Guernica, Oradour, Babij Jar, Katyn, Lidice, Sharpeville, Treblinka et Gaza

olof
En 1972, un premier ministre pouvait prononcer les paroles suivantes (ma traduction en français suit l’original suédois):

Man bör kalla saker och ting vid deras rätta namn. Det som pågår i Vietnam är en form av tortyr.

Det kan inte finnas militära motiv för bombningarna. Militära sagesmän i Saigon har förnekat att det skulle pågå en nordvietnamesisk uppladdning.

Det kan inte rimligen bero på vietnamesernas halsstarrighet vid förhandlingsbordet. Motståndet mot oktoberöverenskommelsen i Paris kommer – som New York Times påpekar – framför allt från President Thieu i Saigon.

Det man gör är att plåga människor, plåga en nation för att förödmjuka den, tvinga den till underkastelse inför maktspråk.

Därför är bombningarna ett illdåd.

Därav finns det många i modern historia.

De förbinds ofta med namn. Guernica, Oradour, Babij Jar, Katyn, Lidice, Sharpeville och Treblinka.

Våldet har triumferat. Men eftervärldens dom har fallit hård över dem som burit ansvaret.

Nu finns ytterligare ett namn att foga till raden.
Hanoi – julen 1972.

Cela donne ceci:

Il faut appeler les choses par leur nom. Ce qui se passe au Vietnam est une forme de torture.

Il ne peut pas y avoir de motifs militaires aux bombardements. Des porte-paroles militaires à Saïgon ont nié qu’il y ait une escalade militaire nord-vietnamienne.

Ils ne peuvent pas être dûs à la versatilité des Vietnamiens à la table de négociation. La résistance à l’accord d’octobre de Paris vient principalement – comme le souligne le New York Times – du président Thieu à Saïgon.

Ce qu’on fait c’est faire souffrir des êtres humains, faire souffrir une nation afin de l’humilier, l’obliger à la soumission devant le langage de la force.

C’est pour cela que les bombardements sont une atrocité.

D’atrocités il y en a beaucoup dans l’histoire moderne.

Elles sont souvent liés à un nom. Guernica, Oradour, Babij Jar, Katyn, Lidice, Sharpeville et Treblinka.

La violence a triomphé. Mais le jugement de la postérité est tombé durement sur ceux qui en portent la responsabilité.

Il y a désormais encore un nom à rajouter à cette liste.

Hanoï, Noël 1972.

S’il était resté en vie aujourd’hui, nul doute qu’Olof Palme aurait rajouté Gaza, janvier 2009, à cette liste trop longue. Comme Enn Kokk, éminent social-démocrate suédois, l’a écrit sur son blog, « je souhaiterais pouvoir être aussi fier que la Suède, encore aujourd’hui, parle avec la même clarté et ferveur des inégalités et atrocités qui encoure aujourd’hui caractérisent le monde« . C’est la Norvège, sous souveraineté suédoise jusqu’en 1905, qui semble avoir pris le flambeau aujourd’hui – j’y reviendrai. Palme était un ami de la cause palestinienne – je me rappelle encore des affiches de propagande de la droite et des pro-israëliens lorsqu’il accueillit officiellement Arafat à Stockholm au début des années 80. Les temps changent, et Palme me manque.

Va voir à Dien Bien Phu si j’y suis…


C’est ce que j’avais dit une fois, lors de mes études en France dans les 90s, à un étudiant français qui me bassinait avec cette obsession typique de son pays de réhabiliter le passé colonial, après une demie-heure d’échanges stériles – « va voir à Dien Bien Phu si j’y suis« . Au Maroc, nous avons eu la bataille d’Anoual, qui fût un désastre militaire franco-espagnol face aux résistants d’Abdelkrim el Khattabi, désastre qui n’aboutit cependant malheureusement pas à une défaite franco-espagnole mais au contraire à la déconfiture de la résistance rifaine et à l’exil au Caire d’Abdelkrim, qui ne se laisse jamais dompter. J’aurais donc dû dire « va voir à Anoual si j’y suis« , mais malheureusement cette bataille est beaucoup moins connue aujourd’hui (alors qu’elle eût à l’époque un retentissement mondial), tant au Maroc qu’en France – et il est vrai que Dien Bien Phu, qui fût un éclatant désastre militaire français, fût couronnée par le déguerpissement définitif de l’occupant français – remplacé par son allié étatsunien, mais ça c’est une autre histoire…

