« Les jambes en l’air, comme une femme lubrique… »*

Des élections législatives anticipées auront donc lieu au Maroc ce 25 novembre, dans deux jours. Tout ce que le Maroc compte de partis administratifs ou domestiqués grouille et grenouille afin de s’assurer de quelques strapontins à ce qui tient lieu au pays d’assemblée parlementaire – rappelons que les partis et mouvements proches du mouvement du 20 févrierAl adl wal ihsan, Annahj adimoqrati et PSU notamment – appellent au boycott des élections, une position que j’approuve.

Parmi les partis administratifs, on retrouve l’USFP. Le propre des partis administratifs n’est pas tant d’avoir été créés par le makhzen – ce n’est évidemment pas le cas de l’USFP – mais d’adopter un positionnement politique clair – ne pas sortir de l’enclos tracé par les positions politiques que le makhzen admet – et le langage qui va avec – j’ai lu un passage dans le récent livre d’entretien de Habib el Malki avec Narjiss Rerhaye parlant de nihilisme et de subversion manipulée par l’étranger…

Du parti d’Abdallah Ibrahim, Mehdi Ben Barka, Omar Benjelloun et Abderrahim Bouabid, on a, via Mohamed Lyazghi et Abderrahman Youssoufi, abouti à un parti aujourd’hui incarné par Driss Lachgar, Habib el Malki et Abdelouahed Radi, ce dernier étant premier secrétaire du parti. Il n’et nul besoin de perdre des heures de sommeil à analyser le programme de ce parti – il suffit de lire quelques déclarations récentes.

A tout seigneur tout honneur – Driss Lachgar, ministre des relations avec le parlement, exprime son respect pour les électeurs en estimant qu’on a pas à encombrer leur petit cerveau avec ces histoires d’alliance – autant se mettre d’accord après les éléctions – genre: je tabasse le PJD ou le PAM durant la campagne électorale pour m’asseoir au gouvernement avec eux après.

ALM : La direction de l’USFP a-t-elle l’intention de rejoindre le G8 ?
Driss Lachgar : A mon avis, toutes les alliances doivent se faire après les élections.

(…)

Etes-vous pour les alliances pré ou post-électorales ?
Nous préférons que les alliances soient établies après les élections législatives du 25 novembre. Dans le cadre de l’étape actuelle de transition vers la démocratie, nous avons toujours besoin de l’approche consensuelle, à partir du moment où nous sommes encore au stade de la recherche d’un consensus entre les différents partis au sujet des règles du jeu, notamment à travers l’élaboration et l’adoption des textes de loi encadrant l’opération électorale. Aussi, le fait de laisser de côté la question des alliances est de nature à garantir au pays la stabilité et la sécurité. Cela devra également permettre au Maroc de se préparer de bonne manière aux prochaines élections prévues le 25 novembre et qui constitueront une étape cruciale dans le processus de réformes en cours. (Aujourd’hui Le Maroc 12/10/2011)

Je n’exagère qu’à peine quand j’évoque le PAM, puisque ce parti, créature de l’ami d’école du chef de l’Etat, fait partie de l’alliance de partis administratifs et de hizbicules pompeusement appelée G8 – outre le PAM, cette alliance compte le RNI (parti formé par le gendre de feu Hassan II, Ahmed Osman), l’UC (parti formé par Maati Bouabid, transfuge de l’UNFP, sur demande de feu Hassan II – « Entre-temps, Hassan II entreprend, en 1983, ce qui restera son plus grand projet politique : la création de l’UC« ), le Mouvement populaire (pilier du trône depuis 1957), deux hizbicules issus de l’USFP (le Parti socialiste et le Parti travailliste), un hizbicule écologiste (le Parti de la gauche verte marocaine) et enfin un parti islamiste, issu du PJD, le Parti renaissance et vertu (PRV). Confronté à la question si son parti pourrait s’allier avec ce conglomérat khobziste, Lachgar, au lieu de refuser sur la base de divergences idéologoques éventuelles, se contente de déclarer que cela sera négocié après le résultat des élections. Bref, votez USFP, vous pourriez avoir le PAM en prime…

Petite parenthèse: son camarade de parti, Abdelhamid Jmahri, directeur de rédaction d’Al ittihad al ichtiraki, quotidien arabophone de l’USFP, avait dans les colonnes de ce journal évoqué le scandale de la voiture de fonctions de marque Audi A8 du ministre des sports RNI Moncef Belkhayat, ledit ministre étant collègue de gouvernement de  ministres USFP. Belkhayat avait qualifié ces informations de diffamation, sans toutefois présenter de preuves le disculpant. Jmahri commente:

« On s’attendait à ce que Monsieur le ministre présente des pièces justificatives autres que celles que nous avons publiées. On attend toujours le contrat dont il parle. En tant qu’homme politique, il doit rendre des comptes à l’opinion publique » (Libération, 3/11/2011). 

