Merci, mais non merci

J’ai boycotté la mascarade de référendum constitutionnel cet été, et je boycotte les élections à la chambre des représentants ce vendredi 25 novembre. Et pourtant je ne suis pas un fan du boycott: à chaque fois que j’en ai eu l’occasion au Maroc, j’ai toujours voté. Lors de précédents référendums, j’ai voté non (je ne peux pas me rappeler avoir jamais voté oui). J’ai voté aux élections de 2007. Je pars du principe qu’on me demande mon avis une fois tous les cinq ans, et que je me dois de le donner.

Mais cette année, je ne marche plus. Ce n’est pas le principe d’élections: je ne crois guère à la démocratie directe, et ne suis pas un amoureux de la violence révolutionnaire. Je crois à la démocratie parlementaire traditionnelle, avec séparation des pouvoirs et Etat de droit. Ce en quoi je ne crois plus du tout, c’est la faculté de ce régime de se démocratiser sans y être contraint par la pression populaire. Ce doit être de la naïveté, mais l’évidence ma frappé que la démocratisation du Maroc ne serait pas octroyée, mais arrachée.

C’est surtout le contexte qui m’a ouver les yeux: qu’ont les Tunisiens et les Egyptiens de plus que nous? Pourquoi nous contenter de miettes alors que nous, peuple marocain, pourrions reprendre notre souveraineté, et faire comprendre au régime que s’il est en place, ce n’est parce qu’une majorité du peuple le veut bien? La situation du Maroc est certes différente: la légitimité du Roi est réelle, même si ses fondements ne sont pas démocratiques. Mais le Marocain moyen est confronté quotidiennement à la corruption, à la paupérisation, aux services publics indigents, au mépris, à la violation des droits et à la négation de l’Etat de droit, comme en Egypte et en Tunisie. Le chef de l’Etat porte un titre différent et les institutions et traditions différent, mais comment nier les similitudes? Les peuples ne s’y sont pas trompés, et le peuple marocain pas moins que les autres peuples arabes.

Tout d’un coup, les revendications qui étaient cantonnées dans un cercle restreint d’intellectuels et de militants ont ont eu une deuxième vie dans les manifestations du mouvement du 20 février, mêlant jeunes et vieux, islamistes et gauchistes, hommes et femmes, chômeurs et professeurs d’université. Pour la première fois depuis des décennies, on parle constitution, institutions, injustice sociale et corruption au quotidien, le peuple s’appropriant de thèmes autrefois réservés aux colloques ou soirées militantes. Pour la première fois depuis les années 60, la contestation frontale de l’omnipotence royale dépasse le cercle des suspects usuels. Dans le regard des Marocains, dans celui des opinions étrangères et surtout dans celui du régime, la sensation que les choses ont changé pour de bon s’est imposée, avec des conclusions différentes toutefois – le régime et ses parrains étrangers cherchent moins à accompagner le changement qu’à l’esquiver.

Alors que le chef de l’Etat avait régné douze ans sans jamais évoquer de changement constitutionnel, il a fallu la chute de Benali et de Moubarak et le début de l’insurrection libyenne pour que le pouvoir se décide, par le discours royal du 9 mars, à faire montre de volonté de réforme. Contrairement à d’autres, je n’ai pas un seul instant cru que le pouvoir aller s’auto-réformer – en lisant le discours royal du 9 mars des heures après avoir les réactions enthousiastes sur Twitter, je me suis demandé si j’avais la bonner version, tant j’étais frappé par le peu de différence entre ce qui avait été à ce moment-là et le discours institutionnel officieux de douze années de règne. Très, très vite, les modalités de désignation de la commission Menouni chargée de rédiger la nouvelle constitution, la répression de la contestation, et l’absence de transparence des débats et travaux de ladite commission avaient eu raison de toute illusion. Ce n’est cependant qu’in extremis, face à la caricature d’opération référendaire de la fin juin, que je me suis décidé, non sans hésitation, à boycotter le référendum. Le résultat abracadabrantesque (98,5% de "oui"), dans la droite lignée de feu Driss Basri, m’a heureusement conforté dans mon choix (j’aurais cependant préféré me tromper, par souci du bien du pays).

