleins ébats, leur ayant promis mariage et visa Schengen, avait quelquefois pris soin de les affubler de hijab.

Il faut brider notre fascination des choses islamiques

Jacques Dutronc chantait qu’il laissait Poiret à Serrault, et on peut sans grande perte laisser Wafa Sultan à Benchemsi, mais je vous propose quelques lignes de « L’obscurantisme postmoderne et la question musulmane » d’Aziz al Azmeh, philosophe syrien ayant enseigné à Beyrouth, Exeter et Budapest. La thèse d’Al Azmeh est simple: adepte d’une vision matérialiste et profane de l’histoire, il rejette l’idée selon laquelle une différence essentielle (au sens premier du terme) et radicale différencie les sociétés majoritairement musulmanes des autres, principalement celles dites « occidentales » (rappelez-vous la boutade de Gandhi: « What do I think of Western civilisation? It would be a good idea« ) (1) – il l’exprime d’ailleurs dans un travail réalisé pour la Banque mondiale (!), dont on ne trouve malheureusement qu’un résumé en ligne, « Governance and Development in the Mashreq« :

« The basic premise of the paper is that the Middle East “ exceptionalism” does not hold from a political economy perspective. The author challenges the perceptions that the region is ‘special’ – for issues relating to Islam, or some ‘Oriental’ autocratic tradition of rule, which made governance and development outcomes different in the region as compared to the rest of the world. In this regard, the paper claims that there is no continuity between some monolithic Islam and the present contemporary Arab societies.

Aziz Al Azmeh est convaincu du caractère composite des sociétés arabes (rappelez-vous, au Maroc, de l’essai paru en 1970 des sociologues marocains Negib Bouderbala et Paul Pascon « Le droit et le fait dans la societe composite: essai d’introduction au sytème juridique marocain« ), et souligne le caractère inextricable des influences endogènes et exogènes:

« It is currently impossible to disentangle the three socio-cultural systems (Islamic, Patrimonial and Western) from one another, because: i) they were not originally mutually exclusive, ii) their interaction deeply alters the working and nature of the original systems, and iii) they have now crystallized into one coherent whole in which secularism is solidly entrenched, mostly through the legal system ».

Dans « L’obscurantisme postmoderne et la question musulmane« , Al Azmeh s’en prend, comme on pouvait s’y attendre, aux tenants de la guerre des civilisations que sont Samuel Huntington et Osama Ben Laden, et il critique durement au passage, et de manière inattendue pour le profane des sciences sociales que je suis, Ernest Gellner, anthropologue étatsunien qui a consacré – et été consacré par elles – plusieurs études sur le Maroc, dont la plus connue et « Saints of the Atlas« , et de manière beaucoup moins surprenante pour quiconque a lu « Orientalisme » d’Edward Saïd, à Ernest Renan, encore cité avec faveur en France par les tenants de l’orthodoxie républicaine. Il lie d’ailleurs sa critique de Gellner à une critique d’Ibn Khaldoun, un lien d’ailleurs déjà étudié ailleurs.

Il expose d’abord son credo:

« Par « question musulmane« , nous entendons tout un ensemble de problèmes qui concernent l’islamisme politique vers lequel les regards du monde entier convergent depuis le 11 septembre 2001, et plus précisément certains mouvements sociopolitiques en quête d’un absolu inaccessible, un pays de cocagne sous règne divin. La question musulmane traitée ici porte sur un aspect particulier de l’islamisme politique, comparable à l’anabaptisme et autres tendances protestantes radicales dans leur rapport au luthéranisme, ou encore au raskolniki russe dans son rapport à l’orthodoxie du XVIIIe siècle. Mais cet aspect est considéré très souvent comme une caractéristique, non pas uniquement de l’islamisme politique en général, mais de l’islam et des musulmans tout court. Il s’agit bien évidemment du processus habituel de fabrication de stéréotypes, dans lequel un fragment ethnographique est perçu comme un type ethnologique. Ce qui reviendrait à considérer tous les Allemands comme des skinheads ou de rustres Bavarois, chaque Hongrois comme un Attila mélancolique, et chaque Américain comme un cow-boy ou un noble Peau-Rouge. Pour saisir cette « question musulmane« , il faut commencer par la remettre sur ses pieds, contrairement à ce qui est fait présentement dans l’imagination collective. Et pour y parvenir, le mot « islam » doit être décomposé, et ce à quoi il se réfère reconsidéré » (op. cit., pp.9-10).