Lutter contre la corruption, c’est bien, siéger au gouvernement, c’est mieux…

Poursuivons – Driss Lachgar appelle dans ce même entretien à la constitution d’un « Front national pour la démocratie« :

ALM: Quel sera l’apport de ce front national pour la démocratie ?
Dans le cadre des bouleversements profonds que connaît le monde arabe, notre pays a certes connu une certaine dynamique sociale, mais il a constitué une exception dans la région.
Cette exception s’explique principalement par la méthodologie adoptée par le Maroc pour gérer cette dynamique sociale. Dans ce contexte régional arabe, le Maroc a opté pour une approche participative ouverte sur toutes les forces nationales et n’a exclu personne. Notre pays a lancé un débat national ouvert sur tous les Marocains, lequel a donné lieu à une Constitution qui fait l’objet d’un consensus. Ce nouveau texte fondamental constitue une introduction pour les grandes réformes politiques. Sans surprise, ce grand chantier de réformes a eu comme adversaires des approches nihilistes et obscurantistes. (…)

Non, le nihilisme obscurantiste ne passera pas!

Ceux qui s’inquiétaient de l’absence d’alliance déclarée peuvent se rassurer, parce que pour Driss Lachgar, elle doit regrouper tous les partis politiques ayant voté oui au référendum constitutionnel:

Quelles sont les composantes de ce front national ?
Ce front national devra comprendre tous ceux qui ont soutenu la réforme constitutionnelle et voté pour le nouveau texte le 1er juillet dernier. Ces derniers ont pratiquement les mêmes revendications. Dans le contexte politique actuel, il n’est pas question pour notre parti de rejoindre telle ou telle alliance politique. La mise en place du front national s’assigne, comme principale mission, de faire face aux forces nihilistes et obscurantistes qui sont contre les grands changements que connaît le Maroc et contre l’approche réformiste de la nouvelle Constitution.

Si, si, vous avez bien compris: le front démocratique devrait regrouper tous les partis politiques à l’exception de Adl wal ihsan, Annahj adimoqrati, le PSU, le PADS et le CNI. Quant à son programme, c’est simple: faire face au mouvement du 20 février (traduction en bon français des « forces nihilistes et obscurantistes« ). Je sais, ça pourrait surprendre ceux qui croient que les problèmes principaux du Maroc seraient la crise économique touchant ses principaux partenaires et bailleurs de fonds, la chute dramatique de ses réserves en devises, le chômage et la précarité, son très médiocre indice de développement humain, la question irrésolue du Sahara, les effets désastreux pour le pays du réchauffement climatique, et j’en oublie. Et bien non, le problème principal du Maroc selon Driss Lachgar, ponte de l’USFP et ministre du gouvernement El Fassi, c’est le mouvement du 20 février, incarnation du nihilisme obscurantiste.

Sinon, sur l’étendue du front démocratique, on relèvera que Driss Lachgar a passé de très nombreuses nuits blanches, non pas à vider des Flag spéciales avec les working girls du Harry’s Bar en face de la gare de Rabat Ville (ne me faites pas dire ce que je ne pense pas), mais à penser aux détails du programme économique et social qu’il propose, au nom de son parti, aux électeurs marocains – pour lui, et c’est lui qui le dit, « ceux qui ont soutenu la réforme constitutionnelle (…) ont pratiquement les mêmes revendications« . Donc, du PAM à l’USFP en passant par le PJD, ils pensent tous la même chose, selon lui. Peut-être parce que, pour citer un célèbre dissident et philosophe marocain devenu depuis premier ministre, « leur programme, c’est celui de Sa Majesté« ?

