Le sondage interdit au Maroc

9_
Larbi, le bloggeur qui bloggue plus vite que son ombre, a publié une dépêche AFP révélant quelques résultats plus détaillées du sondage que l’Etat marocain refuse de voir publier dans la presse marocaine (sachant bien évidemment que n’importe quel crétin et sa belle-mère pourront le lire sur le web):

Maroc: Mohammed VI très populaire, selon un sondage interdit dans son pays

(AFP) – PARIS — Les Marocains portent un jugement très positif sur leur roi, Mohammed VI, bien qu’ils soient réservés voire sceptiques quant à son action contre la pauvreté et pour la promotion des droits des femmes, selon un sondage publié lundi par le quotidien Le Monde.

Le Monde s’est associé à l’hebdomadaire marocain TelQuel et à sa version en arabe Nichane pour mener ce sondage sur le bilan du souverain, dix ans après son accession au trône.

La publication de ce sondage a été à l’origine de la saisie par le ministère marocain de l’Intérieur des deux derniers numéros de TelQuel et Nichane. La monarchie au Maroc « ne peut faire l’objet d’un débat, même par voie de sondage », avait expliqué samedi à l’AFP le ministre de la Communication Khalid Naciri.

Selon ce sondage, les Marocains sont 91% à juger positif le bilan des dix premières années de règne (40% très positif et 51% plutôt positif), contre 6% qui le considèrent comme plutôt négatif et 2% très négatif. Ils sont également 49% à estimer que le Maroc est une monarchie démocratique, contre 33% qui la jugent autoritaire, tandis que 18% sont sans opinion.

L’enquête a été conduite du 27 juin au 11 juillet par l’institut LMS-CSA, filiale au Maroc de l?institut de sondages français CSA, auprès d’un échantillon représentatif de 1.108 Marocains de plus de 18 ans. Les questions ont été posées en arabe.

Le sondage montre cependant que les Marocains sont très réservés sur l’action du roi dans la lutte contre la pauvreté et sur la réforme du code de la famille. Concernant la pauvreté, ils sont 37% à penser que la situation s’est améliorée dans les dix dernières années, mais également 37% à juger qu’elle n’a pas évolué, tandis que 24% d’entre eux estiment qu’elle s’est aggravée.

L’une des grandes réformes de la dernière décennie, celle du code de la famille qui, depuis 2004, fait des Marocaines les égales des hommes sauf en matière d?héritage, est loin de remporter l’adhésion des personnes interrogées. Elles sont 49% à penser que la réforme donne trop de droits aux femmes, 30% à juger qu’elle en donne suffisamment et ne doit pas évoluer, contre 16% qui jugent qu’il faut aller encore plus loin.

Pour marquer votre opposition à la censure de la presse au Maroc, j’invite tous les bloggeurs à publier cette dépêche sur leur blog, et aux autres de le diffuser par les moyens à leur disposition.

Pour des précisions (lacunaires cependant) sur le sondage, voir le blog Satwiker.

ADDENDA:
Voici l’article du Monde sur le sondage interdit:

Maroc : le sondage interdit
LE MONDE | 03.08.09 | 15h01 • Mis à jour le 03.08.09 | 15h03

Tester la popularité d’un souverain ou d’un chef d’Etat ? Banal en Occident, l’exercice était risqué dans un pays dont la démocratisation est loin d’être achevée. TelQuel, le premier magazine du Maroc, s’est pourtant lancé dans l’aventure. A l’occasion du dixième anniversaire de l’arrivée au pouvoir de Mohammed VI, cet hebdomadaire indépendant au ton critique a commandé un sondage à l’échelle nationale pour savoir ce que les Marocains pensent de leur roi.

Une grande première, au Maroc comme dans l’ensemble du Maghreb et du monde arabe. C’était pourtant aller trop loin. Samedi 1er août, à Casablanca, le ministre marocain de l’intérieur, Chakib Benmoussa, a fait saisir le dernier numéro de TelQuel et sa version arabophone, Nichane, à l’imprimerie, et les a fait détruire. Motif : « La monarchie ne peut être mise en équation, même par la voie d’un sondage« , comme l’a déclaré le porte-parole du gouvernement et ministre de la communication, Khalid Naciri.