Il rejette ensuite le concept de « guerre des civilisations« :

« Débarassons nous d’abord rapidement de la plus courante des thèses relative à notre question. Il s’agit de la « guerre des civilisations », scénario à la Dr Folamour, notamment proposé comme pastiche spenglérien par le professeur Huntington et par son double, M. Ben Laden (les deux hommes sont empêtrés dans une fiévreuse démonisation mutuelle), et que le langage politique primitif du président Bush et de son électorat reprend et amplifie. La raison de notre rejet immédiat d’un tel scénario est bien simple: les civilisations ne se font pas la guerre. Ce sont les mouvements sociaux, les armées, les institutions qui la font. Les civilisations ne sont pas des sociétés, même si certaines formes sociétales, symboliquement étayées dans certains cas par un recours à des généalogies fictives, pourraient se prétendre des « civilisations ». Ces dernières sont des sytèmes hypersociaux, selon l’expression de Marcel Mauss. Elles ne sont pas des entités mais des représentations politiquement opératoires, parfois actives.

De toute façon, quel que soit le nombre des musulmans et des sous-cultures religieuses musulmanes, il n’y a plus à proprement parler de « civilisation musulmane ». Comme l’hellénisme ou la romanité, la « civilisation musulmane » n’est plus qu’un souvenir livresque, une présence spectrale, et cela én dépit de son impact sur l’imagination politique des parties concernées, favorables (toutes sortes de revivalistes confondus: nationalistes, populistes, etc…) ou défavorables. Nous nous proposons justement ici de décrire et éclaircir cet impact.

Il nous faut brider notre fascination des choses islamiques et des enjeux politiques qui leur sont associés. La fascination revient à tenir un objet pour une merveille. Or le spectacle des merveilles suspend le processus normal de l’entendement humain. (…) Il reste que l’histoire, ainsi que nos souvenirs récents, confirment que la visibilité imposante de l’islamisme politique et social est un phénomène nouveau qui date d’une petite trentaine d’années, quoi qu’en pensent ses militants, admirateurs et détracteurs confondus. La très humaine disposition à la vision à court terme rejoint les perspectives politiques du moment pour projeter une image partielle du présent comme s’il était l’essence de l’éternité, et poser l’islam comme le protoplasme transhistorique de tous les musulmans.

Toute une culture, voire une industrie de méconnaissance, a été mise en place encore plus fermement depuis le 11 septembre, tant par les défenseurs de l’islamisme que par ses ennemis en Occident. Les experts, comme les inexperts, oeuvrent ensemble pour trouver, au-delà de l’histoire multiple et de la condition présente des peuples musulmans, un islam homogène et atemporel, constitué comme une culture transgressant la société et l’histoire et dépositaire du « sens ». Il est posé que c’est cet islam atemporel qui conditionne les pensées et les actions de tous les musulmans, vrais ou supposés, en tout temps et en tout lieu – les preuves du contraire étant perçues comme des anomalies. Ces être surislamisés sont censés créer des économies islamiques différentes des autres, des sytèmes politiques islamiques aux principes irrationnels et bizarres, des formes de connaissance islamiques dont l’anachronisme séduit ou répugne, des sensibilités islamiques maladives, des coiffures et des vêtements islamiques, des lois islamiques claires univoques, barbares et aussi strictes que le Lévitique – bref, une culture totale et totalisante qui l’emporte sur la compléxité encombrante de l’économie, de la société et de l’histoire ». (op. cit., pp. 10-13)

Comme écrit précédemment, Al Azmeh s’en prend directement à Ernest Gellner:

« Finalement, le kitsch et le spectaculaire sont pris pour l’authentique et l’invariant. Procédure encouragée non seulement par les porte-parole de l’authenticité, mais aussi par divers informateurs locaux, dont certains professionnels qui exagèrent et dramatisent sans susciter la moindre réserve de la part des anthropologues, journalistes et autres experts. (…)

C’est pourquoi il est particulièrement troublant que Gellner, l’antirelativiste par excellence, dise qu’en islam tout est différent. Nous nous référons à lui en particulier parce qu’il a exprimé avec éloquence et limpidité, et sur un ton de plus en plus vulgarisant, ce que d’autres ont préféré énoncer avec prudence, et parce qu’il nous emmène, avec autorité et un poids idéologique considérable, au-delà du champ des Middle-Eastern Studies. Gellner se libère du fardeau de la preuve et, très manifestement, de la rigueur de son métier de sociologue, anthropologue et théoricien de l’histoire. Il se met à affirmer et à réaffirmer une interprétation globale de l’histoire de l’islam, et de l’histoire de nos jours, qu’il réduit à un modèle invariant. Le schématisme de ce dernier, qu’on suppose élaboré dans son observatoire rustique de l’Atlas, et qui est péremptoire à couper le souffle, ignore tout simplement les objections empiriques. En bref, sa célèbre théorie du « mouvement pendulaire » de l’islam postule deux formes de religiosité: une forme enthousiaste et rurale, et une, puritaine et urbaine, qui seraient en conflit permanent et alterneraient de façon cyclique, constituant ainsi fondamentalement l’histoire musulmane. Si fondamentalement, en effet, que la condition présente des musulmans ne peut être conçue autrement et ne peut qu’aboutir au triomphe du puritanisme urbain. A cette caractérisation d’une histoire réduite à la culture religieuse correspond la proposition selon laquelle, pour les musulmans, le modernisme n’est concevable que dans les termes de la version puritaine de la doctrine musulmane et de ses corollaires. (…)