Continuons la revue de presse: le tour est venu à Abdelhamid Jmahri, déjà mentionné, membre du bureau politique de l’USFP et directeur de la rédaction du quotidien arabophone de ce parti, Al ittihad al ichtiraki. Il s’exprime dans un entretien au quotidien francophone de ce même parti. On passera sur le programme économique du parti, d’une clarté éblouissante – « Il faut adopter des mesures structurelles et fixer le taux de croissance à 6 ou 4%, choisir d’investir dans les secteurs les plus porteurs, à savoir les nouvelles technologies et l’offshoring, pour que le Maroc devienne une force de travail productive » (Libération, 3/11/2011). C’est comme si c’était fait, il suffira à un décret de fixer le taux de croissance, et d’éviter d’investir délibérement dans les secteurs mes moins porteurs, et le Maroc sera au niveau de la Turquie ou de la Malaisie en moins de temps qu’il n’en faut pour dire Audi A8.

Poursuivons avec les réformes constitutionnelles du 1er juillet de cette année: certains nihilistes obscurantistes ont cru que c’était en raison de la chute des dictateurs tunisien et égyptien et du mouvement de protestation populaire du 20 février que le Roi a finalement accordé des réformes qu’il n’avait jamais évoquées jusqu’à ce printemps arabe. Faux: c’est grâce à l’USFP.

« Ce débat a commencé il y a quand même deux ou trois ans avant les révolutions arabes et ce fameux Printemps. Il n’y avait pas beaucoup de projets, pas de forces politiques réellement mobilisatrices. On a pris le taureau par les cornes et on a remis au chef de l’Etat un mémorandum sur les réformes. Souvenez-vous, c’était en mai 2009. Personne ne voulait franchir ce pas politique avec nous. Certains acteurs politiques le trouvaient même suicidaire ». (…)

Libération: Je voudrais trouver des raisons pour dire qu’il faut voter USFP et pas Istiqlal ou PJD. Vous ne m’avez pas donné quelque chose qui différencie les philosophies, l’approche politique et les programmes entre vous et les autres partis. Qu’est-ce qui inciterait un citoyen à voter pour vous ?

D’abord, et je devrais me sentir plus fier qu’auparavant et en tant que militant de l’USFP, j’étais le seul à dire que le parti a pensé aux réformes avant que tous ces événements ne surviennent. On a eu le courage de dire à qui de droit que le pays allait mal. C’est loin d’être insignifiant. On a su dire qu’il y a une crise de confiance dans la politique alors que tout le monde trouvait que tout allait bien. Nous avons aussi noté dans notre mémorandum que si le pays allait mal, c’est parce qu’il y avait des problèmes de gouvernance, de répartition des pouvoirs, de monopoles et de décisions économiques. Ainsi, on a posé les jalons de la politique et par-là les règles du jeu.

Vous qui croyiez que le PSU, le PADS et Annahj addimoqrati réclamaient des réformes constitutionnelles, détrompez-vous: seule l’USFP l’a fait, poussant l’abnégation à continuer à siéger dans un gouvernement refusant ces réformes jusqu’à que le chef de l’Etat ait changé d’avis sur la question.

Et si vous croyiez que les dirigeants historiques de l’USFP (qui s’appelait alors UNFP) avaient traité le régime de Hassan II de « régime réactionnaire et néo-colonialiste » et de « dictature » lors du référendum constitutionnel de 1962, vous devez sans doute vous mépriser:

Jmahri: (…) Mais l’USFP s’identifie comme un parti nationaliste, socialiste et monarchiste.

Peut-on être les trois à la fois ?

Jmahri: Oui parce que les pères fondateurs de l’USFP étaient, en même temps, les pères fondateurs du Mouvement national. Notamment Mehdi Ben Barka et Abderrahim Bouabid. Ils étaient également des monarchistes convaincus puisqu’ils ont défendu le Maroc pour qu’il recouvre sa souveraineté en la personne de Feu Mohammed V.

Insistant sur l’importance de la Koutla, regroupant Istiqlal, USFP et PPS, Jmahri ne voit pas d’objection de principe à ce que la coalition gouvernementale soit étendue au PJD (« cela se ferait sur la base du programme et ce sont les priorités qui imposeraient à l’un et à l’autre la façon de gérer les alliances« ) et estime, s’agissant de la place de la liberté de conscience dans la nouvelle constitution (elle n’y figure pas, puisque vous me le demandez), que « il ne faut quand même pas se poser des questions que la société n’a pas encore posées« .

