« Qu’ils prennent le TGV! »

« S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche »

Propos apocryphe de Marie-Antoinette, 1755-1793

Le Maroc est peut-être 130e au classement de l’indice de développement humain du PNUD (données 2009), mais il n’est pas dit que les pauvres du Maroc ne voyageront pas en TGV. Les 14% de Marocains vivant avec moins de 2 (deux) dollars étatsuniens (USD) par jour (chiffre Banque Mondiale de 2007), ou les 19% de Marocains vivant avec moins de 9 dirhams (milieu rural) ou 11 dirhams (milieu urbain) (selon la définition du Haut Commissariat au Plan – HCP), ou le Marocain moyen dépensant annuellement (je dis bien annuellement) 11.222 dirhams (données HCP de 2007) pourront trouver consolation dans leur malheur: le Maroc sera le premier pays arabo-africano-islamo-machin chose à avoir un TGV.

Je ne suis pas le seul à être de cet avis: Mohamed Rabie Khlie (MRK), directeur-général de l’Office national des chemins de fer (ONCF) déclare que « Le TGV n’est pas réservé aux pays riches« . Ca tombe bien, c’est également l’avis du chef de l’Etat.

Ce n’est pas parce qu’on est fauché qu’il faut pinailler sur l’addition:

Un TGV occasionne à l’investissement un surcoût de 30 % par rapport à une ligne classique. (Jeune Afrique)

Ca tombe bien – dans son rapport, le HCP relève dans son Présentation des premiers résultats de l’enquête nationale sur les niveaux de vie des ménages 2007 que les dépenses consacrées aux transports par le Marocain moyen (soit 11.222 dirhams par an) ont explosé ces dernières années:

Le poste des dépenses alimentaires continue à occuper la première place mais avec une baisse de son poids au profit de nouveaux postes de dépense, notamment :

  • celui des transports et communications devenu le troisième poste de dépense, traduisant ainsi une plus grande mobilité des Marocains, en progression de 112% ; 

Le Marocain moyen sera donc particulièrement bien disposé à poursuivre son engouement pour les transports en prenant le TGV de Sidi Moumen à Salé-Tabriquet.  

Par ailleurs, MRK le proclame haut et fort: il faut mettre fin à l’injustice qui fait que seuls les pays riches puissent se payer des trains chers.

Contrairement à une idée établie, le TGV n’est pas réservé aux pays riches ! En France, le passage du train Corail au TGV n’a fait augmenter les billets que d’environ 1,50 euro entre Paris et Lyon (467 km). Il faut compter à peu près la même chose pour nous entre Tanger et Casablanca. Avec ce tarif, en 2015, c’est le Marocain moyen qui prendra le TGV. (Jeune Afrique)

On soulignera le cartésianisme de la démonstration: le TGV n’est pas réservé aux pays riches, la preuve, la France – 21e au classement PIB/habitant du FMI (33.679 USD par habitant en 2009), 19e à celui de la Banque mondiale (34.045 USD par habitant en 2008) – a pu se le payer, donc le Maroc, respectivement 116e (4.604 USD par habitant en 2009) et 101e (4.388 USD par habitant en 2008), le peut également.

Vive le gouvernement des technocrates.

Selon Bakchich, le TGV du plubopaysdumonde est en passe de dérailler

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Un bel éléphant blanc en perspective, que ce TGV que le Maroc n’a pas les moyens de se payer. Bakchich le révèle avec des détails qui augurent très mal:
– la SNCF, qui doit réaliser les études préalables indispensables à la réalisation du projet, pour un montant de 75 millions d’euros correspondant à un don français, a gonflé son devis – guère étonnant, puisque ce marché d’études a été attribué, tout comme le marché global du TGV, en gré-à-gré et donc sans appel d’offres, c’est-à-dire sans appel à la concurrence, la France n’étant tout de même pas le seul constructeurs de trains rapides;
– la France va tant bien que mal trouver environ 825 millions d’euros de prêt – aux conditions très avantageuses (prêt sur 60 ans, dont 20 ans de moratoire de remboursement, à taux bonifié) pour financer le projet, estimé de manière exagérément optimiste à 1,875 milliards d’euros – le premier rail n’a pas encore été posé que le coût est déjà majoré de 25%, pour un montant global révisé de 2,3/2,4 milliards d’euros;
– la banque européenne d’investissement aurait été sollicitée pour un prêt d’un montant de 500 millions d’euros;
– il resterait donc environ 1 milliard d’euros à trouver pour l’Etat marocain, en étant excessivement optimiste sur l’absence de surcoût des travaux et équipements à la livraison, ce qui confine à du déni de réalité

C’est comme si c’était fait.

Ah, j’entends des nihilistes qui s’interrogent sur le coût du billet de TGV Tanger-Casa (a clue: pour Paris-Bruxelles a/r, ça tourne autour de 150 euros) et se demandent le pour mille de la population marocaine qui pourra se le payer.

Quoiqu’il en soit, les Marocains seront sans doute heureux d’apprendre que les milliards que le régime de Mohamed VI veut dépenser dans le rail s’adressent surtout aux nantis, aux business man et aux touristes, clientèle visée par le TGV. Pour convaincre les 27, le régime a tenu à glisser dans le dossier la carte d’un réseau à grande vitesse rêvé. Avec un tunnel, les villes espagnoles et marocaines ne seraient qu’à quelques heures de TGV. Même un proche du dossier souligne « l’aberration économique du projet de grande vitesse ferroviaire marocaine. Etant donné que le niveau de vie privera le gros de la population de l’accès à un TGV, on voit mal comment la seule clientèle des riches et des touristes arrivera à rentabiliser le premier tronçon Tanger Kenitra ». Au risque de jeter de l’huile sur le feu, un observateur espagnol estime que l’Algérie s’y prend mieux en modernisant le réseau ferroviaire existant pour porter sa vitesse à 200 km/h.

D’autres esprits chagrins, à la solde de Bob Ménard, Moulay Hicham et du réseau Belliraj, se demandent également ce qu’il adviendra du frêt, généralement non prévu sur le TGV français que les décideurs marocains ont décidé de s’offrir, et s’interrogent sur les projets pharaoniques prévus pour relier Tanger à Agadir par TGV:

Fin mars, les autorités marocaines ont même remis un petit coup de pression. Le directeur général de l’Office national des chemins de fer (ONCF), Rabie Khlie, a détaillé les projets pharaoniques que prévoit le Maroc pour ses sujets. Casablanca et Tanger relié à 300 km/h au plus tard en 2014 après 1,7 milliards d’euros de travaux. Puis en 2030, Tanger relié à Agadir à coup de 9 milliards supplémentaires.

Des prêcheurs de haine se demandent enfin si le TGV n’a pas été acheté pour impressionner Jodie Foster, permettre aux ministres et ambassadeurs itinérants du plubopaysdumonde de dire que « le Maroc est le premier pays arabo-islamo-africain à avoir le TGV« , ou enfin de narguer Dubaï.

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