Cette procédure manifeste une certaine volonté d’arbitraire conceptuel. En ce qui concerne les faits de l’histoire et de la société, elle pose les faits centraux comme anormaux, fait passer les phénomènes partiels ou locaux pour la norme et permet à l’indiscipline de s’épnouir au nom de l’exception. Il y une correlation objective entre cet arbitraire et les conditions historiques dans le monde hors de l’université. Car l’inintelligibilité intellectuelle suppose ici l’inintelligibilité publique, comme on le perçoit à travers un article publié par Gellner dans The New Republic. Ce dernier est introduit par l’énoncé suivant: « Les musulmans sont une nuisance. En fait, ils l’ont toujours été » (The New Republic, 5 décembre 1983, p. 22). On frémit à la pensée de ce qui serait arrivé à l’auteur (et à The New Republic) s’il avait prononcé un jugement pareil, sans son ironie habituelle, à propos des Afro-Américains, par exemple, ou des juifs. Mais ce qui est particulièrement frappant dans cet énoncé est que l’idée d’une exception islamique prélude à la réduction de tous les musulmans à une seule unité, des corsaires maghrébins, au large de la côte du Nouveau Monde au XVIIIe siècle, à Khomeini et l’Organisation des pays exportateurs de pétrole. Manifestement, la volonté de l’arbitraire va de pair avec l’engagement dans un combat qui n’est lié par aucune règle. Les sociétés, pays, territoires, histoires, tous, sont réduits à un aspect spécifique qui les rend identifiables dans une perspective de cconfrontation ou d’endiguement. Le rapport avec les thèses de Samuel Huntington, et leur anticipation, sont évidents: ils répètent tous deux les mêmes banalités.

Cette volonté de violence, qui n’est plus uniquement symbolique depuis le 11 septembre, correspond à une volonté d’indiscipline conceptuelle: réduire la complexité à la simplicité, ignorer la réalité, contredire à la fois l’histoire et l’ethnographie. Dans les études à caractère académique, cette volonté conduit précisément à ce par quoi nous avons commencé, à savoir la surislamisation des musulmans, qui les dote d’une disposition surhumaine à la piété perpétuelle et réduit leur histoire et vie présente à un mélodrame construit sur des motifs religieux ». (op.cit., pp. 46-49)

Mais il faut garder une distance critique vis-à-vis d’Al Azmeh: tout au long de son opus, il semble assimiler relativisme post-moderniste et essentialisme (que ce dernier soit islamiste ou islamophobe), ce qui ne semble pas correct, et j’aurais aimé qu’il garde la même distance critique implicite vis-à-vis de l’idéologie des Lumières, qu’on ne peut considérer aujourd’hui avec la même naïveté mystique qu’en 1789, comme si la théorie critique de l’école de Francfort, et sa dissection de la dialectique des Lumières, ou le foisonnant courant postmoderniste n’avaient jamais existé. Mais par sa force de conviction et de polémique contre la vision essentialiste du monde musulman qui est celle des islamistes, des islamophobes et des orientalistes, son livre est salutaire, et son oeuvre mériterait une plus grande diffusion – au Maroc notamment, et éventuellement au détriment de Wafa Sultan et autres informateurs indigènes.

Pour d’autres textes d’Al Azmeh, voir « Postmodern Obscurantism and ‘The Muslim Question’« , « Reconstituting Islam« , l’article « Islam in late Antique civilisation » et l’entretien en trois parties, ici, ici et ici, accordé à un site oppositionnel iranien. Il a également contribué au rapport « Arab Human Development Report 2003 » du PNUD.

(1) Je ne la prends pas à mon compte dans le sens où la « civilisation » occidentale n’en serait pas une en raison de l’histoire des pays occidentaux et des nombreux crimes qui la jalonnent, mais dans le sens d’une critique de la notion même de civilisation – la civilisation n’est pas un fait social ou historique à mon sens, mais une idéologie – à ce titre, elle peut bien évidemment, comme toutes les idéologies, avoir des effets concrets et réels en raison de son influence sur les comportements humains, mais elle ne constitue pas un fait social ou historique immuable, génétiquement constitué.

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