54,8% au Liban, c’est une défaite électorale

Avec 53,06% des suffrages exprimés contre 46,94% pour Ségolène Royal, Sarkozy s’est vu tresser les lauriers d’une victoire éclatante. Aves 52,92% des suffrages exprimés contre 45,66% pour John McCain, Barack Obama a remporté ce qui a été décrit comme un triomphe.

Au Liban, récemment, le bloc dit du 8 mars, qui regroupe principalement le Hezbollah, Amal de Nabih Berri et le Tayyar de Michel Aoun (mais également quelques autres groupements de moindre importance, comme ceux du maronite et pro-syrien Sleimane Frangié, le druze Talal Arslane et son Parti démocratique libanais et enfin le Tashnaq arménien) a recueilli 54,8% des suffrages exprimés. Et malgré ça, le bloc dit du 14 mars, autour de Saad Hariri (Moustaqbal), Samir Ja’ja (Forces libanaises), Amine Gemayel (Kataeb/Phalanges), Walid Jumblatt (PSP) et quelques autres, a pu remporter 71 des 128 sièges en jeu, le bloc du 8 mars en remportant seulement 57. Soit dit en passant, et vous ne risquez pas de le lire de sitôt dans la presse occidentale, c’est le bloc pro-occidental qui recule lors de ces élections, perdant un siège et le bloc du 8 mars en gagnant un (voir l’excellente présentation sur les résultats des élections libanaises faite par Richard Chambers de l’IFES), comme le souligne également Philippe Edmond.

Un tel résultat ferait passer les élections présidentielles étatsuniennes de 2000 pour un modèle d’exemplarité démocratique, mais il est parfaitement conforme à la logique du système électoral et institutionnel libanais, gangréné par le sectarisme, avec une démocratie de façade se résumant à des élections qui ne se jouent guère sur les programmes mais sur les identités confessionnelles, claniques et régionales (pour un pays aussi petit que le Liban ça peut étonner, mais les clivages régionaux sont très présents et viennent s’ajouter aux clivages sociaux et confessionnels – ces derniers étant gravés dans le marbre de la loi et de la coutume constitutionnelle).

Parmi les commentaires, on aura lu que le bloc du 8 mars, dont le Hezbollah, aurait perdu car Michel Aoun aurait été désavoué par l’électorat maronite/chrétien – le Hezbollah aurait été plombé par Aoun. Le désaveu est effectivement cinglant: le Tayyar de Michel Aoun a remporté dix sièges, ce qui en fait le premier parti chrétien (même s’il ne se décrit pas officiellement comme tel), devant les Forces libanaises du soudard Samir Ja’ja, en deuxième position avec cinq sièges. Si on se rapporte aux sièges par confession (pour une explication plus fouillée sur la répartition des sièges par confession, voir plus bas), on notera que le bloc du 8 mars autour d’Amal, du Hezbollah et du Tayyar a remporté 19 sièges maronites contre 16 au bloc du 14 mars autour de Hariri, Ja’ja, Gemayel et Jumblatt (même si ce dernier semble désormais avoir un pied en dehors du 14 mars), soit un gain de trois sièges pour le 8 mars comparé au résultat des élections de 2005. Parmi les sièges des autres confessions chrétiennes, la répartition est resté stable au sein des arméniens, alors que le bloc du 14 mars a gagné trois sièges parmi les autres confessions chrétiennes (grecs orthodoxes, grecs catholiques, évangéliques et divers) aux dépens de celui du 8 mars. L’étude des chiffres est claire: c’est au sein des électeurs dits musulmans que le bloc du 8 mars a perdu des sièges (un siège en moins par rapport à 2005), ce qui traduit la tension sectaire sunnite-chiite… Encore une chose que vous ne lirez pas dans la presse (même si Deen Sharp du blog Lebanese Elections 2009 a tenté de démystifier quelque peu le résultat ces élections)!