Malgré ce premier boycott, j’ai été plutôt en faveur d’une participation à ces élections législatives: je me disais que continuer à boycotter était lâche, qu’il aurait fallu dans ce cas boycotter l’Etat dans ses autres manifestations – impôts, redevances, démarches administrative – dans un esprit de désobéissance civile. Je me disais qu’une poignée de députés éstampillés 20 février pourrait empêcher le amkhzen de tourner en rond. C’est en écoutant Fouad Abdelmouni que j’ai vu la lumière: la démocratisation du Maroc, la récupération de la souveraineté populaire, ne seraient acquis qu’après un processus passant par les protestations populaires du mouvement du 20 février. Pour que ce processus aboutisse, une mobilisation populaire croissante est nécessaire – et de d’autant que les opérations électorales au Maroc obéissent à d’autres critères que les seules préférences ou considérations idéologiques.

Cette décision est d’autant plus facile à prendre que le parti dont je me sens le plus proche, le PSU, s’est prononcé en faveur du boycott – rejoignant ainsi le PADS et Al adl wal ihsan. Voter, alors que dans les circonstances nationales et internationales nous devrions espérer beacoup mieux que l’ersatz de réformes actuel, c’est renoncer à des lendemains meilleurs. Avec une année sociale et économique 2012 qui s’annonce comme une des pires depuis le plan d’ajustement structurel, tout le monde sait, et le Palais le premier, que la prochaine épreuve de force touchera au coeur du système – la mkhzen économique. La démocratie se gagne et ne s’octroie pas, et participer à cette mascarade électorale serait être complice – ces élections, vu leurs modalités, ne pourront apporter le changement dont le Maroc a besoin.

Pour d’autres voix en faveur du boycott, voir mamfakinch, Larbi et Hisham. Moorish Wanderer y est opposé de même que Réda Chraïbi. L’ami Mounir souhaiterait que le mouvement du 20 février s’intègre aux institutions. A l’ombre de Taha Hussein est désabusé. Omar el Hyani se tâteKarim Tazi déclare vouloir voter pour le PJD, dont il est pourtant loin de partager le conservatisme. Voir aussi le compte-rendu de Hisham chez Global Voices des débats sur les législatives sur les blogs marocains.

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23 Réponses

  1. Ik, ce billet m’a vraiment fait rire de toi…excuses moi, comme cette vague d’abstention d’ailleurs ! on savait à la base que t’as toujours eu le coeur à gauche, l’esprit à droite, et les mains dans les poches ! c’est donc pas pour autant qu’il faille nous la jouer révolutionnaire de la 25ème heure ! je ne sais pas a quoi vous vous attendez tous, je me le demande sérieusement ! et je conclus que vous en savez rien non plus ! mais alors là !

    toutes ces prises de position en faveur du vote ou de l’abstention n’y changeront rien ! le problème c’est pas lui, c’est vous ! si si t’as bien lu ! le problème c’est nous ! on n’a pas de vision, on n’a pas d’alternative, on n’a pas de programme, ni qu’on ait de prespectives pour ce pays ! on est là à nous lamenter du matin au soir et on espère des miracles ! on veut quoi au fait ? rien d’autre que ne plus avoir affaire à lui, tout en lui mettant tous sur le dos !

    Franchement, c’est pas brillant ! ça ne changera rien qu’il reste ou qu’il parte ! ça ne changera rien pour le commun des marocains.. mais ça c’est une tout autre histoire qui en fait n’interesse personne !

    bla bla bla, qu’a t-on de si different des autres…?! ben justement, on en a tellement de differences qu’il devient difficile de les énumérer, et pourtant on a une chose en commun : la médiocrité et la lâcheté collective.

    et qu’est ce que je m’en fous des pseudos merdes qui vont me traiter de Makhzénien ! au diable tous ! vous ne valez pas ce Maroc ! même pas un cent de son histoire, son patrimoine, ses richesses et son devenir !

  2. Que penses tu du vote blanc ?

  3. Je respecte ton point de vue, et je te remercie de l’avoir exposé de manière aussi claire, même si je pense qu’il est préférable de voter. On peut voter et continuer de réclamer des réformes réelles et substantielles.

