Le nouveau ministre marocain du tourisme habillé pour l’hiver par The Independent

Un grand merci tout d’abord à un commentateur, qui a posté en commentaire deux liens sur le nouveau ministre du tourisme, Yassir Znagui. Si dans l’un on découvre simplement qu’il apprend le portugais (version brésilienne), dans l’autre on apprend qu’il s’est lancé avec un partenaire d’affaires dans la restauration de luxe à Londres, où il travaillait jusqu’à sa récente promotion ministérielle en tant que banquier. C’est peu de dire que le critique gastronomique de The Independent n’apprécie pas ledit restaurant, tout en épinglant le goût qu’il estime déplorable de Yassir Znagui en matière de décoration interieure:

Dune is a classy-looking new venture where Osia used to be in London’s Haymarket – a fantastic spot for a restaurant, bang in the heart of Piccadilly-tourist-theatreland. The owners are a pair of entrepreneurial Moroccans: Majid Elghzal, who « has 25 years experience in the hotels and restaurant industry » including (unspecified) stints at the Dorchester and Royal Lancaster hotels in London, and Yassir Zenagui, whose demanding day job as the Mikado-like « Head of Derivatives Arbitrage Trading Business » at Deutsche Bank hasn’t, unfortunately, stopped him designing the interior.

Si on en croit la conclusion de l’article, on peut espérer que Yassir Znagui ne s’inspirera pas de son expérience de restaurateur dans ses nouvelles fonctions:

I’ve rarely encountered a restaurant so bleakly charisma-free, or service so unwelcoming. I’ve had more fun in a crematorium. Dune has one of the best addresses in London, a perfectly adequate chef and a lot of money behind it. It hasn’t, however, the faintest clue how to deal with customers, or give any impression of taking any pains. « When Will I See You Again? » How about never. Is never good for you?

« Lorsque je commençais mon enquête sur le tourisme au Sahara marocain, je n’imaginais pas être prise à témoin d’échanges sexuels »

Lorsque je commençais mon enquête sur le tourisme au Sahara marocain, je n’imaginais pas être prise à témoin d’échanges sexuels. Pourtant, dès ma première randonnée, il apparut que trois femmes eurent une liaison avec chacun des trois guides qui encadraient le groupe. Plusieurs des circuits auxquels je devais participer par la suite virent ces échanges se répéter. (Corinne Cauvin Verner, 2009)

Un article intéressant – « Du tourisme culturel au tourisme sexuel. Les logiques du désir d’enchantement » – de l’ethnologue française Corinne Cauvin Verner, auteure d’une thèse intitulée « Au désert. Jeux de miroirs et acculturation. Anthropologie d’une situation touristique dans le Sud marocain« , article paru dans Cahiers d’études africaines (2009, nos 193/194) trouvé via la base de données CAIRN. Extraits:

Guides et chameliers ne distinguent pourtant pas le touriste de masse du touriste culturel, pas plus qu’ils ne conçoivent de différence entre un touriste et un voyageur. Cela étant, ils ne considèrent pas que tous les touristes sont équivalents. Ils se moquent par exemple volontiers du touriste « FRAM » dont ils détournent le sigle en devise : « Faut Rien Acheter au Maroc. » Ils préfèrent les touristes individuels voyageant à la carte, sans programme défini, dont ils estiment pouvoir tirer toutes sortes d’avantages. Selon leurs témoignages, le « meilleur » des touristes est âgé de moins de quarante ans, il voyage seul ou avec un groupe d’amis, il exerce une profession libérale, idéalement dans la presse car s’en trouveront garanties des conversations animées et une bonne publicité en Europe, il aime faire la fête, c’est-à-dire qu’il voyage avec des bouteilles d’alcool et du haschich, et il est enfin une femme, disposée aux aventures amoureuses.

Le déroulement même des randonnées est susceptible d’être décrit comme un rite de passage : la « séparation » se ferait au départ du circuit lorsque les touristes se délestent d’une partie de leurs encombrants bagages et qu’ils se travestissent en revêtant chèche et sarouel. L’« initiation » se réaliserait tout au long du parcours, avec un point d’acmé dans les grandes dunes où la caravane fait halte une demi-journée et une nuit. La « réintégration » aurait lieu au retour en France, accompagnée d’hypothétiques prises de conscience et d’effets de nostalgie. Pourtant, malgré la petite efficacité rituelle de ce programme, un nombre significatif de touristes expriment une insatisfaction au cours de leur séjour. Ils sont déçus, pour des raisons qui tiennent à une série de paradoxes : comment authentifier des Bédouins devenus des « nomades de profession » ? Comment se singulariser dans le cadre d’une expérience collective ? Comment vivre une aventure tout en respectant un programme ?