Résumons donc: la Constitution libanaise confessionnalise les postes de députés et induit une sur-représentation du nombre des parlementaires chrétiens par rapport aux parlementaires musulmans; la loi électorale de 2008 répond à la revendication chrétienne que les députés d’une confession soient le plus possible désignés par les seuls électeurs de leur propre confession; l’inscription sur les listes électorales ne reflète pas la réalité démographique du pays, notamment à Beyrouth, dans un sens défavorisant tout particulièrement les chiites – et malgré ça, l’alliance du 8 mars Hezbollah/Amal/Tayyar aouniste remporte une majorité de suffrages et une minorité de sièges. Vous comprendrez donc aisément qu’on en parle guère dans les médias ou blogs mainstream, et pourquoi il me faut vous en parler un peu plus après le saut de page. Lire la suite

« Should Hizbullah not have entered the streets of Beirut? Of course it shouldn’t have. But what choice was left? « 

Lu dans Al Ahram, version anglophone de l’organe officieux du gouvernement égyptien – quand même des chroniqueurs sunnites égyptiens ont de la sympathie pour le Hezbollah dans sa lutte contre le bloc Hariri, ça en dit long sur le succès très relatif de la politique séoudo-étatsuno-israëlienne de guéguerre confessionnelle sunnites/chiites (en dehors du cas de l’Irak, très particulier, et du Liban, bien sûr):

So, it finally happened. They pushed so hard that they dragged Hizbullah into the streets of Beirut. It’s the sixth day since 7 May.

Everybody’s Beirut turned, overnight, into a Sunni city, « under attack », and later « invaded » by a « Shia/Iranian-backed militia ».

For Hizbullah, the facts do not matter anymore. It did not matter how many times the secretary- general of Hizbullah, Hassan Nasrallah, asserted he did not want an Islamic republic in Lebanon. It did not matter how many times he explained that his party’s sole aim was to have a fair share in the decision-making of the country. He repeated his patience had an end vis-a-vis the government’s decisions that were alienating both the party and its followers. It did not matter how many times he assured his sole raison d’être is fighting Israel, that he cannot endlessly refrain from taking action, that the government was abusing the party’s self-restraint.

Finally, they pushed him into the corner.

Last week, the government issued two decisions, one removing a high ranking Shia lieutenant from his post in the airport. They considered the communication network owned by the party as illegal, and asked to prosecute anyone involved in it in any way.

This network is what dazzled the Israeli army in July 2006, and allowed Hizbullah to push them back.

From the party’s view, one should not read the two decrees from a short sighted, local perspective, trying to prove that what happened is a Sunni-Shia power struggle in Lebanon.

Hizbullah reads it in a different way. For them, it is a struggle between a group that would never give in to Israel, versus another group, one that would do anything to stay in power, no matter what happens to their country and people. And we are not short of such groups in the Arab world.

Had the two government decrees passed without objection, it would not have stopped there. For Hizbullah, moving against the decrees was a matter of life and death.

It had tried demonstrations, sit-ins, threats and endless calls for resumption of dialogue. But this time, the government’s move was of different nature. Now, the threat was too big. The decrees were not a mere trap.

Hassan Nasrallah once said that « our weakness is caused by our strength », meaning that because the party is the « strongest » militarily, their hands are tied. Did not Nasrallah pledge his party’s guns will never be turned against fellow Lebanese?

Well, how do they justify what had happened now?

The answer comes quickly: the act was quick, with the minimum possible losses, and the streets were in the hands of the Lebanese army the next morning.

But mostly, Hizbullah considers that their weapons did not turn against their fellow Lebanese, but against traitors, a la Saad Haddad — Israeli proxies inside Lebanon.

Should Hizbullah not have entered the streets of Beirut? Of course it shouldn’t have. But what choice was left? Even now, after the show of force, the government is still ignoring the calls to start a serious dialogue that would end the political stalemate the country has been stuck in for the last three years.

Did Hizbullah lose popularity in both the Sunni and the Druze streets? Of course it did, but the loss was big before the recent events anyway. Will the wound take ages to heal? Of course, but it was already there.

Here you have a party that, in the summer of 2006, defeated Israel. Yet, it did not abuse that victory to push aside its partners in the nation. For three years, the party has been trying not to act irrationally internally, despite what the other side does: tightening their grip on power, isolating Hizbullah politically, socially and economically, and ignoring its protests.

And how was that possible? Support from the outside. Unbelievable but true.

So true that even after the past four or five days, we are still stuck in the same stalemate.

What now?

Hizbullah would answer: now someone has to convince Saudi Arabia that they should stop trying to replace the lost Sunni influence in Iraq by strengthening Sunni influence in Lebanon. Lebanon will vanish the minute it loses its diversity.

And someone has to convince the US that it cannot keep supporting a group of Lebanese politicians that cannot deliver the way US-backed Iraqi politicians did when the US invaded Iraq. Does the US really want another Iraq?

Today, it has become even clearer to Hizbullah that winning in a war with Israel is a piece of cake compared to avoiding the traps of the streets of Beirut.