Le plus étonnant est que le résultat de ce sondage est extraordinairement favorable à Mohammed VI. Le roi est même plébiscité par le peuple marocain. Le pouvoir a-t-il voulu rappeler qu’un principe est un principe, et qu’on n’y déroge pas, quitte à employer des méthodes que l’on croyait réservées à la Tunisie de Zine Al-Abidine Ben Ali ou à l’Algérie d’Abdelaziz Bouteflika ? Le roi, homme d’affaires. Le roi, personnage sacré. Le roi et son protocole d’un autre âge… Ce sont ces questions qui ont été posées, de la fin juin au début juillet, à un échantillon représentatif de la population marocaine, par une équipe d’enquêteurs professionnels de LMS-CSA, filiale au Maroc de l’institut de sondages français CSA. Le Monde a souhaité s’associer à cette entreprise.

Jamais, jusqu’alors, des citoyens marocains anonymes n’avaient eu à répondre à des interrogations précises et dénuées de complaisance portant directement sur leur souverain. Et si le résultat de cette enquête d’opinion avait été défavorable à Mohammed VI, TelQuel aurait maintenu son projet : publier, tel quel – selon son credo – ce reflet du vrai visage du Maroc. Peut-être se serait-il même félicité de résultats plus critiques, lui qui milite, depuis des années, pour un Maroc plus moderne, plus démocratique, dépoussiéré de l’apparat royal, et pour un roi qui cesse de gouverner selon son « bon plaisir »…

Mais le Maroc profond est à mille lieues des élites francophones de Rabat et Casablanca. Si certains ont souvent tendance à l’oublier, le roi, lui, ne l’oublie jamais. Et les conclusions de ce sondage risquent de le conforter dans sa stature et son mode de gouvernance. Au grand dam, évidemment, de ceux qui dénoncent ses travers et aspirent à un Maroc moderne, véritablement démocratique…

Une chose est sûre : les Marocains n’hésitent pas vraiment à parler de Mohammed VI. Ils croient pouvoir compter sur le vent de liberté qui souffle, en apparence, sur le royaume depuis dix ans. Auraient-ils accepté de répondre aux enquêteurs s’ils avaient su que les numéros seraient saisis et pilonnés ? Certainement pas.

Reste qu’ils plébiscitent l’action de leur souverain. En effet, 91 % des personnes interrogées disent avoir senti, au cours de la décennie écoulée, au moins un changement notable dans leur environnement immédiat. Ils citent, pêle-mêle, les écoles ou hôpitaux, désormais plus proches et plus accessibles, les routes, plus nombreuses, etc.

LE ROI EST UN PERSONNAGE SACRÉ

Près d’un Marocain sur deux estime, par ailleurs, que la monarchie, telle qu’elle est exercée, est « démocratique« . La peur était-elle si grande, sous Hassan II, qu’il a suffi que son fils desserre un peu l’étau, en matière de liberté d’expression, pour que les gens le considèrent, même hâtivement, comme « démocrate » ?

Plus surprenant: la grande majorité des Marocains qui qualifient la monarchie d' »autoritaire » emploient ce mot non comme un reproche mais… comme un compliment ! « Bien sûr que notre monarchie est autoritaire, et tant mieux !, ont-ils déclaré aux enquêteurs. Mieux vaut que le pouvoir soit entre les mains du roi qu’entre celles des élus corrompus qui ne pensent qu’à leurs intérêts. » Un jugement cruel pour la classe politique et le gouvernement, lesquels sont privés, soit dit en passant, de la marge de manoeuvre dont ils auraient besoin pour faire leurs preuves face à une monarchie absolue et omniprésente.

Le faste dont le roi aime s’entourer ne gêne pas grand-monde. C’est l’une des leçons surprenantes de ce sondage : 51 % des Marocains ont le sentiment que le lourd protocole royal a été allégé, alors qu’il n’en est rien. Chaque année, fin juillet, la traditionnelle cérémonie d’allégeance, avec son baisemain et l’attitude servile des élites invitées, reste digne des califes de Bagdad. Mais la relation des Marocains à leur roi est d’ordre sentimental, voire fusionnel. La population ne retient qu’une chose : Mohammed VI n’hésite pas à prendre des bains de foule. Il est donc proche d’elle. Et puis, le roi est un personnage sacré pour les trois quarts des Marocains, révèle l’enquête. Il aurait donc raison de tenir son rang.