Interrogé sur le fait que l’USFP est considérée comme un parti administratif (on se demande bien pourquoi, n’est-ce pas?), Jmahri répond de manière fulgurante:

Pour vous répondre, je prends deux dates pour voir si on a vraiment perdu de notre vivacité. En 1978, en plein bras de fer avec Feu Hassan II lors de notre troisième congrès national, le communiqué final a mentionné que le Maroc devait entamer le cycle d’une monarchie parlementaire. De plus en 2008, l’USFP a réitéré sa demande. (Libération, 3/11/2011

Puis vient une question sur le renouvellement au sein de l’USFP – sachant que Lachgar, à 57 ans, est le plus jeune des poids lourds du parti, et que le doyen du parlement, élu USFP à la Chambre des représentants depuis 1963 en est actuellement son président, le fringant Abdelouahed Radi, 76 ans:

Pour ce qui est du renouvellement, je crois qu’il reste des attitudes et des traditions qui sont difficiles à éradiquer, mais on travaille dessus au sein de notre parti pour que des jeunes cadres et des femmes aient leur mot à dire par rapport à l’évolution de la situation au Maroc.

Je rappelle que Abdelouahed Radi se représente à ces élections, en tête de la liste de l’USFP à Sidi Slimane où il fut élu la première fois en 1963, histoire de pouvoir dire aux jeunes militants USFP qu’il aura siégé plus de 50 ans au parlement…

Puisqu’on en parle, Radi justement, qui illustre la farouche combativité de l’USFP (on se rappelle qu’ayant promis de démissionner de son poste de ministre s’il était élu secrétaire général de l’USFP, il se maintint à son ministère sur instruction royale, le Roi félicitant ensuite l’USFP de la sagesse de son choix): venant d’être élu à un machin sans intérêt intitulé Union interparlementaire, club de voyages et de discussions des parlementaires du monde, il en fait un signe plus éloquent que le classement du Maroc à l’indice de développement du PNUD –

« Mon élection est la reconnaissance des réformes menées par le Maroc (…). C’est un témoignage fort de la communauté internationale et la reconnaissance de la crédibilité de la démocratie marocaine et des réformes menées par le Maroc. L’UIP n’aurait jamais élu un président issu d’un pays au régime autoritaire » (Libération 25/10/2011).

Il n’y a pas que Radi à resurgir tel un fantôme du passé: Fathallah Oualalou, ancien ministre des finances (1998-2007) et économiste anciennement socialiste auteur de livres avec des titres marxisants tel « Le Tiers-Monde et la troisième phase de domination« , actuellement maire de Rabat. Interrogé sur le nom du premier ministre dans l’hypothèse peu probable où l’USFP arriverait en tête ds élections à la Chambre des représentants, il a cette réponse, assez typique, du genre « tu te crois en Suède?« :

Pourriez-vous avancer un nom, futur chef du gouvernement, si l’USFP remporte les élections ?

On dirait que vous êtes en Europe en posant ce genre de questions. Soyons un peu plus modestes.

Oualalou tient décidément à rappeler à l’opinion marocaine que le Maroc se situe en Afrique:

Que pensez-vous de ceux qui prédisent une alliance entre l’Istiqlal et le PJD ?

D’après mes informations, ni l’Istiqlal ni le PJD n’ont fait cette demande d’alliance. Soyons clairs : en tenant compte de la structure du champ politique marocain, et ce, depuis le gouvernement d’alternance, les alliances ne se font pas avant les élections, mais après. Au Maroc, nous ne disposons pas d’un parti dominant, on n’est pas en Europe, et toutes les spéculations qu’on avance çà et là, dans certaines analyses et écrits, n’ont aucun sens.

De ses leçons de géographie, Oualalou tire cependant des leçons de science politique:

Je dirais qu’il nous faut d’abord acquérir trois types d’autonomie dans la perception du citoyen. Primo, tous les partis doivent être indépendants vis-à-vis de l’Etat, sachant que le Roi nous unit tous.