Y a-t-il par ailleurs que moi qui détecte les différences sensibles entre membres de la coalition gouvernementale? La semaine dernière, le phalangiste Amin Gemayel demandait simplement une promesse que les armes du Hezbollah ne soient pas dirigées contre d’autres Libanais, soit une exigence très largement en-deça de ce qu’exige la résolution 1559 du Conseil de sécurité:

After it emerged that Hezbollah had gained control over Mount Lebanon and Jumblatt gave the order to lay down arms, Amin Gemayel, a leader of the Christian Phalange Party, came along and stipulated only one condition for holding a national dialogue: that Hezbollah make a commitment never to use weapons against Lebanese in Lebanon. This is the ironclad condition. A mere commitment. Not disarmament and not discussion on the use of weapons.

Mais Gemayel a récemment tourné casaque et très fortement durci sa position, comparant le maintien de ses armes par le Hezbollah à l’accord du Caire de 1969 – on peut se demander ce qui s’est passé ces derniers jours pour que Gemayel durcisse tant sa position (peut-être une tentative de dépasser sur sa droite Samir Ja’ja):

Ex-President Amin Gemayel said the focal point of difference being considered in Doha is Hizbullah weapons.
Gemayel, stressing that the state should have exclusive control over weapons, expressed concern that Lebanon might find itself obliged to reach an agreement with Hizbullah similar to the ill-fated 1969 Cairo Accord with the Palestine Liberation Organization (PLO) that led to the outbreak of civil war in 1975.

De l’autre côté, le ministre de la défense, Elias Murr, s’est félicité du comportement de l’armée – alors qu’il est évident qu’elle s’est plus ou moins alignée sur l’opposition Hezbollah/Aoun:

Defense Minister Elias Murr on Sunday praised Lebanese army troops for avoiding to be lured into « the trap of civil strife » between the opposition and the majority.
« You have not been neutralized, but you did not use the cannon to maintain civic order, » Murr said in a message to the troops.

Et il a également conclu sur un constat qui n’est sans doute pas du goût de tous ses collègues gouvernementaux:

The army, according to Murr, would only fight « the Israeli enemy and terror. »

Ca tombe bien – il se trouve que c’est également la position du général Michel Sleimane, chef d’Etat-major très proche de l’opposition, et candidat consensuel pour le poste de prochain président:

LAF commander General Michel Suleiman, in a tour of Lebanese troop positions in South Lebanon, stressed his belief that « involving the army in internal clashes only serves the interests of Israel. »

Et devinez quoi? Walid bey, le grand zaïm progressiste, s’est brusquement rappelé de l’existence d’Israël:

« Dialogue is the ideal path leading to a defense strategy against the Israeli enemy, » Jumblat wrote.

La propagande séoudienne contre le Hezbollah devient de plus en plus lourde, à mesure sans doute qu’est désespéré le plan fou de l’éliminer militairement: voici une chronique d’Al Hayat comparant sérieusement le Nasrallah de la résistance au Béchir Gemayel, complice de Begin et Sharon, et dont l’assassinat allait causer le massacre génocidaire de Sabra et Chatila. Le chroniqueur reproche notamment à Nasrallah de s’allier avec Michel Aoun, qui fût un moment membre de l’état-major du harki Béchir Gemayel (ce dernier point semble véridique – le livre d’Alain Ménargues, « Les secrets de la guerre du Liban« , mentionne effectivement des réunions de l’état-major de Béchir Gemayel auxquelles aurait participé Michel Aoun, alors officier de l’armée libanaise, qui avait par ailleurs participé à l’assaut des phalangistes des Forces libanaises contre le camp de réfugiés palestinien de Tel al Zaatar en 1976 et rédigé le plan Najem/Aoun de confédération confessionnelle au Liban en 1980. Entre parenthèses, un des compagnons de combat de Michel Aoun à Tel al Zaatar en 1976 était le délicieux Etienne Saqr (1), alias Abou Arz, fondateur des humanistes Horas al Arz (Gardiens du cèdre), déçu par la mollesse des Israëliens au Sud Liban.

Le chroniqueur séoudien a partiellement raison – le Hezbollah, le mouvement Moustaqbal de Hariri et Solange Gemayel, la veuve de Bachir Gemayel (Forces libanaises de Ja’ja) avaient fait une alliance électorale à Beyrouth en 2005. Mais Hariri est allié, comme cul et chemise, avec le tueur Samir Ja’ja, qui a personnellement participé ou supervisé les massacres de la famille de Tony Frangié en 1976 et de Dany Chamoun en 1990, et dont les sympathies pour Israël et les Etats-Unis sont des faits notoires.

