Il n’y a pas qu’au consulat de France à Marrakech…

Je vous ai entretenus de l’interdiction d’entrer faite aux chiens et aux femmes voilées par le consulat général de France à Marrakech, mais il se trouve que ce n’est pas le seul type de discrimination subie aux guichets de la République. Un récent rapport de la CIMADE est en effet consacré aux rapports des étrangers en France avec l’administration, et principalement les guichets:

Du fait de son implication aux côtés des migrants, la Cimade constate quotidiennement les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs rapports avec l’administration : files d’attente parfois interminables, manque d’information concernant les procédures et les droits des étrangers, multiplication des arrestations au guichet,… L’enquête révèle ces nombreux dysfonctionnements constatés dans les préfectures en matière d’accueil des étrangers, d’information du public, d’instruction des dossiers des personnes étrangères.

La Cimade propose un ensemble de mesures destinées tout autant à améliorer les conditions d’information et d’accueil des étrangers dans les préfectures qu’à rendre plus transparentes et plus équitables les décisions prises par les administrations à leur égard.

C’est marrant, mais en parcourant le rapport, on se dit qu’il aurait aussi bien pu concerner les rapports entre les Marocains et l’administration de leur propre pays:

Des files d’attente interminables, des critères appliqués de façon aléatoire, un manque d’information concernant les procédures et les droits (…)

Il est clair que les règles élémentaires de respect des personnes ne sont pas toujours appliquées : conditions d’attente déplorables dans les grandes préfectures, immenses difficultés pour obtenir des informations sur les procédures à suivre ou l’état d’avancement d’un dossier, délais de réponse excessifs, insuffisance de motivations des décisions, etc.

Au-delà du constat, ce rapport tente de comprendre les raisons de ces dysfonctionnements. Ainsi, l’examen des conditions de travail des agents ouvre des pistes d’analyse concernant les causes de la détérioration des pratiques administratives dans les préfectures. Quant à l’étude des évolutions législatives, elle met en évidence une logique institutionnalisée d’opacité et d’arbitraire contraire aux droits les plus fondamentaux.

Et puis ça m’a rappelé mes radieux souvenirs d’étudiant étranger en France, où j’allais deux fois par an à la « brigade des étrangers » – véridique, ça s’appelle (s’appellait?) comme ça, à l’instar de la brigade des moeurs, des stups ou de l’anti-gang – pour déposer ma demande de renouvellement et venir retirer ma carte de séjour étudiant. Il est vrai que, titulaire d’un passeport « aryen », je n’ai guère souffert, si ce n’est de la stupidité administrative normale que subissent même les autochtones – ainsi, pour les justificatifs de revenus, le préposé voulait un document, avec tampons de rigueur, de ma banque attestant du cours de la couronne suédoise, ne se contentant pas du cours tel qu’indiqué dans Le Monde…

J’ai ainsi pu voir comment étaient traités des étudiants (nous étions principalement mais pas uniquement des étudiants) étrangers. Je dois dire que la grande majorité des guichetiers était correcte. J’avais généralement affaire à une guichetière très correcte, qui avait cependant relevé « vous n’avez pas l’air suédois » sans méchanceté aucune, et elle avait d’ailleurs parfaitement raison…

Par contre un guichetier âgé, proche de la soixantaine, au physique ingrat et caricaturalement représentatif du stéréotype du guichetier – petit, bedonnant, chauve avec mèche à la Bouteflika, lunettes à triple foyer – se démarquait par sa mauvaise humeur et sa grossiéreté, sauf, bizarrement, avec les Portugais – soit il l’était aussi, soit il avait d’autres liens avec le Portugal. Systématiquement et constamment désagréable et énervé, il avait un don surnaturel pour trouver la pièce manquante, le sacro-saint tampon manquant ou tout simplement pour inventer une pièce inexistante à apporter impérativement avant la fermeture des guichets. Une véritable ordure en d’autres termes – je me rappelle encore de l’humiliation lepéniste infligée à un Chinois qui parlait trois mots de français. Bien évidemment, ses souffre-douleurs n’étaient pas en position de se plaindre, et devaient accepter l’humiliation publique devant toute une salle d’attente.

Mais il y avait parmi la faune des métèques une catégorie à part, celle des étudiants européens, comme moi, venus obtenir la carte de séjour pas tant parce qu’ils en avaient réellement besoins pour rester en France, mais plutôt pour obtenir les avantages sociaux découlant de ce statut administratif. Ceux-là, provenant souvent d’Allemagne, des Pays-Bas, d’Angleterre ou de Finlande, étaient habitués à un tout autre traitement dans leurs administrations d’origine et, surtout, n’étaient pas à la merci d’un contrôle d’identité au faciès ou d’un refus arbitraire de carte de séjour…

Et c’est effectivement d’une Allemande (ou Autrichienne) qu’est venu le moment le plus mémorable de ces longues journées et heures d’attente. Ladite étudiante, jeune et blonde, avait obtenu sa carte de séjour auprès d’un autre guichetier que l’ordure à forme humaine dont je vous ai parlé, mais dans le guichet d’à côté. Elle avait donc assisté en direct à l’humiliation subie cette fois-ci par un étudiant africain, si mes souvenirs sont bons. Et elle osa ce que personne n’avait osé faire jusqu’ici: elle interpella publiquement l’ordure en question en lui disant, à travers l’hygiaphone, dans un français parfait, « j’ai assisté à ce que vous fait et franchement je me demande comment vous pouvez encore vous regarder dans la glace chaque matin, vous devriez avoir honte« . Elle s’en alla sous les applaudissements de l’assistance – ou plutôt, de ceux qui, comme moi, étaient du mauvais côté du guichet…

Hat-tip: rezo.net .

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