Tant d’abnégation dans le militantisme radical finit toujours par payer: c’est ainsi qu’à Casablanca, l’USFP présente cette année comme candidat aux législatives Redouane Messoudi, président de l’arrondissement d’Aïn Sebata et transfuge de l’UC – vous savez, ce parti créé sur instruction Hassan II…

On peut donc conclure avec l’historien Maati Monjib:

From Party of Principle to Patronage Network

Since joining the government and failing to realizing its stated goals of democratizing Moroccan institutions and redistributing wealth, the USFP has seen its traditional support base in the major cities dwindle. The USFP has strayed from its progressive, modernist roots and is now relying more and more on conservative rural elites, who have come to control many of the party’s decision-making positions. The relationship between the USFP leadership and support base is becoming one of patronage more than of shared ideological beliefs.  This transformation within the USFP has weakened its hand in bargaining with the monarchy, a situation that applies to other Moroccan political parties as well. In the words of Mohamed Grine, a leader of the Progress and Socialism Party, in a recent interview with the local paper al-Massae’, « the way the leftist parties have catered to the notables has been politically suicidal. »   

* Je tiens à préciser que je n’ai rien contre les femmes lubriques, bien au contraire… Sinon, la phrase n’est pas de moi, mais de Baudelaire.

Le PAM, les éléctions et l’article 5 de la loi sur les partis politiques, ou comment avoir juridiquement raison et politiquement tort

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Si vous croyez que le PAM de Fouad Ali el Himma – et la telenovela des dernières semaines autour de la transhumance des khobzistes attirés par l’odeur du makhzen – marque un changement qualitatif dans l’emprise du makhzen sur la scène politique marocaine, vous vous trompez lourdement: c’est le maintien au gouvernement en décembre dernier d’Abdelouahed Radi, premier secrétaire de l’USFP, qui est de très loin bien plus significatif. Lire la suite

Haïfa, le maire maquereau et la normalisation avec Israël – ou comment les électeurs de Marrakech peuvent faire oeuvre de salubrité publique

Vous vous rappelez sans doute il y a deux ans de la polémique suscitée par l’accord de jumelage signé en 2007 dans le domaine touristique entre les villes de Marseille, Marrakech et Haïfa. Le « maire » (le terme est impropre, le terme officiel est président du conseil municipal) de Marrakech, Omar Jazouli (Union constitutionnelle – UC), en place depuis un quart de siècle, avait en effet signé en grandes pompes un accord de coopération en matière touristique avec ces deux villes. C’était le 22 février 2007 à Marseille:

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Marseille-Haïfa-Marrakech : coopération tripartite hautement symbolique
jeudi 22 février 2007

Au cours de son séjour à Marseille où il est l’invité du dîner annuel du Conseil Représentatif des Institutions Juives de France, le Maire de Haïfa, Yona YAHAV, est reçu en l’Hôtel de Ville par le Maire de Marseille, Jean-Claude GAUDIN.
Par un avenant au Protocole de coopération qui les lie, les deux villes jumelées ont souhaité lui donner un nouvel essor et intensifier leurs échanges dans les domaines de la culture, du tourisme et de l’économie.

Cette rencontre est, pour le Maire de Marseille, l’occasion de rendre publique une initiative inédite et hautement symbolique : proposer une coopération tripartie à deux de ses villes jumelées, Haïfa et Marrakech. Ce Protocole de Coopération décentralisée tripartite est signé en même temps par le Sénateur-Maire de Marrakech, Omar EL JAZOULI, présent à cette rencontre. Il porte sur la formation aux métiers du tourisme et permettra à des jeunes de Marrakech et de Haïfa de venir à Marseille se former à la stratégie de développement touristique d’une ville ou à la qualité des services et prestations touristiques.

Inutile de dire que cette nouvelle fît le bonheur notamment de l’ambassade d’Israël en France et du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Il faut dire qu’Omar Jazouli n’avait pas fait les choses à moitié: il avait ainsi assisté au 12ème dîner annuel du CRIF Marseille-Provence, en présence du maire de Haïfa, Yona Yahav de Kadima, de l’ambassadeur d’Israël en France et du likudnik Roger Cukierman, alors président du CRIF.