Pour vous faire une idée sinon du degré de ressemblance entre Hassan Nasrallah et Béchir Gemayel, la citation qui suit tirée du site du parti maronite qu’il créa, Forces libanaises, actuellement dirigé par le soudard Samir Ja’ja:

To Bashir, as to other non-Moslems and even some Moslems, Israel was a good example of a modern, democratic state and a potential ally for those who were working for free, democratic. western-style states in the Middle East. Toward that end, Bashir initiated communication with the leaders of the state of Israel. This relationship soon became systematic and permanent. And in spite of the unequal partnership–Israel being a strong state and Bashir Gemayel the leader of a Lebanese community only–Bashir always made the effort to work with Israel as an equal. He succeeded in nurturing a good relationship between an independent and free people and an independent and free state.

After Basher’s election to the Presidency, the special relationship he developed became more evident. he was the only leader in Lebanon and the Middle East who could talk about and build upon the relationship between Israel and Lebanon without prejudice. To him, Israel was a fact and any Lebanese regional policy needed to accept Israeli’s existence as a state and consider its historical importance and weight in regional politics. He believed that Lebanon could live in peace with Israel and that such a peace could benefit both states and even help pave the way for a general Middle East peace.

Gemayel saw the 1982 Israeli « Operation Peace for Galilee » as an important development for Lebanon which would not only equilibrate Syrian influence on Lebanese politics, but could also generate a new political dynamic, which, if properly used, could lead to the simultaneous withdrawal of Syrian and Israeli troops from Lebanon. By the summer of 1982, the equilibrium of forces in Lebanon had changed and the Lebanese, he believed, finally had the opportunity to act in their best interest and invest in that change.

Histoire de rigoler encore plus, cette autre citation, de la même page de ce site:

Gemayel praised the efforts deployed by Saudi Arabia and Kuwait in helping Lebanon, and he called for stronger relations with these two countries. « The Lebanese people, » he declared, « will reserve a special friendship for the Saudis and their Arab friends. »

Cela paraîtra difficile à croire pour tous ceux qui sont persuadés que l’Arabie séoudite est au centre d’un complot salafiste visant à égorger les infidèles – maronites ou autres – en direct sur Al Jazira, mais l’Arabie séoudite fût, pendant la guerre civile libanaise, résolument du côté des « christiano-réactionnaires » (2), avant de trouver un cheval gagnant sunnite sur lequel miser.

(1) La pensée de cet humaniste est par ailleurs appréciée dans les forums du bloc Hariri.

(2) Par opposition à la coalition dite « islamo-progressiste » dirigée par Kamal Jumblatt jusqu’à sa mort en 1977, coalition qui vola én éclats très rapidement, Amal se spécialisant ainsi dans le pilonnage de camps palestiniens. Un des éléments qui rend la guerre civile libanaise – ainsi que la crise actuelle – imperméable au prisme huntingtono-mandjrien de guerre des civilisations c’est justement l’absence de logique apparente des alliances, si par logique on entend un alignement des parties en présence sur les oppositions factices chrétiens/musulmans, progressistes/réactionnaires, etc…

« Vous savez, Colonel, que je suis socialiste ? »

Lu dans le mémoire de DEA de Jean Bury, « Les Casques Blancs: le détachement des observateurs français à Beyrouth 1984-1986« , p. 32:

Le Parti Socialiste Progressiste est minoritaire mais très bien organisé. Il se défend d’être un parti druze, mais il est druze à 90% : il comprend de surcroît des « soldats perdus » organisés en commandos de choc, recrutant chez les Kurdes, les Palestiniens, etc. : ces commandos sont en fait de la chair à canon, souvent droguée préalablement à l’envoi en mission. Le P.S.P. est en fait, sous une appellation moderne à l’occidentale, un clan féodal. Walid Joumblatt a repris la structure du P.S.P. à la suite de son père Kamal, qui l’a créé, afin de recueillir l’héritage socialiste qui confère une image rayonnante au mouvement, mais sa sincérité est plus que douteuse. Le général Bury raconte l’apostrophe que lui lance Walid Joumblatt à leur première rencontre : « Vous savez, Colonel, que je suis socialiste ? » – ce avant d’éclater de rire.