Le roi « businessman« , et même premier opérateur économique privé du royaume à travers ses différentes holdings, ne choque pas, lui non plus. Selon le magazine Forbes, Mohammed VI est le 7e monarque le plus riche du monde, et ses affaires équivalent à 6 % du produit intérieur brut du Maroc. Son emprise sur l’économie nationale ne pose-t-elle pas problème ? Eh bien non ! Seuls, 17 % des sondés s’en offusquent. Les autres, y compris les plus diplômés, estiment que le roi « tire ainsi vers le haut l’économie marocaine« .

L’une des rares réserves que suscite Mohammed VI concerne l’éradication de la pauvreté. Un tiers seulement des Marocains estiment que la situation s’est améliorée dans le royaume, ces dix dernières années. Un autre tiers ne le pense pas. Un quart estime que la pauvreté s’est même aggravée. En matière de sécurité, même désaveu ; 49 % des Marocains se sentent menacés par le terrorisme et la montée de la criminalité.

Mais les critiques les plus sévères qu’enregistre le roi portent sur la Moudawana, ce nouveau code de la famille qui, depuis 2004, fait des Marocaines les égales des hommes, sauf en matière d’héritage. Surprise ! Presque un Marocain sur deux estime que le roi est allé trop loin dans sa volonté de libérer les femmes. Que celles-ci n’aient plus besoin d’un tuteur pour se marier ; qu’elles puissent désormais réclamer le divorce (une prérogative jusque-là réservée aux hommes) ; et que la polygamie soit rendue dans les faits impossible, tous ces acquis sont loin de soulever l’enthousiasme. Seuls 16 % des Marocains pensent que les femmes devraient avoir encore plus de droits.

Le principe de l’égalité des sexes est encore fort peu intégré au Maroc, et cela aussi bien par les femmes que par les hommes. Pour l’heure, le trait dominant des Marocains semble être… le machisme, et celui des Marocaines, la soumission au machisme, et ce quels que soient l’âge, la région et la catégorie socio-économique.

En résumé, les Marocains soutiennent Mohammed VI sur tout, sauf sur sa politique féministe. C’est sans doute l’un des enseignements les plus inattendus de ce sondage. Un autre étant de rappeler les limites de la « démocratisation » à la marocaine, proclamée urbi et orbi par les responsables du royaume ces dix dernières années.

Florence Beaugé
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

Voici l’éditorial du Monde, exceptionnellement signé (ils sont toujours anonymes sinon):

Edito du Monde
Illégalité, par Eric Fottorino
LE MONDE | 03.08.09 | 15h04

Pour les dix ans du règne de Mohammed VI, le régime marocain ne pouvait pas prendre décision plus contestable, plus arbitraire, plus incompréhensible et, osons l’écrire, plus absurde. Samedi matin 1er août, sur ordre du ministère de l’intérieur, la police a fait évacuer l’imprimerie de Casablanca où étaient mis sous presse TelQuel et Nichane (sa version arabe), les magazines les plus importants du pays. Cent mille exemplaires ont été saisis, puis détruits.

Quel crime de lèse-majesté avait donc commis le groupe TelQuel, dirigé par Ahmed Benchemsi ? Aucun. Les deux magazines s’apprêtaient seulement à publier un sondage sur le bilan du roi.

Le Monde s’est associé à cette initiative unique. Il ne peut à présent que dénoncer fermement cet acte, qui est une injure au peuple en même temps qu’une surprenante atteinte portée par le Maroc à sa propre image.

« Le concept de sondages sur la monarchie est inconcevable« , a argué le ministre de l’intérieur. Force est de constater – et il est bien ici question de force – qu’aucune loi du royaume n’interdit les sondages. Et qu’aucun texte n’autorise le pouvoir à détruire des journaux saisis avant une décision de justice. Les autorités auront ainsi censuré une enquête dans laquelle 91 % des personnes interrogées plébiscitent le bilan de Mohammed VI. Que penser d’un pays qui ne veut pas entendre l’opinion de sa population, quelle qu’elle soit ?