Bien qu’ils aient souhaité s’initier à la vie nomade, les touristes restent oisifs. Au fil des péripéties du circuit (inconfort, fatigue, mélancolie), leurs intentions initiales se délitent. Lorsque le guide leur propose d’aller chercher du bois, les uns déclarent être trop fatigués, les autres qu’il ne s’en trouve plus à des kilomètres à la ronde. Ils n’aident pas à éplucher les légumes et se lassent assez vite de décharger les dromadaires ou d’aider à la mise en place des campements. Un peu comme s’ils séjournaient à l’hôtel, ils attendent d’être servis et leur guide ne manque pas de finir par leur adresser la remarque grinçante « alors, ça va l’Hôtel mille étoiles ? ».

Les touristes ne cherchent pas à dissimuler que le guide est leur amant. Tout au contraire, elles semblent en éprouver une certaine fierté : une intimité se construit, qui crée un état de « permanence euphorique » et transcende la situation touristique par un équivalent de rite d’agrégation faisant défaut aux interactions habituelles. L’idéalisation romantique du Sahara et des « Hommes bleus » trouve là un point d’ancrage : l’échange sexuel permet de dénier tout à la fois la réalité économique de la relation et l’aspect
ludique de l’expérience. Il détourne le rapport marchand en rapport interculturel (Winkin 1999). À une touriste devenue l’amie d’un guide, l’équipe des accompagnateurs réserve en effet des attentions particulières. À la fin
du circuit, ou à l’occasion d’un prochain voyage, l’étrangère est invitée à séjourner au domicile familial de son amant, où les soeurs et les tantes s’amuseront à la vêtir à la mode sahraouie, à dessiner au henné sur ses mains, à l’emmener en visite au sanctuaire. Selon les cas, les partenaires se reverront, à Zagora où la touriste s’efforcera de venir plusieurs fois par an, ou en Europe où le guide voyagera s’il réussit à obtenir un visa. Dans ces conditions, l’échange sexuel avec un guide tient-il de l’accident ou de la norme ? Il satisfait tout à la fois un désir d’exotisme, d’aventure, de romantisme, et de revalorisation du statut. Mais s’y profile également une métaphore de conquête qui, en raison de l’aspect économique de la situation, se trouve nourrie d’hostilité et d’agressivité. Les touristes ont dépensé de l’argent pour accéder à l’authenticité d’un monde. En couchant avec un guide, ne produisent-elles pas l’équivalence d’une relation de prostitution ?

Blog Action Day: le principal problème du Maroc, l’eau et le réchauffement climatique

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Le principal problème auquel est confronté le Maroc est assez clair: c’est celui des ressources naturelles du pays, en premier lieu, et des conséquences du réchauffement climatique. Ni le makhzen, ni l’islamisme, ni l’article 222 du Code pénal, ni l’intégrité territoriale, ni la liberté d’expression, ni le chômage des jeunes, ni l’éradication du nihilisme ne sont aussi déterminants, car le droit suprême est celui de la vie, et avec un stress hydraulique qui ne va qu’augmenter ce sont des milliers voire millions de Marocain-e-s qui seront menacé-e-s dans leur vie.

Le Maroc est déjà, en temps normal, un pays semi-aride ou aride à 93% de sa superficie, dont plus de la moitié est composée de désert. Le problème de la sécheresse y est structurel depuis l’ère quaternaire, selon le professeur Mohammed-Saïd Karrouk:

Le changement climatique est pour quelque chose en ce qui concerne la brutalité des retours des pluies, mais pas en ce qui concerne les pluies elles-mêmes. Les retours des précipitations pendant cette période, nous les avions connus au cours de quelques périodes passées. Seulement le dernier retour a été très brutal, précoce et très concentré dans le temps. Ce qui a fait que les infrastructures n’ont pas supporté. Ces inondations sont la manifestation d’un problème profondément structurel au Maroc, en l’occurrence la sécheresse. Laquelle s’est installée depuis l’âge quaternaire. En fait, qui dit sécheresse dit plus de chaleur. Ce qui induit plus d’évaporation et donc moins d’eau disponible et de surcroît plus de risques de retour brutal et irrégulier des précipitations.
Il ne faut pas se faire d’illusions, les ressources en eau vont encore diminuer sous l’effet de l’évaporation. Ce qui fait que nous devons affronter un sérieux problème de raréfaction de l’eau à l’avenir, doublé d’un risque d’inondations à chaque fois que les pluies automnales sont de retour. D’où la nécessité de revoir de fond en comble nos habitudes de consommation et d’utilisation de cette ressource vitale qu’est l’eau. Il faut surtout en rationaliser la gestion et veiller à la redistribuer autrement qu’on le fait actuellement. (Le Reporter)