D’autres remarques pertinentes émaillent ce mémoire, qui ne s’arrête cependant qu’à la période 1984/1986:

Les Observateurs se sont parfois trouvés décontenancés, à leur arrivée, par l’inextricable imbroglio de la situation libanaise. Le colonel Leplomb explique comment ils durent apprendre que ce qu’on croyait acquis la veille pouvait aussi bien être remis en cause le lendemain, et qu’à l’inverse des problèmes réputés insurmontables (démantèlement des barricades, par exemple) pouvaient trouver leur solution en une nuit. (p. 21)

Plus ça change…

PS: L’auteur du mémoire n’est pas insensible à la « cause » des Gemayel – voici ce qu’il a à dire sur le massacre de Sabra et Chatila:

Le 15 septembre, l’armée israélienne envahit Beyrouth Ouest et, sous sa responsabilité directe, des miliciens essentiellement phalangistes entrent dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila pour le « nettoyer ». Plusieurs centaines de Palestiniens y perdront la vie (23). L’événement remue l’opinion mondiale – qui reste plus indifférente aux massacres de chrétiens perpétrés par le P.S.P. dans le Chouf pour créer, par épuration, le canton druze.

(23) Loin des 3 500 à 5 000 victimes fantaisistement annoncées par Le Monde du 3 juillet 1987, Jean-Pierre Alem recense 1 300 morts. Le rapport du procureur militaire libanais Assad Germanos dénombre 328 corps et fait état de 991 disparus qui ont pu être faits prisonniers.

Walid Jumblatt wakes up and smells the coffee


Qui l’eût cru? (1) Walid Jumblatt ne pense ni à des voitures piégées, ni à des missiles, mais à obtenir l’intercession de son rival druze Talal Arslane (oui, Arslane de chez Arslane, le descendant de Chakib Arslane et de l’émir druze Arslane), allié du Hezbollah et du Tayyar, ainsi que du président chiite du parlement – Nabih Berri, zaïm du parti Amal – auprès du Hezbollah, selon Time:

There are no longer any Hizballah fighters surrounding the grand red sandstone Beirut town house belonging to Walid Jumblatt, a member of Parliament and one of the leaders of Lebanon’s governing coalition. Still, Jumblatt, a top American ally, is under virtual house arrest. After the lightning speed with which opposition Hizballah fighters defeated government supporters in a six-hour battle on Thursday — only to vanish a few hours later — it became clear that it is pointless to resist the Iranian and Syrian-backed militia, which could return at any time. « I am a hostage now in my home in Beirut, » he said over the telephone to his rival Nabih Berri, the speaker of parliament and a top opposition leader, while TIME waited nearby for an interview. « Tell [Hizballah leader] Sayeed Hassan Nasrallah I lost the battle and he wins. So let’s sit and talk to reach a compromise. All that I ask is your protection. »

Celui qui appelait au soutien militaire des Etats-Unis, à des actes de terrorisme à Damas et attendait de pied ferme la guerre civile au Liban en est tout ébahi – le Hezbollah, qui a vaincu l’armée israëlienne, n’a pas eu de problème à écarter d’un revers de main les milices de Hariri et de Jumblatt:

Yet, despite the fact that Hizballah is perhaps the world’s most fearsome guerrilla organization, somehow Jumblatt misjudged the ease with which Hizballah could pull Lebanon back into the Syrian and Iranian orbit.

Ses alliés étatsuniens n’ont pas été à la hauteur, semble-t-il:

Sitting in his garden terrace in Beirut, with just a few family members and loyal retainers, Jumblatt is quickly coming to grips with the new political landscape. « The U.S. has failed in Lebanon and they have to admit it, » he said. « We have to wait and see the new rules which Hizbollah, Syria and Iran will set. They can do what they want. »

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« Vous voulez le chaos? Il sera le bienvenu. Vous voulez la guerre? Elle sera la bienvenue. Nous serions prêts à tout brûler sur notre passage »


Ce n’est pas le dernier discours du Sayyed Hassan Nasrallah, ni de Michel Aoun, ni d’Ahmedinejad, ni un discours électoral de Hillary Clinton – non, c’est un discours du 10 février 2008 (soit trois mois avant l’actuelle crise) du « libéral » (1) et membre de l’Internationale socialiste Walid Jumblatt, reçu par ailleurs ce lundi par un diplomate de l’ambassade étatsunienne à Beyrouth.

La citation complète – en version anglaise, et merci à Nidal pour la version française, quant à la version arabe, elle est ici – est ici (2):

If you think that we will stand idly by, you are imagining things. We might be forced to leave scorched earth. Our existence, our honor, our survival, and Lebanon are more important than anything else. You want anarchy? We welcome anarchy. You want war? We welcome war.