E. F
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

Et voici enfin un article de cette même édition du Monde sur les rapports tendus entre presse et pouvoir au Maroc:

Presse et pouvoir dans le royaume, le grand malentendu
LE MONDE | 03.08.09 | 15h01 • Mis à jour le 03.08.09 | 15h01

TelQuel et Nichane sont accusés d’avoir enfreint le code de la presse. Si l’agence officielle MAP évoque, sans précisions, « un ensemble d’articles enfreignant les dispositions légales en vigueur« , c’est bel et bien l’enquête d’opinion sur le roi qui est visée.

« Le concept même de sondage sur la monarchie est totalement inacceptable au Maroc« , n’a pas caché le ministre de l’intérieur, Chakib Benmoussa, tandis que le ministre de la communication, Khalid Naciri, faisait savoir que si Le Monde publiait le sondage incriminé, il serait, lui aussi, saisi.

Ahmed Benchemsi, le directeur du groupe TelQuel, devait déposer lundi matin un recours au tribunal administratif, lequel tranchera d’ici mardi 4 août. Pour la forme, uniquement, puisque les 100 000 exemplaires tirés (50 000 pour TelQuel, et autant pour Nichane) ont déjà été détruits. M. Benchemsi accuse le ministère de l’intérieur d’avoir « violé la loi à deux reprises » ; l’une en ne motivant pas sa décision, l’autre en détruisant tous les exemplaires saisis, avant même une décision judiciaire.

Le journaliste dit surtout ne pas comprendre cette attitude, « totalement contre-productive » pour la monarchie. « Alors que nous nous apprêtions à démontrer, chiffres à l’appui, que le peuple soutient réellement la monarchie, pour une fois hors de toute propagande officielle, l’Etat nous censure brutalement en donnant une image déplorable de la démocratie au Maroc. On ne pouvait imaginer publicité plus désastreuse pour commémorer les dix ans de règne de Mohammed VI« , déplore-t-il.

Editos blancs

En réalité, depuis que Mohammed VI est sur le trône, le palais et la presse marocaine se livrent une guerre larvée. TelQuel, Nichane, Le Journal (devenu Le Journal hebdomadaire), Economie & Entreprises, Al Adath Al Maghribiya, Al-Jarida Al Oula et Al-Massae, entre autres, ont été la cible de poursuites judiciaires, sommés de payer des amendes exorbitantes, qui équivalent à des condamnations à mort. En juillet, vingt journaux sont parus le même jour avec des « éditos blancs » pour protester contre le harcèlement judiciaire dont ils s’estiment les victimes.

« Les autorités marocaines ne savent pas gérer la liberté d’information, même lorsqu’elle leur est favorable « , souligne Khadija Mohsen-Finan, chercheuse à l’Institut français des relations internationales, auteure du livre Les Médias en Méditerranée (Actes Sud, avril 2009). Pour cette universitaire, « un malentendu » s’est installé, il y a dix ans, entre la presse indépendante et les autorités publiques, par manque d’expérience des uns et des autres. Les journalistes ont vite « focalisé » sur la personne du roi, parfois à l’excès. Le pouvoir, qui avait cru pouvoir utiliser une liberté essentiellement « de façade », a répliqué en remettant à l’honneur les fameuses lignes rouges: le roi, le Sahara et la religion.

Les autorités marocaines n’auraient-elles donc été que dans la manipulation ? Khadija Mohsen-Finan ne le pense pas : « Beaucoup de choses se disent dans la presse marocaine, et le pouvoir a fait des concessions, mais tout est question de dosage. Les autorités continuent de fonctionner selon d’anciens schémas, tout en voulant l’ouverture. » Pour elle, le partenariat TelQuel-Le Monde a compliqué les choses en donnant, sur la place publique, « une soudaine caution » à un journal que Rabat espérait encore pouvoir maîtriser.