Le réchauffement climatique est certain et il est déjà en cours:

le réchauffement est bien lié aux émissions de gaz à effet de serre, résultat de l’activité humaine, commente Abdelatif Khattabi, enseignant à l’Ecole nationale forestière d’ingénieurs de Salé, au Maroc. On voit bien que toutes les initiatives prises dans le cadre d’une stratégie de développement durable – dont on parle depuis 1992 – n’ont servi à rien. Que ce soit dans les gaz à effet de serre, mais aussi la désertification, la diminution des ressources en eau (El Watan)

Concrètement, le réchauffement climatique pour le Maroc se traduirait par des phénomènes concertés de sécheresse, d’inondations et de désertification: « assèchement des zones intérieures« , « sécheresses récurrentes… ponctuées par des orages brusques« , « les précipitations tendraient vers une diminution des volumes annuels tout en marquant une concentration dans le temps« ; il y aurait « une fréquence de plus en plus élevée des inondations et des sécheresses » (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009) – bref, ça fait maintenant quelques décennies que le Maroc est en plein dedans.

Les projections pluviométriques sont pessimistes:

Selon le scénario le plus pessimiste, la pluviométrie annuelle baissera de l’ordre de 20% d’ici 2050 et de 40% à l’horizon 2080, à l’exception de la zone saharienne où la baisse sera de 16% en 2080. La baisse de précipitations sera plus importante selon le scénario pessimiste A2. C’est au cours de l’automne et du printemps que la baisse pluviométrique se fera sentir, c’est-à-dire durant les périodes au cours desquelles on enregistre normalement des pics de pluviométrie .De la même manière que pour les précipitations, les températures vont augmenter sur tout le pays. Selon le scénario A2, le réchauffement avoisinera 3°C d’ici 2080 pour les 6 zones agro écologiques du Maroc et atteindra 5°C dans les zones défavorables orientales et montagneuses. Cette augmentation de température entraînera celle de l’évapotranspiration (somme de l’évaporation des sols et de la transpiration des plantes) de l’ordre de 20% d’ici 2050 et 40% à l’horizon 2080, à l’exception de la zone saharienne (9% en 2080).(source: Riad Balaghi, dans Le Matin du Sahara, 2009)

S’agissant des températures, ce n’est guère plus réjoussant: d’une moyenne annuelle de 17,43° C de 1961 à 1990 on passerait à 21,43 à l’horizon 2070-2099 (tandis que les précipations passeraient, entre les mêmes périodes, de 0,88 mm/jour à 0,77 mm/jour) (projection du Center for Global Development).

Certains signes de réchauffement sont spectaculaires, déjà à l’heure actuelle et sans faire de projection sur le futur: ainsi, la période de croissance des céréales est passée, sous l’effet du réchauffement, de 180 jours en 1960-65 dans la région de Khouribga à 110 jours en 1995-2000, tandis que l’indice des précipitations standardisé à la station de Taourirt indique désormais une sécheresse constante depuis 1990 (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009). La pluviométrie marocaine est en baisse depuis des décennies: la pluviométrie annuelle est en baisse de 15% entre 1971 et 2000, et la sécheresse est au Maroc un phénomène datant d’un siècle au moins, avec des cycles périodiques de 11 ans – sauf que la périodicité, la durée et l’intensité des sécheresses est en hausse (source: Benassi, « Drought and climate change in Morocco« ).

Ce n’est donc pas une surprise si le Maroc figure sur la liste des douze pays les plus menacés par le réchauffement climatique dressée par la Banque mondiale – mais sans doute est-ce là, comme avec la de l’indice de développement humain (IDH) du PNUD, le fruit d’un complot international visant à ternir l’image de marque du Maroc.

Il dépasse malheureusement les capacités du Maroc à peser efficacement sur sa solution. La désertification et le gestion des ressources en eau sont cependant au moins partiellement gérables à notre niveau, dans le sens où le Maroc peut agir sur l’évolution de ces dossiers. Et c’est là que le bât blesse:

Mohammed-Saïd Karrouk, enseignant climatologue à l’université Hassan II de Casablanca, est encore plus dur : « Les politiques doivent prendre des décisions tout de suite, sans attendre les études des scientifiques, parce que pendant ce temps, nous subissons les effets du réchauffement. On ne peut pas continuer à penser attirer dix millions de touristes alors qu’on doit limiter notre consommation d’eau.»(El Watan)

Les effets du réchauffement seront particulièrement importants en matière agricole, vitale pour le Maroc (les autres pays maghrébins dépendent moins de l’agriculture – 15,2% du PNB marocain contre 8% du PNB algérien par exemple):