We have no problem with weapons. We have no problem with weapons or missiles. We will take the missiles from you, ready to fire. We have no problem with martyrdom or suicide. We’ve had enough humiliation and accusations of treason. We’ve had enough assassinations and contempt. No [Nasrallah], it is not fitting for you to keep making these despicable statements all the time. Forget about the others. Forget about the wall [built around Al-Dhahiya]. If Darwin could see them today… They are the best proof of the theory of Darwin – [Nawwaf] Al-Musawi, and all the others.

We have had enough of the open war with Israel under false slogans, in the service of the Syrian regime and the Iranian empire.

Mais ces propos que n’auraient pas tenus un social-démocrate scandinave émanent d’un grand combattant pour la démocratie et la liberté – parole d’expert:

I’m pleased to be among the many participants in the conference, a group that includes your key noter, Walid Jumblatt, from Lebanon. I’ve met with Mr. Jumblatt on a number of occasions, and I admire the courageous stand he’s taking for freedom and democracy in his home country. (Applause.)

Il serait erroné de prétendre que le zaïm druze (et membre de l’Internationale socialiste, où il faut dire qu’il forme une belle paire avec François Hollande) aurait commis là un impair inhabituel. Ainsi, lors d’une conférence à Washington le 19 octobre 2007, organisée par le think-tank pro-israëlien Washinton Institute for Near East Policy, Jumblatt avait exprimé sa vision de la lutte anti-terroriste:

Jumblatt: (…) What do you want me to say? I’m speaking to a diplomat. No, I’m not going to be a diplomat. If you could send some car bombs to Damascus, why not? [Laughter, applause]
Satloff: I can honestly say we’ve never had that before at The Washington Institute. [Laughter, applause]

Coïncidence: quelques mois plus tard, Imad Mughniyeh, responsable sécuritaire du Hezbollah, allait mourir dans un attentat à la voiture piégée à Damas – honni soit qui mal y pense…

Toujours à Washington, le 26 février 2007, il avait demandé le soutien financier et militaire des Etats-Unis contre « l’occupation syrienne indirecte du Liban » que constitue, selon lui, la présence de la résistance armée du Hezbollah, lors d’une conférence donnée au think-tank néo-con American Enterprise Institute:

Yes, I’m seeking assistance. I got the assistance I wanted at one time. I need more assistance politically, military, against indirect Syrian occupation because the direct Syrian occupation is no more, but you have the indirect Syrian occupation through the Hezbollah and the allies. It is very complicated because of the Iranian ambitions, the Persian empire, but I have fixed my path and I will do anything to liberate my country from indirect Syrian occupation.

Il faut cependant dire à sa décharge, comme l’ont souligné d’autres avant moi, qu’il n’est pas sourcilleux dans le choix des actions violentes qu’il souhaite ou approuve:

A January 2003 WND article reported that Jumblatt « says the true axis of evil is one of ‘oil and Jews,’ calling President George W. Bush a ‘mad emperor’ and Prime Minister Tony Blair an ‘imperial servant’ with a ‘peacock appearance.’  »

But WND didn’t start out praising Jumblatt. In fact, an unbylined January 2004 article detailed how Jumblatt « praised a Palestinian mother’s suicide bomb attack, calling the ‘fall of one Jew’ a ‘great accomplishment’ and urging lawmakers to support similar efforts against the ‘Jewification’ of Palestine. »

Indeed, Jumblatt has something of a history of anti-Semitism; as Think Progress reported, the United States revoked Jumblatt’s diplomatic visa in 2003 for wishing out loud that Iraq war architect Paul Wolfowitz had been killed in a Baghdad rocket attack. He has also stated that « my joy was great » at the Columbia space shuttle disaster « because one of those killed was an Israeli astronaut … who had previously been part of the Jewish criminal army, particularly against Lebanon and Iraq. »

A part ça, c’est Nasrallah/le Hezbollah/l’Iran/la Syrie (rayer la mention inutile) qui est la cause unique des récents prodromes de guerre civile au Liban…

(1) Le terme libéral n’a pas le même sens dans le tiers-monde qu’en Europe: il y signifie « allié des Etats-Unis« , alors qu’une déformation locale du terme en Europe lui a donné la signification saugrenue d’ami des libertés et de la démocratie.

(2) Avec l’avertissement d’usage pour les documents diffusés par cette officine – MEMRI – dirigée par un ancien du Mossad.