« TelQuel » , un magazine au ton critique
Au Maroc, l’hebdomadaire TelQuel caracole en tête de la presse magazine francophone, et même arabophone. C’est en 2001 qu’Ahmed Benchemsi,

27 ans à l’époque, lance ce magazine d’informations générales, ainsi que sa version d’expression arabe, Nichane. Parmi les actionnaires, le Français Jean-Louis Servan-Schreiber et le Marocain Kamal Mernissi, patron dans l’industrie pharmaceutique, très attaché à la liberté d’expression. TelQuel compte aujourd’hui quelque 115 000 lecteurs pour 23 000 exemplaires vendus chaque semaine. Il traite de sujets politiques, sociétaux, économiques, mais aussi de culture et de sport, par le biais d’enquêtes et de reportages. Le ton est critique, mais le journal se garde de tout parti pris politique, en particulier à l’égard du palais royal. Selon l’actualité, le roi Mohammed VI se retrouve ainsi pris à partie, ou au contraire félicité.

Toujours dirigé aujourd’hui par Ahmed Benchemsi, TelQuel a cependant un tropisme : son opposition sans concession à l’islamisme, qui va de pair avec son penchant pour la laïcité.

Fl. B.
Article paru dans l’édition du 04.08.09.

Un intéressant sondage iranien


Il faut se méfier des sondages en temps et dans des démocraties bien établies, et encore plus lorsqu’ils ont lieu en Iran. Ce préalable étant fait, voici un sondage étatsunien réalisé il y a quelques mois en Iran – selon les conditions suivantes:

The poll of Iranians was conducted with a randomly selected sample of 710 Iranian adults, from rural as well as urban areas, January 13—February 9, 2008. The margin of error is +/-3.8 percent.

Interviews were conducted in every province of Iran. Professional Iranian interviewers conducted face-to-face interviews in Iranian homes. Within each community, randomly selected for sampling, households were chosen according to international survey methods that are standard for face-to-face interviewing. In some cases, a respondent did not want to be interviewed because the interviewer was of the opposite sex. Interviewers then offered to either reschedule the interview for a time when the male head of household would be present, or to have an interviewer of the same sex visit.

The poll questionnaire was developed in consultation with experts on Iran as well as the Iranian polling firm.

In addition to the poll, focus groups were conducted in Tehran with representative samples of Iranians.

Me reposant sur la fameuse citation de Cioran – « il faut avoir vécu en Espagne pour comprendre le plaisir qu’il peut y avoir à tuer un prêtre » (il parlait de l’Espagne franquiste) – et sur mes rencontres avec des Iraniens exilés, j’ai longtemps cru, comme le rapporte la presse mainstream étatsunienne et européenne, que le système de gouvernement théocratique iranien était vomi contesté par sa population, y compris sur le plan de son principe.

La prudence suggère de ne pas prendre un sondage effectué en Iran pour argent comptant – c’est d’ailleurs une précaution applicable à tout sondage effectué dans tout pays – mais faute d’autre élément de comparaison, en l’absence d’élections libres (les candidats aux élections présidentielles et législatives iraniennes sont d’abord filtrés par le Conseil des gardiens de la révolution).

Les résultats de ce sondage sont néanmoins surprenants, même si ils le sont un peu moins après réflexion. A titre d’exemple, les Iranien-ne-s interrogé-e-s sont 69% à avoir un avis défavorable sur les Etats-Unis en tant que pays et 85% sur l’administration du président Bush (p. 8) – quelle surprise… – mais seulement 37% sur le peuple étatsunien. 64% estiment possible de trouver un terrain d’entente entre « Occident » et « monde musulman » (p. 9), 57% veulent un dialogue politique direct entre Iran et Etats-Unis (p. 10) (on notera, p. 13, que 82% des Etatsuniens interrogés en parallèle sont favorables à ce dialogue politique direct), 84% estiment que les Etats-Unis veulent diviser le « monde musulman » (p. 11), 58% estiment la possession d’armes nucléaires contraire à l’islam (p. 14), et 63% souhaitent que l’Iran continue à adhérer au traité de non-prolifération nucléaire (p. 15) – bref, une option très soft et pacifique en matière de politique étrangère et de défense.

Sur le plan intérieur, et c’est là où sont les réelles surprises de ce sondage, ceux parmi les personnes interrogées qui font un peu ou beaucoup confiance au gouvernement (iranien) sont 74% contre 13% dans le cas contraire (p. 19). Beaucoup plus étonnant, ils sont 66% (75% parmi les bas revenus, 80% parmi ceux au niveau d’éducation peu élevé) à approuver le travail d’Ahmedinejad contre 22% d’opinions contraires (38% parmi les hauts revenus, 34% parmi ceux à niveau d’éducation élevé). Encore plus consternant: 45% estiment que le gouvernement est en droit de censurer les informations qu’il estime déstabilisatrices contre 31% qui estiment qu’il n’a pas le droit de censurer l’information (p. 23).