On notera le rôle important du sénateur-maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, connu dans l’hexagone notamment pour son évident parti-pris pro-israëlien, qui a décrit Omar Jazouli comme « son jumeau marocain et son alter ego marrakchi » – déclaration d’ailleurs faite quelques mois après la signature de l’accord tripartite Marrakech-Marseille-Haïfa, lors de la remise par Gaudin à Jazouli de la Légion d’honneur, sans doute en raison des services rendus à la normalisation avec Israël .

L’information ayant été rendue publique, notamment en Israël, la presse marocaine s’en était emparée. Omar Jazouli se rendait alors compte que ce n’était sans doute pas l’initiative la plus populaire auprès de son électorat et nia avoir signé un quelconque accord de coopération avec Haïfa (« Le seul document que j’ai signé est un avenant à l’accord que nous avons avec Marseille et qui porte sur la formation de jeunes en matière de tourisme« ), sans grande crédibilité, le site officiel de la ville de Marseille ayant confirmé la signature d’un accord tripartite entre Haïfa, Marseille et Marrakech.

Le PJD l’avait critiqué (mais pas que lui, puisque l’Istiqlal, qui détient le poste de premier ministre, s’était mis de la partie), et la presse officieuse s’était offusquée de ces critiques:

D’ici là, il faudra bien aménager le justificatif d’accompagnement et, surtout, préparer l’opinion publique à intégrer un acoquinement d’État jusqu’ici perçu comme un tabou intransgressible. Les Marocains restent sensibles au drame palestinien dans toutes ses évolutions et malgré ses contradictions internes. Israël est toujours considéré comme la source du mal originel.

Quelques indices révélateurs abondent dans ce sens. Pas plus tard que le 22 février 2007, Omar Jazouli, président de la commune urbaine de Marrakech, a fait les frais des foudres de la presse islamiste. Son crime inqualifiable, disent ses juges islamo-médiatiques, avoir signé un accord de coopération avec le maire de la ville israélienne de Haïfa, Yona Yahav. Omar Jazouli réfute vigoureusement ces accusations, certifiant que seul un accord de formation touristique a été signé avec le maire de Marseille. (Maroc-Hebdo, « Faut-il normaliser avec Israël?« , 13 juillet 2007)

Aujourd’hui Le Maroc avait parlé d’Intifada de la part du PJD contre Jazouli – une intifada constitué d’un communiqué de la section locale de ce parti – tandis que L’Economiste dénoncait la « médiocre polémique » contre Jazouli:

Face à une telle actualité, la question de la normalisation entre le Maroc et Israël revient toujours au 1er plan. «Faites ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais». La formule pourrait résumer en substance la politique étrangère de Rabat dans ce dossier. Il est toujours politiquement incorrect de parler publiquement d’une quelconque relation avec Tel Aviv. Inutile de rappeler la médiocre polémique déclenchée par les détracteurs du maire de Marrakech, Omar Jazouli, qui aurait signé en France un accord de coopération touristique avec Marseille et Haïfa.

Plus fort dans la dénonciation, Le Détective marocain par le biais d’Abdelkarim Chankou avait bien évidemment soulevé l’antienne rituelle d’antisémitisme contre les détracteurs de Jazouli:

Les choses sen seraient restées là si des opportunistes du panarabisme et des causes perdues n’avaient pas fourrée leurs nez dans cette histoire, sommes toutes banales, en accusant Omar Jazouli de pactiser avec le sionisme.
Quoi de plus ordinaire en fait que trois maires de villes méditerranéennes sœurs qui se rencontrent pour signer un accord de partenariat dans un secteur porteur comme le tourisme. D’autant que Haïfa avec ses 270.000 habitants abrité 8 % d’arabes et plusieurs dizaines de milliers de juifs marocains. Nous avons nous-mêmes, maintes fois, encouragé ce type de coopération sur ce même site (Lire en bas).

