Deux petits trucs sur la Mauritanie, la Françafrique et les coups d’Etat

C’est en anglais, c’est de moi et c’est chez Maghreb in English.

Ahmed Laraki et la tuerie de Skhirat – regrets éternels

L’interview donnée par Ahmed Laraki à Version Hommes (numéro août/septembre 2008), une version longue de celle donnée à La Gazette du Maroc, et qui tourne autour de la fameuse lettre qu’il aurait donnée au Roi Hassan II le 20 juillet 1971, soit juste après le putsch heureusement raté de Skhirat, comporte un passage qui honore, à mon avis, Ahmed Laraki, quoi qu’on puisse penser de sa lettre ou du personnage:

Est-ce que vous regrettez quelque chose au cours de votre vie publique?

Oui, un geste. Parce que, trois jours après Skhirat, nous avons été appelés, Driss Slaoui, moi et le général Oufkir, auprès de Sa Majesté, afin de le rejoindre à une ancienne caserne près de la plage. Il nous a dit qu’un tribunal militaire avait siégé la nuit, présidé par Oufkir et composé de Dlimi et trois autres hauts gradés, et qu’il avait condamnés les mutins à mort, lesquels devaient être fusillés. Contrairement à ce qui a été dit, le Roi Hussein n’a pas assisté à la fusillade. Les seuls qui ont assisté sont le général Driss, le général Oufkir, Driss Slaoui et moi. Je regrette un geste envers un officier mutin. Il s’est adressé à moi en disant: « ne croyez pas que vous avez sauvé votre tête ni celle de Hassan II, le peuple vous aura« . A ce moment là, j’ai craché par terre, par réflexe. Je le regrette et je m’en excuse auprès de sa famille.

C’est à ma connaissance la première fois qu’un ancien premier ministre exprime des regrets sur une question aussi sensible.

Mais si on lit « Oufkir, un destin marocain » (Calmann-Lévy, Paris, 1999) du très contestable Stephen Smith (1) on y lit ceci (p. 301), qui est sensiblement différent de la scène décrite par Ahmed Laraki – le général Oufkir est décrit comme ignorant le sort des mutins – moulay Hafid Alaoui lui apprend que feu Hassan II avait décidé de leur exécution:

La télévision marocaine filme les préparatifs de l’exécution. Insoumis, fier, le colonel Chelouati n’a qu’un seul regret: celui d’avoir raté son coup. Les mains liées dans le dos, il reçoit un coup de pied du Premier ministre, Laraki, qui lui demande: « Pourquoi as-tu fait cela? – Estime-toi heureux d’être en vie. On se retrouvera là-haut. »

La version smithienne est-elle crédible? On peut présumer qu’il s’agit effectivement de Chelouati, visé par les regrets de Laraki, mais ces regrets visent-ils un coup de pied ou un crachat par terre? On peut se demander si le remords aurait aussi grand pour un simple crachat par terre, mais on peut aussi être réservé sur la version smithienne, qui n’est bien évidemment pas sourcée.

Quoi qu’il en soit, c’est en tout cas un regret qui honore son auteur, quel que soit la gravité de son geste – après tout, ce n’est pas lui qui a fait exécuter sommairement (2) les généraux félons.

(1) Son parti pris en faveur de la famille Oufkir, victimes sans jugement des crimes du général félon, est parfaitement compréhensible, mais il est regrettable de voir comment ce parti pris déteint sur le personnage principal lui-même, présenté par moments comme un justicier incorruptible, ce qui est un peu excessif… J’ai plusieurs fois voulu abandonner la lecture du livre tant le parti-pris pro-général Oufkir était grand.

Sinon, ce que je reproche violemment à Stephen Smith c’est son répugnant révisionnisme sur le génocide rwandais, et d’autres lui reprochent tout aussi violemment sa « négrophobie » – à telle enseigne qu’il a donné son nom au site Smithologie, site critique sur les rapports de la France avec son passé – et son présent – noir…

(2) La version de Laraki selon laquelle un tribunal militaire aurait été constitué pour juger sommairement les généraux mutins – les autres rebelles eurent droit à un procès en bonne et due forme devant le tribunal permanent des FAR, défendus pour certains d’entre eux par Ahmed Réda Guédira (et oui, les conseillers royaux de l’époque avaient de la gueule et des c…) – est une première: je n’avais jamais lu auparavant qu’un « tribunal« , même sommaire, s’était réuni pour prononcer une « sentence » contre les généraux félons. J’étais persuadé qu’ils avaient été exécutés sur seul ordre royal. A vérifier par les historiens…

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