Plus rassurant, 78% des personnes interrogées estiment que la question d’une complète égalité des droits entre l’homme et la femme est importante, contre 8% seulement d’avis contraire (p. 24).

Et voici qui m’a surpris (p. 26):

When asked whether “Shari’a should play a larger role, a smaller role, or about the same role as it plays today” in the way Iran is governed, only 14 percent wanted Shari’a to play a smaller role. However, only a third wanted it to play a larger role (34%). Nearly half preferred to hold the status quo on Shari’a (45%).

Only one in three Iranians favor punishing an Iranian Muslim who converts to another religion. Asked, “Do you think that the government should or should not punish an Iranian citizen who converts from Islam to a non-Muslim religion?” 32 percent said the government should, while 50 percent said it should not.

Respondents who said, in the question discussed above, that Shari’a should play either the same or a larger role in Iranian governance—79 percent of the whole sample–were presented six aspects of the application of Shari’a’ and asked for each, “how important is [this] for the government to do?”

The highest priorities in the application of Shari’a are preventing usury and providing welfare to the poor. A 51 percent majority (of the full sample) called “preventing usury” very important, and another 16 percent said it was somewhat important. Nearly as many (48%) said “providing welfare to the poor” was very important, and another 20 percent said it was somewhat important. Forty-six percent also said “making education and healthcare available to all” was very important in applying Shari’a (somewhat: 22%).

Anti-vice aspects of Shari’a also received high ratings. Highest was “punishing those who consume alcoholic beverages in public” (45% very important, 22% somewhat), followed by “policing moral behavior such as gambling and prostitution” (43% very important, 22% somewhat).

The lowest priority was assigned to “applying severe physical punishments to people convicted of certain crimes.” Only 22 percent called this very important (28% somewhat important). Overall, though, severe physical punishments were still endorsed by half.

Une position plutôt centriste – majoritairement contre la punition des apostats, mais encore plus majoritairement favorable à la punition de ceux qui boivent de l’alcool en public – sachant que l’Iran est un des rares pays, avec l’Arabie séoudite, à appliquer pleinement le droit musulman, y compris en matière pénale. Cela m’étonne personnellement, je croyais le rejet du régime pénal islamique iranien plus fort – ne jamais croire que les exilés représentent l’opinion du pays qu’ils ont quitté, ne jamais croire que les exilés représentent l’opinion du pays qu’ils ont quitté, ne jamais croire que les exilés représentent l’opinion du pays qu’ils ont quitté…

Mais est-il tellement surprenant que certains leaders/régimes décriés de par le monde soient plus populaires chez eux qu’à l’étranger? On a bien vu que Bush a été triomphalement réélu, en connaissance de cause, et que Berlusconi a pour la troisième fois remporté des élections législatives, porté au pouvoir par l’électorat italien, là aussi en connaissance de cause. On pourrait rapprocher ces deux exemples du cas Sarkozy, longtemps ministre de l’intérieur et – un peu moins longtemps – des finances avant de se faire élire triomphalement – en connaissance de cause – sur un improbable programme de rupture et de renouveau…

Et serait-on certain que les résultats au Maroc seraient si différents? Nous avons tous en tête les résultats plus qu’ambigus des dernières législatives…

Par exemple, est-on sûr qu’une majorité de l’opinion marocaine privilégie la liberté d’expression sur la « stabilité » du régime makhzénien? Que pense le Chinois de base du Tibet? Certes, et c’est heureux, la majorité n’a pas toujours raison, et elle varie, mais il faut cesser ce nombrilisme dangereux qui veut que l’opinion partagerait toujours les options politiques qu’on – les élites notamment – lui prête…

A méditer.