Loubnan ya Loubnan – le retour

On avait cru le bloggeur Nidal de Loubnan ya Loubnan disparu dans le trou noir de la blogosphère, mais le voici de retour parmi nous avec ses informations et analyses pertinentes sur le Liban – son blog pourrait aussi bien s’intituler « everything you wanted to know about the Lebanese mess but weren’t told by the MSM« . Vous trouverez un post intéressant sur Jumblatt, un autre sur la situation à Tripoli, un troisième sur le déclenchement de la crise et enfin un dernier, antérieur à la crise mais toujours pertinent, sur les très nombreuses violations de l’intégrité territoriale libanaise par l’armée israëlienne. Si vous êtes allergique à tout ce qui se distingue du ronron du Monde, d’Asharq al awsat, France 2, Médi 1 ou du New York Times, ne le lisez pas. Allez, un avant-goût:

Dans la logique de l’opposition, il faut aussi indiquer quelques points importants pour le timing:

  • les survols du Liban par l’aviation israélienne ont récemment augmenté de manière spectaculaire pour atteindre, début avril, les 32 intrusions par jour;
  • en mars 2008, les États-Unis envoient le navire de guerre USS Cole au large du Liban;
  • le rapport Winograd n’est pas lu comme une condamnation de la guerre de juillet 2006, mais comme un mode d’emploi pour corriger les erreurs techniques et stratégiques commises alors; ces «erreurs» corrigées, les Israéliens pourront espérer gagner une prochaine guerre au Liban; le rapport Winograd, pour le Hezbollah, est en fait un «how to» pour permettre au Israéliens de lancer une nouvelle guerre;
  • l’installation de groupuscules jihadistes au Liban est considérée comme le déploiement de mercenaires sunnites ultra-violentes au service du clan Hariri, prêts à attaquer le Hezbollah «par l’arrière» (dans l’optique d’une nouvelle agression israélienne).

Bref, pour l’opposition, une autre guerre israélienne contre le Hezbollah n’est plus une possibilité, c’est une certitude à court terme.

Le fait que le ministre des Télécommunications qui lance l’attaque contre le réseau de communications du Hezbollah soit Marwan Hamadé, homme de main de Walid Joumblatt et bête noire de ceux qui dénoncent la résolution 1559, est à tout le moins un symbole fort.

Que le Hezbollah ait tort ou raison, il était en tout cas évident que ses militants considèrent fondamentalement que cela relève de l’attaque contre les armes de la Résistance. Je me demande même s’il se trouve des gens, au Liban, qui croient réellement, comme l’a affirmé le gouvernement, que ce réseau de communication visait à contourner le monopole d’État sur la téléphonie mobile dans le but de détruire l’économie du pays.

En appelant à une grève générale, l’opposition savait parfaitement qu’il y aurait, comme en janvier 2007, des affrontements armés. En «attaquant» l’intégrité du système opérationnel du Hezbollah alors que les Israéliens et les Américains déploient leurs forces au Liban, le gouvernement savait tout aussi bien qu’il provoquait à coup sûr de tels affrontements. L’absence d’affrontements armés, au contraire, aurait été une incroyable surprise.

Je vous recommande également le blog de l’expert agronome libanais Rami Zurayk, Land and People, généralement consacré aux questions de développement et d’alimentation, mais exceptionnellement orienté sur l’actualité libanaise. Je vous conseille ses posts Perspective et surtout Time zones:

This is what I have to say about the latest series of political speeches in Lebanon: Nasrallah speaks as if there is no future, but Jumblat, Hariri and Sanioura speak as if there is no past.

For Nasrallah, the past performance and actions of the Loyalists is the only reference point. The past (?) collusion of some of them with Israel, their current alliance with the US and the intersection of some of their positions with the Israeli agenda, as well as the incapability of the Lebanese state to liberate the South and to protect the resistance appear to be the only unit of measure.

On the other hand, the trio JHS has been delivering speeches and addresses as if the past did not exist, as if the resistance was not under threat of physical elimination by the Loyalists very allies, as if members of the Loyalists had not destroyed Beirut many times and invited and supported the Israelis when they invaded it, as if there had not been a number of youth killed by the thugs of the Future movement in Tarik al Jadideh and Ard Jalloul, as if there was no Future movement militia in Beirut brought from the North (seen by many on TV and in the streets before the fighting) or PSP (Jumblat) militia (which has murdered Druze political opponents in the mountains), and as if the State was all powerful, belonged to all its citizen, and capable of extending its authority onto the 4 corners of the country and to fend off Israeli agendas.