    Signé Nina (ex-Sanaa)

  4. C’est un "cri" de coeur inhabituel dans tes posts! L’on sent la rage qui écume en toi depuis tant d’occasions manquées, depuis tant d’espoir déçu…Ce Maroc qui te tient tant à coeur tarde à faire siennes les réformes constitutionnelles (nécessaires à son développement) tant réclamées mais toujours "repoussées", ce Maroc qui a tous les atouts pour devenir un Etat digne mais qui ne l’est pas, ce Maroc enfin "tétanisé" par l’ampleur du mouvement du 20 Février mais qui ne semble pas avoir "repris ses esprits" depuis…bref un Maroc qui continue de surprendre "son petit monde" par ses attitudes totalement imprévisibles quand elles ne sont pas contradictoires! Rien d’étonnant à ce que, à la longue, il ne soit confronté à des affrontements périlleux, comme ceux que les chaines de TV transmettent en boucle quotidiennement. Toi le juriste implacable, toi le nationaliste fervent (qui voit en son pays des potentialités réelles non exploitées) toi qui a toujours (par tes posts devenus incontournables sur le blogosphère) évoqué les problèmes qui fâchent avec lucidité et pertinence, toi enfin pour qui l’exemple scandinave (sociale démocratie) reste un idéal parfaitement envisageable dans un Maroc à venir, oui, je peux comprendre ton désarroi devant ce vide institutionnel dont nous souffrons tous au Maroc, oui, je comprends ton amertume (exprimé sans détour) par ta courageuse prise de position quant aux prochaines élections, et parce que ton amour pour ton pays n’a d’égale que ta rage à le voir accéder (le plus tôt sera le mieux!) au rang des nations qui comptent (dans le monde), oui, j’approuve ta décision et je suis ton exemple: je boycotte!

  5. [...] 24 November 2011 11:20 CETLinks 15-24 November 2011 Moroccan elections challenged by voter mistrustMerci, mais non merciIbn Kafka boycotts Morocco’s parliamentary elections (me too)Le Figaro – International : [...]

  6. [...] disgusted. My friend Ibn Kafka, whose excellent blog is a must-read on Morocco, wrote an eloquent explanation for the boycott that I agree with entirely.I’m translating the first part of his post below.Thanks, but no [...]

  7. "le peuple marocain pas moins que les autres peuples arabes."

    A ssi Gregor,pour la enieme fois: le peuple marocain n’est pas (exclusivement) arabe.Depuis l’aube des temps on habite l’afrique du nord et on nous appele ‘Imazighen’.

    L’arabe et l’islam constituent un ‘genocide culturelle’ pour n’importe quelle civilisation,vous en faites preuve,vous nier carrement notre existence.

    A propos des elections: 98,5 pourcent m’a suffit…

  8. En effet, Ibnkafka, il faut BOYCOTTER cette médiocre mise en scène makhzenienne de la démocratie !

    Le Makhzen alaouite ne veut que s’offrir une vitrine démocratique trompeuse à travers cette médiocre pièce théâtrale !

    Cette comédie de mauvais goût va bientôt prendre fin parce que le peuple en a décidé ainsi ! Parce qu’il a décidé d’y mettre fin… de ne plus se soumettre encore naïvement au diktat d’une seule personne, de ne plus se laisser berner par un clan…Parce qu’il veut décider lui-même de ce qui est le mieux pour lui et les siens ! Les exemples récents de la Tunisie et de l’Egypte sont là pour nous le rappeler ! Et qu’il est tout simplement insupportable et inacceptable qu’il pourra en être autrement encore pour longtemps !

    Nous avons perdu assez de temps comme ça… Ce régime moyenâgeux ne veut pas se réformer, ou plutôt il est irréformable… !

    Nous avons perdu assez de temps à lui faire entendre la raison et puisque maintenant on est fixé qu’il est irréformable, il faut donner un coup de main au déterminisme historique pour accélérer sa chute, tourner la page définitivement et passer à autre chose !

  9. [...] Blogger Ibn Kafta explains [in French] why he won’t be casting his vote. He dismisses the poll as a sham and says it won’t bring the real change Morocco needs. [...]

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  18. Je vote mais je te comprends parfaitement!

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  20. [...] Merci, mais non merci [...]

  21. [...] que j’en ai eu l’occasion au Maroc, j’ai toujours voté”, explique l’auteur du blog Ibn Kafka’s obiter dicta. Ibn Kafka fait partie des quelques voix indépendantes qui ont décidé de rallier l’appel [...]

  22. moi je boycotte car je connais deja les résultats, le pjd va gagner pour faire genre que ça bouge au maroc, comme en tunisie,egypte,lybie..ex
    mais ils auront pas la majorité,donc on aura de nouveau un gouvernement faible incapable de faire passer des lois sans coaliser avec les autres parties,

  23. pouvez vous vraiment envier la situation qui prévaut aujourd’hui en Tunisie et en Egypte ….dont vous vous demandez ce qu’ils ont de plus que nous
    Non merci je préfére le Royaume du Maroc tel qu’il et comme il va,…réfléchissez..

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