Le sondage Zogby sur l’opinion publique (qui n’existe pas) arabe en 2008

C’est un sondage périodique intéressant, qui montre notamment que la propagande étatsuno-séoudo-israëlienne présentant l’Iran et son programme nucléaire comme un danger pour les pays arabes unnites ne prend pas vraiment, y compris dans les pays du Moyen-Orient les plus travaillés par le sectarisme: ainsi, 73% des Séoudiens estiment que l’acquisition de l’arme nucléaire par l’Iran serait une bonne chose pour le Moyen-Orient (p. 30 – le chiffre équivalent pour le Maroc, où 750 personnes habitant Casablanca et Rabat ont été interrogées pour ce sondage, est de 37%, avec 35% estimant que les conséquences seraient néggatives et 28% que cela ne changerait rien – ces chiffres marocains indiquent peut-être l’influence des médias français tant sur les personnes interrogées que sur les journalistes marocains).

C’est surprenant, mais le Liban, pourtant très gravement confronté à un conflit sectaire sunnites/chiites, semble beaucoup moins réticent envers l’arme nucléaire iranienne que le Maroc, qui ne connaît aucun conflit sectaire de ce type: 15% des Libanais interrogés (mais on ne connaît pas la répartition confessionnelle de l’échantillon libanais) seulement estiment que l’Iran devrait être contraint à cesser son programme nucléaire, avec 75% d’avis contraires (pour le Maroc, la proportion est de 31% et 68% respectivement, seuls les Emirats arabes unis étant plus réticents, avec 34% et 55%) – sur les pays concernés par ce sondage, aucun ne dégage une opinion majoritairement favorable à l’interdiction du programme nucléaire iranien (cf. p. 33), en dépit de la propagande incessante en ce sens des médias séoudiens, et bien évidemment occidentaux.

Le fiasco de cette propagande est encore plus patent quand on interroge les personnes sondées sur le pays représentant la plus grande menace pour eux: 95% désignent Israël, 88% les Etats-Unis – et seulement 7% l’Iran et 1% la Syrie (p. 89). Idem quand on leur demande leur leader politique favori: le trio de tête, devançant le numéro quatre qui est un surprenant… Nicolas Sarkozy (!?), est Sayed Hassan Nasrallah (26%), Bashar al Assad (16%) et l’inénarrable Mahmoud Ahmedinejad (10%), soit un trio de tête composé de deux chiites et d’un alaouite, dont un non-arabe. Rappelez-vous en quand vous lirez la prochaine fois un journaliste, éditorialiste, « talking head » ou « fast-thinker » dire ou écrire que les arabes et les sunnites se sentent menacés par les Iraniens et les chiites…

Sur le conflit israëlo-palestinien, 73% des personnes interrogées (tous pays confondus) sont favorables à une solution de coexistence de deux Etats, un juif et un palestinien, ce dernier s’étendant sur tous les territoires occupés en 1967 y compris Al Qods (Jérusalem-est), tandis que 19% sont pour la lutte contre Israël même si les territoires occupés en 1967 sont rendus aux Palestiniens (p. 41) – et ces chiffres sont rigoureusement identiques à ceux obtenus auprès des personnes interrogées au Maroc (p. 42) .

Sur toute la région, la Palestine est citée parmi les trois questions les plus importantes par 86% des personnes interrogées (p. 44 ) – ceux qui se complaisent à penser, y compris au Maroc, que l’opinion des pays arabes est lassée de la question palestinienne en sont pour leurs frais.

La vision d’Israël est intéressante, car peu conforme au stéréotype voulant que les arabes soient persuadés de l’existence d’un immense complot judéo-sioniste qui asservirait le monde en général et les Etats-Unis en particulier: ainsi, ils sont 41% à penser que les Etats-Unis et Israël ont des intérêts mutuels la plupart du temps, et 26% à penser qu’Israël est un simple instrument de la politique extérieure étatsunienne, tandis que 24% pensent qu’Israël influence les Etats-Unis en vue d’obtenir son soutien (p. 47).