En tout cas, en ce 1er novembre – merci à Youssef Boussoumah des Indigènes de la République de m’avoir rappelé cette date – une petite pensée à Giap et Ho Chi Minh, qui ne se contentaient pas – heureusement pour le peuple vietnamien – de parler, et apportèrent au Tiers-monde colonisé cet extraordinaire encouragement – « le Valmy des peuples colonisés » selon l’expression de l’historien français Alain Ruscio, ou « le 14 Juillet de la décolonisation » selon l’ancien officier français d’Indochine Jean Pouget – à se libérer des chaînes de l’asservissement. Bien évidemment, le peuple français, auquel Dien Bien Phu a fourni l’occasion de mettre fin à cette expédition coloniale désespérée et criminelle, peut également y trouver motif à réjouissance, de la même façon que le peuple allemand peut se réjouir de sa défaite militaire en 1945, qui mit fin à la dictature nazie. On relèvera par ailleurs qu’une partie du peuple français, plus particulièrement le PCF, prit fait et cause pour la résistance vietnamienne, tout comme ce parti avait soutenu à fond la résistance marocaine au Rif, même s’il fût hélas loin d’avoir la même lucidité lors des prolégomènes de la guerre d’indépendance algérienne (1). Ce sont là des choses dont je me rappelle lorsque des John Birchers font un spectacle son et lumières avec les crimes – que je nie pas du reste – du communisme – ces crimes sont relatifs, du moins aux yeux d’un Marocain ou d’un Vietnamien.

Il faudrait d’ailleurs un jour que je lise et rende compte de la biographie de M´Hammed Ben Aomar Lahrech, alias Anh Ma, général marocain de l’Armée populaire du Viet Nam (2), rédigée il y a quelques années par Abdallah Saaf, un professeur de sciences politiques très fin, très nuancé et trop méconnu – il est vrai que sa carrière politique, où il fût ministre de l’enseignement supérieur après une scission de l’OADP fomentée par Driss Basri, n’a pas joué en sa faveur. Et il faudrait également que je lise « Poussières d’empire« , de la jdidie de naissance Nelcya Delanoë, consacré au sort des Marocains restés en Indochine, puis, pour certains, rentrés au Maroc dans les années 70. Certains d’entre eux se rappellent encore d’Anh Ma:

N’avaient-ils donc jamais entendu parler de Maârouf, ce cadre du Parti communiste marocain envoyé à la demande d’Ho Chi Minh par l’émir du Rif Abdelkrim, à la fin des années 1940, pour monter un réseau de guerre psychologique à destination des troupes nord-africaines du Cefeo ? N’avaient-ils pas rejoint le Vietminh via ses tracts ou ses appels ? Bien sûr, ils en avaient entendu parler, mais il semble que la propagande communiste et/ou anticolonialiste ait eu ses limites – le faible nombre de ralliés suffit à le démontrer. Pour autant, ils ont très bien connu ledit Maârouf, Anh Ma de son nom de guerre vietnamien, mais plus tard, « au camp de Son Tay, dont il était le responsable ». Là, ils bénéficient d’« une véritable éducation ». La plupart apprennent à lire, à écrire, le vietnamien et l’arabe, tous reçoivent une formation politique.

Miloud Ben Salah : « Maârouf était membre de la hiérarchie vietnamienne et de son appareil de guerre, il avait beaucoup d’influence. Après le départ des troupes françaises, il a obtenu que les Nord-Africains soient regroupés à Son Tay, au pied de la montagne de Ba Vi [à une cinquantaine de kilomètres d’Hanoi], pour constituer des cellules de lutte pour l’indépendance de leur pays. Il a choisi une centaine de cadres vietnamiens qui parlaient bien le français pour nous éduquer, nous apprendre ce qu’était le communisme, le colonialisme… »

C’est ainsi que Son Tay se transforme peu à peu en un kolkhoze où les Marocains cultivent la terre, élèvent des vaches… Maârouf, bien que vivant à Hanoi, est responsable de l’organisation du camp. « Comme il était notre intermédiaire auprès des Vietnamiens, il nous a obtenu un tracteur, des camions et… l’autorisation personnelle de Ho Chi Minh de nous marier avec des Vietnamiennes. Il a largement contribué à améliorer nos conditions de vie. »

Ce lien entre Dien Bien Phu n’est pas farfelu – moins de 20% des combattants du corps expéditionnaire français étaient français:

French mainland- 2810 (18.6%)
Foreign Legion- 3931 (26%)
North African- 2637 (17.5%)
West African- 247 (1.6%)
Vietnamese (regular)- 4052 (26.8%)
Vietnamese (auxiliary)- 1428 (9.5%)

Et parmi les légionnaires, de nombreux Allemands, vétérans de la deuxième guerre mondiale…

Toujours est-il que le nombre important d’indigènes (asiatiques, arabes ou africains) dans le corps expéditionnaire sera considéré comme une des causes de l’échec français – foutaises à mon sens, car l’armée française en Algérie, majoritairement française même si avec une importante composante algérienne, ne fût pas victorieuse sur le seul plan où cela compte, le plan militaire.