La combinaison de ressources en eau et en sol plus limitées entraînerait des effets négatifs sur les potentiels agricoles. Au Maroc, le modèle Cropwat (FAO, 2001) appliqué aux cultures de céréales hivernales et pluviales montre des rendements en baisse de 10 % en année normale à près de 50 % en année sèche d’ici 2020. Avec une fréquence des sécheresses d’une année sur trois à l’horizon 2020, la production nationale accuserait une baisse de 30 %. De son coté, l’Algérie anticipe des réductions moyennes des rendements de 5,7 % à près de 14 %. Le changement climatique touchera également les légumes dont les rendements diminueraient de 10 à 30 % en Algérie, à près de 40 % au Maroc à l’horizon 2030 (Bindi et Moriondo, 2005).(Nathalie Rousset et René Arrus, « L’agriculture du Maghreb au défi du changement climatique: quelles stratégies d’adaptation face à la raréfaction des ressources hydriques ?« , 2006)

Et malgré sa dépendance sur le secteur agricole, les caractéristiques géologiques et climatiques marocaines sont défavorables: c’est ainsi que 4% seulement de la superficie du Maroc présente une aptitude élevée à la culture du blé dur, 12% présente une aptitude modérée, 25% une faible aptitude et 59% est inapte à une telle culture. pour 2050, les prévisions sont alarmantes: 2% de la superficie marocaine serait alors hautement apte à la culture du blé dur, 7% serait modérement apte, 20% serait de faible aptitude et 71% inapte (source: Hassan Benaouda et Riad Balaghi, « Les changements climatiques: impacts sur l’agriculture au Maroc« , 2009) – en clair, la superficie apte à la culture des céréales baisserait de moitié sous le seul effet du réchauffement climatique, sans même évoquer ici l’urbanisation accrue des zones agricoles.

L’enjeu pour le Maroc n’est pas seulement celui de la survie de son agriculture, mais également de son économie, tant l’agriculture – les agrumes plutôt – joue un rôle vital dans son commerce extérieur et ses rentrées de devises (« Pour le Maroc, il s’agit aussi de maintenir l’exportation de produits agricoles générant une part importante des entrées en devises« ). L’agriculture est également la première consommatrice d’eau au Maroc, de très loin devant tous les autres consommateurs: 85% selon l’étude de Rousset & Arrus, précitée.

De fait, le Maroc, aussi aride soit-il, exporte de l’eau: agrumes et tourisme, voilà les principaux consommateurs d’eau au Maroc. Le Maroc vend son eau contre des rentrées en devises, mais que fera-t-il quand son aridité sera telle qu’il ne pourra plus ni exporter des agrumes ni promettre piscines et golfs aux 10 millions de touristes?

Je n’ai pas de réponse à ce dilemme, mais le gouvernement en a-t-il, lui?

 

PS: ce billet entre dans le cadre de la Blog Action Day 2009, consacrée au changement climatique.

Références sur le réchauffement climatique au Maroc:
– le site « Les changements climatiques au Maroc« , du secrétariat d’Etat chargé de l’eau et de l’environnement;
– le site de l’ACCMA – Adaptation aux Changements Climatiques au MAROC;
le site de l’Association pour le contrat mondial de l’eau (ACME) – section Maroc;
un très intéressant entretien avec Abdellatif Khattabi, coordinateur du projet ACCMA-Maroc (Libération, 2009);
– l’étude de Rachid Firadi « Changement climatique et environnement au Maroc » (2008)
– l’étude « Sécheresse climatique au Maroc durant les dernières décennies » (2008) d’Ali Agoumi et Laïla Stour
– le site du Centre d’Echange d’Information sur la Biodiversité du MAROC
– le Haut Commissariat aux Eaux et Forêts et à la Lutte contre la Désertification;
– le PAN-LCD (Programme d’Action National de la Lutte Contre la Désertification);

Références globales:
– tout d’abord, le site du Panel inter-gouvernemental sur le changement climatique (IPCC);
– voir ensuite le Portail des Nations-Unies sur le changement climatique;
– la Convention-cadre des Nations-Unies sur le changement climatique a son site;
– l’Organisation météorologique mondiale a son site;
– la Convention des Nations-Unies pour combttre la désertification a aussi son site;
– le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement dispose de deux sites, ici et ici;
– le « World Development Report 2010: Development and Climate Change« ;
– le blog de la Banque mondiale sur le changement climatique, « Development in a Changing Climate – Making our future sustainable« ;
les bases du changement climatique sur le site du Pew Center on Global Climate Change;
– le site scientifique Real Climate;
– le site thématique climat du CNRS;
– des ressources et liens suggérés par le site du Blog Action Day 2009 sur le changement climatique;
– la liste des 100 choses de la vie quotidienne qui vont changer avec le changement climatique;

Le Maroc exporte de l’eau en Europe

C’est littéralement vrai, en tenant compte tant de l’exportation des agrumes que du tourisme:

Le tourisme exerce une pression croissante sur les ressources en eau des pays méditerranéens
LE MONDE | 25.07.08 | 15h42 • Mis à jour le 25.07.08 | 15h42
En temps normal, environ 150 millions de personnes vivent sur le littoral méditerranéen. En juillet et août, la population explose : quelque 250 millions de visiteurs convergent sur les côtes, faisant de la Méditerranée la première région touristique au monde. Cet afflux constitue une source de revenus indispensable pour les pays concernés, mais exerce une pression de plus en plus forte sur l’environnement, au point qu’écologistes, experts et élus s’en alarment. La surexploitation des ressources en eau les inquiète particulièrement.