When you start so far away from each others, the next stop is Xanadu, as my friend Anna would say. The first thing these guys should do is get into the same time zone. This is if they want to find a way out.

Je voudrais aussi mentionner le blog Lebanese Chess d’Antoun Issa, journaliste australo-libanais, qui fait des observations très justes sur le Hezbollah et la communauté sunnite libanaise:

Hizballah’s major battle for hearts and minds will be the Sunnis of Lebanon. Before Rafik al-Hariri’s death, the Sunnis were great admirers of Hizballah, and equal beneficiaries of the combined Syrian-Saudi hegemonic partnership that prevailed in the 1990s. The Sunnis were fervent supporters of the resistance against Israel, and equally sympathetic to the Palestinian cause. The Sunnis and Shi’ites shared similar ideals on Lebanon’s political landscape, with both communities engaged in the left-wing and Arabist movements throughout the 1950s and 60s.

However, the warm relationship was quickly turned upside down following Hariri’s assassination and the sharp rise in tension between the Sunni chief state Saudi Arabia and its Shi’ite equivalent Iran. The Shia-Sunni conflict in Iraq didn’t help the cause either. Suddenly, what was a ‘Muslim camp’ quickly disintegrated into a Sunni vs Shi’ite political feud. Hizballah bemoaned the growing distance between itself and Lebanon’s Sunnis, despite Nasrallah remaining the most popular figure among the Sunni Arab public outside of the country.

But it is worth noting that Sunni support for Saad Hariri became apparent only after his father’s death. At the time of the assassination, the Sunnis felt threatened and that they were being targeted in the country. The Sunni community has long been fractured by competing clans and large families, much like the Christians, but for the first time they found themselves attracted to a single sect leader, and to a commonality.

Rafik al-Hariri originated from the Sunni city of Sidon in the south, and built his prestige and power in the highly secular Sunni West Beirut. That largely alienated the Sunni communities in Tripoli and the north of the country, which held more traditional customs, were more strict in their adherence to Islam, and held close ties to Syria. Sunni residents on the northern fringes of Lebanon would rely on the Syrian towns across the border for their livelihoods, and were much detached from the Hariri world of West Beirut.

Hariri supporters in Beirut have long stated that Rafik al-Hariri had attempted to reconstruct Tripoli as he did Beirut, but his overtures were constantly rejected by then Tripolite Sunni strongman, Omar Karami.

The death of Hariri was met with great investment into the Sunni regions in the north, and money was being poured from Saad Hariri into the pockets of poor families. Hariri needed the respect of the impoverished northern Sunni regions to become the spokesman of Sunnis in Lebanon. Hizballah is hoping that the support of northern Sunnis for Hariri is simply a matter of finances and not conviction. If Hizballah and its allies do reach power, which is becoming increasingly likely, it will need to provide services to these impoverished regions if it is to defeat Hariri’s money machine, and break his claim to the title of leader of all Sunnis in Lebanon.

The short, but violent civil war of the past three days will be followed by a grander civil war that may take years … a civil war for hearts and minds. For it is only with the trust of the Lebanese people can Hizballah truly rule this country.

Bien évidemment, il y a l’incontournable Angry Arab, a.k.a. As’ad Abu Khalil (qui passe chez Democracy Now), à déconseiller aux hariristes hypertendus. D’autres blogs généralistes sont également très utiles – Friday Lunch Club, et des analyses intéressantes chez Abu Muqawama et Syria Comment.

Je viens de découvrir la bloggeuse Ms Levantine, sans parler de Sophia de Les Politiques et l’excellent et abondamment mis à jour Chroniques beyrouthines. The Lebanese Inner Circle semble aussi éviter le sectarisme.

Et n’oublions surtout pas le blog de Manal, étudiante marocaine à Beyrouth coincée là-bas, au milieu des combats, sans soutien de l’ambassade marocaine.

Même si ce n’est pas ma tasse de thé, il y a quelques blogs du 14 mars (c’est-à-dire de la coalition pro-étatsunienne Hariri/Jumblatt/Ja’ja ou de leurs supporters étrangers) qui valent néanmoins le détour – From Beirut to the Beltway, Opening Lines et Blacksmiths of Lebanon.

Le site Lebanon News/Now Lebanon regroupe pas mal de dépêches de presse, de même qu’Iloubnaninfo et OpenLebanon.

Enfin, ça n’a rien à voir avec la crise, mais le blog Jews of Lebanon vaut le détour.

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