Quelques liens: le site officiel – ou du moins présenté comme tel, car soutenu moralement par le ministère de la défense français – consacré à cette belle raclée – assez cocasse, et le ton du site me fait penser aux fameux dead-enders et no-hopers dont parlait Bush au sujet de l’Irak l’été 2003, et donne à penser que certains ne savent pas « que Franco est tout à fait mort« , comme chantait Jacques Brel – n’espèrez pas y trouver d’introspection sur la justesse supposée du combat du Corps expéditionnaire français en Indochine…

Tiens, à propos de dead-enders, voici le site de l’Association nationale des anciens prisonniers d’Indochine (ANAPI), guère torturé par l’introspection historique ou morale, et qui considère les anciens prisonniers du corps expéditionnaire français – qui ont indubitablement subi des violations des Conventions de Genève, puisque 7.708 prisonniers moururent en captivité, contre 2.293 morts au combat du côté français – exclusivement comme des victimes.

La version officielle du ministère français de la défense. Et aussi la médiathèque de ce même ministère, qui contient de nombreuses photos officielles de Dien Bien Phu, côté français. On ne peut pas dire que l’introspection ou la remise en cause soit à l’ordre du jour…

« La Guerre d’Indochine a-t-elle été un enfant de la guerre froide?« , par l’historien norvégien Stein Tønnesson.

Une vidéo sur Dailymotion sur la bataille d’Anoual, avec un survivant rifain.

« LA SIGNIFICATION HISTORIQUE DE DIEN BIEN PHU » par l’historien français Alain Ruscio.

Une analyse militaire de la bataille de Dien Bien Phu par un officier étatsunien, guère complaisant face à la prestation du commandement français – tout le monde s’accorde à dire que les combattants du corps expéditionnaire furent courageux: « At Dien Bien Phu the French violated nearly all of the principles of war at every level of war–strategic, operational, and tactical« .

« Dien Bien Phu – a personal memoir« , les souvenirs de Frederic Clairmont, membre canadien de la « International Commission for Supervision and Control in Vietnam » (chargée de superviser l’application des accords de Genève de 1954, mettant fin au conflit entre France et Vietnam) – très critique à l’égard des Français.

Un article de Laetitia Grotti pour Jeune Afrique, sur l' »Epopée des Marocains du Viet Minh« . Et un entretien fascinant, intitulé « Patiences de la ruse« , avec Nelcya Delanöe pour la revue Vacarmes, où il est beaucoup question des Marocains du Vietminh.

Un site sur le documentaire « Gao Rang/Riz grillé » de Claude Grunspan, consacré aux cameramen vietnamiens des deux guerre du Vietnam, celle contre la France puis celle contre les Etats-Unis.

Un post sur Dien Bien Phu d’un fascinant bloggeur étatsuno-vietnamien, Linh Dinh, qui publie ailleurs sur son site la lettre de la CIA lui annonçant, en 1986, qu’il est sélectionné pour passer le stage de recrutement… En général, les bloggeurs sont plus discrets – prenez mon cas, je n’ai jamais fait état de mon dahir de nomination…

Le site de l’armée vietnamienne, avec quelques commentaires sur Dien Bien Phu.

Et puis quelques photos – avant…

Le bureau de poste militaire de Dien Bien Phu à la belle époque...

Le bureau de poste militaire de Dien Bien Phu à la belle époque...

Avant d'être tortionnaire en Algérie, Bigeard fût un soudard en Indochine

Avant d'être tortionnaire en Algérie, Bigeard fût un soudard en Indochine

L'état-major français avant la chute de Dien Bien Phu...

et après…

L'état-major français, fait prisonnier après la chute de Dien Bien Phu

(1) Le livre de l’ancien officier communiste Jean Brugié, en collaboration avec Isabelle Sommier, semble très intéressant.

(2) L’historien Moshe Gershovich l’écrit dans son étude « Collaboration and « Pacification »: French Conquest, Moroccan Combatants, and the Transformation of the Middle Atlas« :

« Among the means used by the Vietminh to convince North African soldiers to defect was a former World War II veteran and committed member of the Moroccan Communist Party, M’hammed Ben Aomar Lahrech. His instrumental role in the insurgency led to his rising to the rank of general in the revolutionary North Vietnamese army ».

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