Une ressource mal répartie

Malte, la Libye, les territoires palestiniens, Israël, l’Algérie et la Tunisie sont en situation de pénurie, avec moins de 500 m3 d’eau par an et par habitant.

Le Maroc, l’Egypte, Chypre et la Syrie sont considérés comme pauvres en eau, avec une ressource comprise entre 500 et 1 000 m3/an/habitant.

Les autres pays du bassin disposent de plus de 1 000 m3/an/habitant et sont considérés comme riches en eau, ce qui n’exclut pas des tensions localisées dans le temps et l’espace.

De 1995 à 2004, certains pays ont connu des taux de croissance annuels du tourisme très élevés, comme la Croatie (+ 20 % par an), la Syrie (+ 15,7 %), l’Egypte (+ 11,7 %), l’Algérie et la Turquie (+ 10 %). Selon les projections effectuées par le Plan Bleu, organisation dépendante du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) chargée de la Méditerranée, la fréquentation touristique de la région pourrait atteindre 637 millions de personnes en 2025. Pour Paolo Lombardi, directeur du bureau méditerranéen de l’organisation écologiste WWF, le tourisme sera dans les années à venir « le principal facteur de dégradation écologique des côtes méditerranéennes ».

Une première conséquence saute déjà aux yeux des visiteurs: 42 % du littoral sont bétonnés. Hôtels, résidences secondaires, commerces et infrastructures se concentrent sur la bande côtière, détruisant des écosystèmes particulièrement riches. Les embouteillages génèrent pollution atmosphérique et gaz à effet de serre. Les ressources halieutiques, trop sollicitées, souffrent. Les déchets, abondants, finissent la plupart du temps en mer.

Les touristes arrivent en été, au moment où l’eau se fait rare, dans des pays où la ressource est déjà limitée. « La concentration des visites, à la fois dans le temps et dans l’espace, aggrave les situations existantes », relève Pierre Icard, du Plan Bleu. Chaque touriste consomme environ 300 litres d’eau par jour, soit le double des populations locales (jusqu’à 880 litres pour le tourisme de luxe). Le remplissage des piscines, l’arrosage des golfs et des espaces verts réclament également beaucoup d’eau.

Dans les Cyclades, en Grèce, la consommation d’eau estivale est de cinq à dix fois plus élevée qu’en hiver. Cette demande, ajoutée à la consommation locale, conduit à une surexploitation des nappes souterraines qui entraîne une salinisation croissante des eaux douces. L’afflux de population contribue également à la pollution de celles-ci, les eaux usées étant souvent rejetées sans traitement dans le milieu naturel.

L’EXEMPLE DU CLUB MED

L’augmentation conjointe de la population locale et de la fréquentation touristique à venir fait craindre des conflits d’usage. Si la demande en eau est stabilisée, voire en baisse sur une partie de la rive nord de la Méditerranée, elle devrait doubler en vingt ans en Turquie, en Syrie, en Libye, au Maroc et en Algérie. La concurrence avec le secteur agricole, principal consommateur d’eau (63 % des volumes), est redoutée. « L’Espagne ou la Tunisie doivent déjà arbitrer entre les différents usages, ce qui sera de plus en plus fréquent, explique Pierre Icard. Les gains liés au tourisme sont évidents, mais on ne calcule pas ce qu’on perd en sécurité alimentaire, par exemple. »

Certaines solutions sont déjà mises en oeuvre. La Tunisie, par exemple, qui accueille 7 millions de touristes par an, veut ramener la consommation de 560 litres par lit occupé et par jour à 300 litres. « Si nous ne maîtrisons pas la consommation, nous aurons des problèmes d’ici une quinzaine d’années », affirme Jean Mehdi Chapoutot, expert en développement touristique dans ce pays.

La modernisation des réseaux de distribution, où les fuites entraînent le gaspillage de 30 % à 40 % de l’eau, est encouragée financièrement par l’Etat. Les eaux issues de 45 des 75 stations de traitement du pays sont réutilisées pour l’arrosage des terrains de golf et des jardins ou la recharge des nappes souterraines. La réutilisation est également très développée en Egypte et en Israël, et elle a commencé à Chypre, en Syrie, à Malte, en Libye et en Espagne.