Devant la levée de boucliers orchestrée par ces opportunistes des causses perdues, toujours les mêmes, le pauvre Omar Jazouli se défend d’avoir signé un quelconque document dans un cadre tripartite. On le comprend : la horde de charognards réclame sa peau et demande au ministre de l’Intérieur de le révoquer ! Rien que ça ! Nous sommes en fait à quelques mois des élections communales et législatives : ne serait-il pas plus logique d’atteindre le verdict des urnes pour savoir ce que les Marrakechis pensent de leur maire. Non ! ces donneurs de leçons qui hier encore acceptaient des millions de barils de pétrole en cadeau de la part de Saddam Hussein, sont pressés d’en découdre avec le premier des édiles de la cité ocre. Lequel a toujours su échapper aux guets-apens de ses détracteurs, manipulés par des forces occultes, qui veulent faire main basse sur la cité la plus prospère du Maroc. Qu’à Dieu ne plaise ! (Abdelkarim Chankou, « O. Jazouli et les antisémites« , Le Détective marocain, 9 mars 2007)

On peut présumer que ces talking heads de la presse francophone marocaine auront révisé leurs opinions le temps de quelques jours en décembre 2008/janvier 2009.

Ce qui est intéressant dans cette histoire c’est l’aspect juridique: en effet, en vertu de l’article 42 du dahir n° 1-02-297 du 25 rejeb 1423 (3 octobre 2002) portant promulgation de la loi 78-00 portant charte communale, toute convention de jumelage ou de coopération décentralisée doit être approuvée par le conseil communal puis ensuite par l’autorité de tutelle (cf. aussi l’article 69 de la charte communale) – en matière de communes urbaines (Marrakech), la tutelle est exercée par le ministère de l’intérieur ou son délégué – dans les conditions fixées à l’article 73 de la charte. Le ministère de l’intérieur dispose d’un délai de 45 jours pour approuver la décision du conseil communal – en cas de non-réponse dans ce délai, la décision est réputée approuvée. Or, rien n’est indiqué dans les divers articles sur l’approbation de la convention de coopération avec Haïfa par le conseil communal, ni sur son approbation ultérieure par le ministère de l’intérieur. On peut présumer que si l’une de ces deux instances n’avait pas approuvé la convention tripartite litigieuse, la presse en aurait parlé – mais rien ne peut être déterminé avec certitude.

On ne peut pas dire qu’Omar Jazouli n’ait pas fait parler de lui depuis: ce maire, qui avait dénoncé le tourisme sexuel – « Il a finalement trouvé une idée à défendre : « éviter de faire de sa ville une destination de tourisme de masse » et surtout pas « un fief de pédophiles et d’homosexuels ».  » – a été accusé il y a quelques semaines d’être le client d’un prostitué homosexuel marrakchi nommé… Haïfa! Bien évidemment, Jazouli nie en bloc – en dépit de la présomption qui pèse en la matière sur les marrakchis – en dépit d’une véritable campagne de presse. A cet égard, on ne peut pas dire que sa ligne de défense lui attirera la sympathie des défenseurs de la cause gay:

Ce qui a été relaté dans la presse marocaine est incompréhensible pour moi. Je suis connu comme étant un homme intègre et correct et je ne suis pas du tout homosexuel (Aujourd’hui Le Maroc du 15 mai 2009).

Et tout aussi évidemment, Marrakech n’étant pas Tel-Aviv, la combinaison aux yeux de l’électeur marrakchi moyen d’homosexuel partisan de la normalisation avec Israël ne paraît pas être un ticket gagnant, ce qui fait dire aux observateurs qu’il aura du mal à se faire réelire lors des élections communales du 12 juin suivant (même si l’intéressé déclare y croire, peut-être confiant dans le talent de son magicien de fils):

Dans les réunions pré-électorales, certains élus locaux en étaient même venus aux insultes pour en découdre avec leurs adversaires comme c’était le cas dernièrement à Marrakech. C’est aussi dans cette même ville que des bruits ont couru dernièrement sur l’homosexualité du maire de Marrakech. Ils ont été même relayés à la Une, le 13 mai dernier, par deux organes de presse arabophones. D’après ces informations, Omar Jazouli aurait été dénoncé par un prostitué homosexuel. Ce dernier, après avoir été raflé par la police, aurait déclaré qu’il avait des personnalités haut placées à Marrakech parmi ses clients, dont le maire de la ville.

Le principal concerné a tout de suite répliqué, par voie de presse. Omar Jazouli a déclaré qu’il ne s’agit dans cette affaire que d’« une guerre électorale avant l’heure ». « Je suis connu comme étant un homme intègre et correct et je ne suis pas du tout homosexuel », a-t-il martelé.