Sur la politique intérieure palestinienne, c’est-à-dire le conflit entre Hamas, vainqueur des élections législatives de 2006, et autorité palestinienne contrôlée par le Fatah, l’opinion arabe est plutôt favorable au Hamas, du moins lorsqu’elle prend parti ce qui n’est le cas que de 26% des personnes interrogées (8% favorables au Fatah, 18% au Hamas), 37% étant partagés et le reste sans opinion. Le Maroc est le pays où les personnes interrogées sont les plus partagées: 7% favorables au Fatah, 8% au Hamas (p. 53), ce qui traduit peut-être l’hypothèse émise plus tôt d’une plus grande réceptivité du public casablanco-rbati pour à la vision des faits reflétée dans les médias occidentaux. Le Maroc est également le seul pays parmi ceux couverts par ce sondage à avoir une opinion qui estime avec une légère majorité – 24% – que le Hamas est plus responsable de la crise interne palestinienne que le Fatah – 22%.

S’agissant du Liban, 9% des personnes interrogées dans la région sympathisent avec le gouvernement du sunnite Siniora, allié des Etats-Unis et de l’Arabie séoudite, tandis que 30% déclarent sympathiser avec l’opposition composée du Hezbollah, allié de l’Iran et de la Syrie, et de l’ex-général maronite Michel Aoun, 19% déclarant sympathiser avec les deux et 24% avec aucun des deux (p. 58). Au Liban même, l’opposition est relativement parlant majoritaire dans l’opinion (30%), le gouvernement recueillant 24%, tandis que ceux qui sont partagés sont 19% et ceux qui rejettent à la fois le gouvernement Siniora et l’opposition Nasrallah/Aoun sont 9%. Par confession, 83% des chiites soutiennent l’opposition (0% le gouvernement!), mais c’est le seul groupe où elle est majoritaire, les chrétiens étant les plus partagés (25% pour l’opposition, 45 % pour le gouvernement et 26% partagés), tandis les druzes sont les plus favorables au gouvernement (68%, contre 15% pour l’opposition) et les sunnites en même temps les moins favorables à l’opposition (seuls 4% des sunnites le sont, contre 55% pour le gouvernement, mais ce sont également ceux à être les plus nombreux à refuser de choisir – 18% – tandis 21% sont partagés) (p. 59). Le clivage le plus fort semble donc être entre sunnites et chiites…

Le classique du genre c’est l’attitude face aux Etats-Unis: pas de surprise, 4% sont très favorables et 64% très défavorables, avec 11% de quelque peu favorables et 19% de quelque peu défavorables, soit au total 15% d’opinions favorables et 83% d’opinions défavorables (p. 62)… Encore plus intéressant à cet égard est l’affirmation de 80% des personnes interrogées que leur opinion est le fruit de la politique étatsunienne au Moyen-Orient, seul 12% basant leur opinion sur les « valeurs » étatsuniennes (p. 71).

Pour 50% des personnes interrogées dans la région, la contribution étatsunienne à une paix juste en Palestine fondée sur la création d’un Etat palestinien sur tout les territoires occupés en 1967 et ayant Al Qods (Jérusalem-est) pour capitale améliorerait leur opinion des Etats-Unis – au Maroc ce chiffre est de 63% (seuls les Emirats arabes unis font mieux avec 90%) (p. 75).

S’agissant des élections présidentielles étatsuniennes, la position de l’opinion arabe interrogée est d’une indifférence marquée, combinée à du cynisme (c’est également ma position personnelle): 32% estiment que la politique étatsunienne au Moyen-Orient demeurera la même quel que soit le président élu parmi McCain, Clinton et Obama, tandis que 20% ne suivent pas la campagne électorale. Sur ceux qui prennent position, Obama est en tête (18%), avant Clinton (13%) et McCain(4%) (p. 78 ).

Ma thèse sur l’influence des médias français, plus consommés au Maroc que dans les autres pays concernés, sur les opinions des Marocains interrogés ne se vérifie pas en lisant leurs réponses aux médias audiovisuels qu’ils suivent pour les informations internationales (p. 104): 59% regardent Al Jazira, 12% MBC et… 9% les chaînes marocaines! La chaîne d’obédience séoudienne Al Arabiya ne recueille que 3%, Al Manar du Hezbollah 1% et la chaîne étatsunienne Al Hurra 1% – mais je suis surpris de l’absence totale de chaînes françaises voire espagnoles (au Sahara et au Nord) parmi les réponses, ce qui laisse suggérer que les réponses n’étaient possibles que parmi l’éventail de chaînes citées par le sondeur.

%d blogueurs aiment cette page :