La généralisation d’appareils économiseurs d’eau pourrait permettre de diminuer de moitié la consommation, selon l’Agence européenne de l’environnement. Relever les tarifs est un autre levier. Mais cela peut conduire les hôteliers à effectuer des forages et à pomper sans contrôle dans les nappes. « Il existe plusieurs niveaux d’action possibles: les Etats, les collectivités, les entreprises, note Pierre Icard. Mais dans un contexte très concurrentiel, où l’on peut changer de destination facilement, le pouvoir des politiques publiques est assez faible. »

Pour Paolo Lombardi, du WWF, il revient aux Etats de « fixer un cadre qui permettra de mieux équilibrer les différents usages du territoire, sans oublier la biodiversité ». « Mais les entreprises ont un grand rôle à jouer ; certaines avancent », ajoute-t-il.

Le Clud Med, par exemple, dont une trentaine de villages sont implantés en Méditerranée, utilise des économiseurs d’eau, des détecteurs de fuites, et réutilise les eaux usées. Selon Agnès Weil, responsable du développement durable de l’entreprise, la sensibilisation des touristes au respect de l’environnement est importante. « C’est un travail sur le long terme : les statistiques ne vont pas bouger d’un coup, mais c’est un discours que les gens sont prêts à entendre aujourd’hui, et qui est même attendu », affirme-t-elle.

Gaëlle Dupont
Article paru dans l’édition du 26.07.08.

Pour le Maroc, l’évolution des ressources en eau est négative ces dernières années. En se basant sur les données fournies via le Plan Bleu, les ressources en eau étaient autour de 30 km3/an vers 1995/97, et de 20 km3/an vers 2005/2007 – une baisse d’un tiers en dix ans.

Une présentation d’Anne-Marie Harper, experte ayant présenté un rapport au Secrétariat d’Etat marocain à l’eau, brosse un tableau sombre:

􀂓 1960 : 2560 m3/hab./an
􀂓 Actuellement : 1000 m3/hab./an
varie du Nord au Sud de 1850 à -100
􀂓 2020 : 745 m3/hab./an

Pas de miracle: ce stress hydraulique accru et accéléré est lié au réchauffement climatique notable qui sévit au Maroc – voir par exemple ce qu’en disent Ali Agoumi et Abdelhafid Debbarh dans le chapitre intitulé « Ressources en eau et bassins versants du Maroc : 50 ans de développement (1955-2005) » du rapport officiel du bilan du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc:

Sur la base de 1000 ans de données, on peut déduire que le phénomène de sécheresse est structurel pour le climat marocain; des cycles de sécheresses de différentes durées (1, 2, 3, 4 et 5 ans) ont été régulièrement observés. Ainsi il a été conclu que les sécheresses annuelles se présentent une fois tous les 10 ans; les sécheresses de longue durée de 5 ans ont par contre une période de retour de 360 ans.
En plus du caractère structurel de la récurrence des sécheresses, ces dernières deviennent de plus en plus sévères. (…) (p. 9)
Une étude réalisée par la direction de la météorologie nationale a permis de quantifier la différence en précipitations entre ces deux périodes. Elle a estimé que le cumul des précipitations était en baisse de plus de 30 % durant les années 1978-1996 par rapport à la période 1961-1977. (p. 10)
Les trois dernières décennies ont connu une température plus élevée en moyenne annuelle, une évaporation et une évapotranspiration plus fortes et donc des besoins en eau plus importants. Parallèlement les apports pluviométriques ont chuté : d’où une situation critique du secteur eau dans le royaume. (p. 11)
Entre 1950 et 1980, la qualité des eaux était moyenne à excellente indépendamment de l’hydraulicité. Dés 1980 la qualité des eaux s’est dégradée fortement (figure 9) et ce en relation avec les différentes pollutions auxquelles elles sont soumises : domestiques, industrielles et agricoles. (p. 14)

Le principal consommateur d’eau est l’agriculture:

La partie la plus importante des eaux mobilisées est utilisée en agriculture. Toutefois cette dominance tend à s’atténuer avec les années : En 1990 l’irrigation représentait 93 % des usages de l’eau. En 2000 le poids de l’agriculture était moins important avec 86 % seulement. On estime aujourd’hui ce pourcentage à moins de 85 %. En 2020 l’agriculture devrait représenter au niveau des usages aux environs de 76 %. Cette tendance s’explique par la diversification de l’économie nationale et l’augmentation de la demande en eau potable (Tableau 5). (p. 26)

Et certaines zones urbaines, et touristiques, sont en situation critique:

Il est à noter que durant les périodes de sécheresses généralisées, 1980-1985 et 1990-1995 le bilan hydrique était déficitaire dans pratiquement tous les bassins versants du pays.
Plusieurs nappes phréatiques ont été surexploitées durant ces deux dernières décennies en particulier celles du Souss, du Haouz, de la zone littorale Rabat-Safi, de Saiss… La baisse du niveau d’eau dans ces nappes a été continue depuis les années 70 et a atteint des niveaux critiques en 2001 (figure 18). Le problème de la salinisation des eaux souterraines, par intrusion marine, s’est déjà posé dans la zone côtière d’El Oualidia. (p. 37)

Les perspectives d’avenir sont riantes:

Cette évolution probable du climat de la région avec 1o C de réchauffement et 4 % de réduction des précipitations entre 2000 et 2020 aurait, si elle se produisait, un impact énorme et significatif sur le cycle de l’eau et aussi sur la demande en eau dans notre pays. (p. 42)
Il y a donc une convergence entre l’approche capital en eau, et une estimation plus détaillée pour affirmer que 2020, 2025 seraient des années où les besoins en eau au Maroc dépasseraient le potentiel en eaux mobilisables : le Maroc entamerait alors une autre étape de son histoire dans un contexte de pénurie d’eau. Notons que les hypothèses considérées ici n’ont en rien exagéré la situation probable en 2025. En effet, et à titre d’exemple, la dégradation de la qualité des ressources en eau et la diminution qui en résulterait au niveau du potentiel réel en eau mobilisé pouvant être utilisé par les usagers n’ont pas été prises en considération.
De plus, il a été démontré qu’en 2020 six bassins hydrauliques sur les huit bassins existants seraient déficitaires. 35 % des populations du pays disposeraient de moins de 500 m3/hab/an et connaîtraient donc une pénurie critique de l’eau. (p. 44)

A mettre en parallèle avec les récentes déclarations de l’ancien premier ministre Driss Jettou, qui dénotent un désintérêt absolu des problèmes hydrauliques et agricoles:

«Le Maroc n’a pas de problème de foncier, il a un problème de projets» (…)
«Nous ne faisions pas la fine bouche. Tous les projets, marocains ou étrangers, ont été servis pour peu qu’ils aient tenu la route» (…)
«Nous nous disions, c’est une fenêtre qui s’est ouverte, il faut l’exploiter au maximum parce qu’elle peut se refermer à tout moment» (…)
«Il est nécessaire de tirer les enseignements du débat actuel. Le système est forcément perfectible mais l’Etat ne doit en aucun cas faire marche arrière sur sa politique d’encouragement à l’investissement ou de stabilisation des prix. Les terrains n’ont de valeur que par les projets qu’ils abritent et, au Maroc, le foncier, ce n’est pas cela qui manque»

Et alors, quoi de répréhensible dans ces propos me diriez-vous? Pas mal de choses, mais du point de vue de l’eau, surtout ceci, rappelé récemment par La Vie économique:

La scène se passe le 29 novembre 2005, lors d’une réunion de la commission interministérielle des investissements. Dans l’euphorie des projets d’investissements que connaît le pays, Adil Douiri, alors ministre du tourisme, ramène dans son cartable quatre projets touristiques comprenant la construction de 7 parcours de golf dans la région de Marrakech. Alerté, Abdelkébir Zahoud, alors secrétaire d’Etat à l’eau, s’oppose aux projets.

La raison ? Marrakech accuse déjà un déficit de 60 millions de m3 par an et, d’ici 2016, sera en situation de grave pénurie. Las, Driss Jettou, Premier ministre, tranchera en faveur de l’investissement… quitte à brancher la ville ocre au Barrage d’Al Massira s’il le faut.

C’est bien beau les touristes – et les exportations d’agrumes – et les devises qu’ils rapportent à Bank al Maghrib, mais que ferons nous quand nous n’aurons plus d’eau? Et surtout les zones touristiques, qui sont paradoxalement en zones de stress hydraulique: Agadir (également zone du culture agrumicole), Marrakech, Ourzazate…

Et qui en parle?

Marrakech plébiscité, ou « les charmes de la vie coloniale »

Noam Chomsky a l’habitude de dire, en plaisantant à moitié seulement, parlant des quotidiens et hebdomadaires anglo-saxons, que la presse économique vaut généralement mieux que la presse généraliste: certes, les mêmes biais idéologiques s’appliquent, mais toutes choses étant égales par ailleurs, les articles de la presse économique sont généralement mieux informés – pas par une opération du Saint-Esprit, mais plutôt parce que les décideurs économiques n’ont pas les moyens d’être mal informés.