A l’origine de ce scandale, un certain « Haïfa » que Jazouli considère comme étant « un malade mental » qu’il dit n’avoir jamais connu. « La personne qui a prononcé mon nom dans le PV de police, et qui a relaté des faits nuisant à ma réputation et à celle de ma famille, a été poussée et même payée pour nuire à ma réputation », s’est défendu le maire de Marrakech, sur les colonnes d’ALM. Il a aussi affirmé n’avoir été, à aucun moment, interpellé, dans le cadre de cette affaire, par la police ou le procureur général du Roi. Les péripéties s’arrêteraient-elles alors là ? Pas si sûr. Le maire de Marrakech compte poursuivre les deux organes de presse écrite et un journaliste d’une chaîne radiophonique pour diffamation.

Ce n’est pas la première fois qu’Omar Jazouli se trouve au centre d’un scandale. Il avait même été condamné en 2003, en première instance, à aller en prison suite à son accusation d’utilisation de fonds publics dans sa campagne électorale. Mais ce jugement a été cassé en appel. Plus récemment, il s’était trouvé au cœur d’un autre scandale, relatif également à Haïfa. Mais c’était de la ville israélienne qu’il s’agissait et non d’un prostitué. Ses détracteurs l’avaient accusé d’avoir signé un accord tripartite avec cette ville et Marseille. Là encore, Omar Jazouli avait expliqué que les accusations portées contre lui étaient infondées. Selon lui, il ne s’agissait que d’un document signé entre Marrakech et Marseille devant permettre à des jeunes de la ville ocre de bénéficier de sessions de formation en stratégie de développement touristique ou encore pour ce qui est la qualité des services et prestations touristiques. Tous ces bruits n’empêchent pas Jazouli de se présenter à nouveau sous les couleurs de son parti, l’Union constitutionnelle (UC), pour succéder à lui-même à la tête de la mairie de Marrakech. Il estime que sa candidature se trouvera renforcée par les « coups bas » dont il estime faire l’objet. (Le Reporter, « Les dossiers chauds des élections: transhumance et homosexualité« , 25 mai 2009)

Par ailleurs, sa gestion a été critiquée par des ONG locales et il fait l’objet d’une enquête de police pour une transaction douteuse du conseil communal ayant coûté un montant de 50 millions de dirhams (4.500.000 €) par décision de justice en faveur d’un député, Abdelaziz El Banine (FFD). Et il avait déjà été condamné à de la prison en première instance en 2003 pour avoir utilisé aux fins de sa campagne électorale les ressources de la commune – ce qui ne l’avait pas empêché de prononcer un discours en 2004 lors d’une conférence internationale sur le juge de cassation dans lequel il manifestait toute sa confiance dans la justice de son pays, sans doute motivée par son acquittement en appel:

On peut tout d’abord, et c’est probablement l’essentiel, mettre l’accent sur le sentiment de justice éprouvé par les citoyens du Maroc. Il provient lui-même du sentiment d’une harmonie sociale, l’existence d’un idéal commun dans le respect de chacun.

La justice en tant qu’institution est indépendante et impartiale, comme l’exige notamment la loi qui en est la garante. De ce fait, les juges, de par leurs compétences, deviennent de plus en plus crédibles et accessibles.

En fait, la confiance en la justice est l’ossature d’une nation. Toute société a besoin d’une justice garante des libertés, efficace et impartiale : efficace pour garantir la sécurité des personnes, impartiale pour que vivent le système de valeurs commun et l’instauration d’une démocratie des valeurs indéfectibles de notre pays sous la conduite de Sa Majesté Mohammed VI, Que Dieu le Glorifie.

Excellence, la ville de Marrakech est honorée d’accueillir un tel congrès, ce qui démontre que cette ville est un havre de paix pour des travaux d’une telle ampleur.

Les électeurs marrakchis seront donc inexcusables de ne pas se déplacer pour débarasser la vie politique marocaine de ce modèle-type de l’opportunisme amoral – « Je représente un parti libéral. Gauche ou droite, la gestion d’une ville n’a pas besoin d’une idéologie, mais d’hommes capables d’assurer cette gestion » – il y en a d’autres, mais il faut bien commencer quelque part. Et finalement, partisan de la normalisation avec Israël et maquereau, la combinaison coule de source…

PS: Pour un rapide tour d’horizon sur les partis en lice, voir le billet de Politiquonaute.

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