Cette supputation semble se confirmer quand on lit The Economist, The Financial Times voire même The Wall Street Journal. Elle montre cependant ses limites, me semble-t-il, avec la presse française – j’ai effectivement acheté, idiot que je suis, le « numéro spécial » sur le Maroc de Challenges – dix pages de « reportages » (le mot est excessif, si l’on excepte l’article informatif sur Tanger de Julien Felix) qui ont plutôt le goût d’un publi-reportage à la Jeune Afrique

Sans m’approfondir dans les détails des différents articles, je vous indique seulement les titres, qui ont sans doute du faire plaisir du côté du ministère de la communication: « Un royaume dynamisé: boom touristique, flambée immobilière, urbanisation accrue, investissements étrangers… Le Maroc se construit un nouvel avenir économique. A toute vitesse« , « Marrakech plébiscité« , « Tanger métamorphosé » et enfin, cerise sur le couscous, « Emancipé: Hassan II disait de son fils, « Lui, c’est lui, moi, c’est moi ». Dont acte. Devenu roi il y a neuf ans, Mohammed VI applique un nouveau style, plus libéral, à la monarchie marocaine« . Il ne manque en vérité qu’une tribune libre de Jamel Debbouze et Sofia Essaïdi pour la tolérance, le dialogue civilisationnel et le-droit-d’Israël-à-exister pour que le tableau soit complet. Je ne vous infligerais pas l’affligeante liste des oublis (pas de mention de l’horizon du 1er mars 2012 avec la fin de la période transitoire et l’entrée en vigueur intégrale de l’ALE Maroc/UE, ni de l’effondrement de la balance commerciale, ni de la 126eme place au classement de l’indice de développement humain du PNUD) ou contre-vérités (l’article « émancipé » l’est tout particulièrement de la pesanteur de la réalité…), si ce n’est que de souligner que vous avez une idée infiniment plus juste de l’économie marocaine en parcourant les quelques paragraphes du site de The Economist…

Mais ce numéro « spécial » m’a néanmoins permis de trouver une de ces perles que j’affectionne, dans l’article consacré à Marrakech:

Programmes par dizaines
(…) Des programmes comme ceux-là, il y en a des dizaines. Sur le papier, ils se ressemblent tous: sécurisés, avec vue sur l’Atlas, promettant à la fois le confort européen et le charme de l’architecture arabo-andalouse, avec ses zelliges, les fameux carrelages marocains, et son tadelakt, le revêtement traditionnel à base de chaux, supposé embellir en vieillissant.

(…) En dépit de la rumeur permanente des travaux et de son urbanisme contestable, Marrakech est toujours pourvue d’attraits. « Les gens s’y achètent un art de vivre, observe Suzanne Serna, présidente d’Europro Partners Immobilier. On y retrouve du personnel de maison pour pas cher. Le climat est excellent pour les personnes atteintes de maladies respiratoires. Et le savoir-faire des artisans permet à chacun d’avoir le décor de ses rêves« .

Ce rêve, comme beaucoup de retraités, Jean Ferrand, ancien dirigeant d’une société informatique, l’a enfin réalisé (…) Et puis il y a le confort que lui procurent le jardinier, la cuisinière, la femme de ménage, « les charmes de la vie coloniale« , dit-il avec candeur. Certain, en plus, d’avoir fait une affaire. Sa villa, vendue aujourd’hui 1,2 millions d’euros, il l’a achetée beaucoup moins. Et elle ne risque pas de perdre de sa valeur. Juste en face, devant les montagnes de l’Atlas, à la place des champs où labourent encore des paysans, un golf devrait bientôt être aménagé.

Je ne m’intéresse pas particulièrement à la personnalité ou aux opinions de ce crétin nostalgique, mais ses propos ahurissants ont le mérite d’une certaine franchise – ou de lucidité – qui manque à beaucoup d’expatriés, au Maroc ou ailleurs. Car c’est bien évidemment les rapports de domination coloniaux, désormais post-coloniaux, qui donnent tant d’attrait à leur séjour au Maroc: domination économique et sociale, avec ses agréments, situation relativement privilégiée au regard des autorités indigènes (mais pas toujours), et surtout l’intériorisation de leur infériorité socio-économique par les indigènes les plus proches (salariés, employés de maison, contacts d’affaires), intériorisation débordant le plus souvent sur le plan culturel.

Mais c’est à vrai dire un phénomène présent ailleurs – j’ai cotoyé des expatriés en Europe, et ai alors rencontré le même phénomène, atténué cependant et alors dépourvu de ses aspects ethnico-religieux mais tout autant encombré de stéréotypes nationaux…

Les milliards de recettes touristiques valent-ils la peine de se faire humilier de la sorte? Ne pouvons nous pas demeurer une destination touristique, ce qui est une nécessité vitale vu l’effondrement de notre balance commerciale, tout en demeurant dignes?

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